Rendez-vous avec le traversier

CHRONIQUE / L’an dernier, lors de mon tout premier périple en Gaspésie, presque chaque fois que je faisais part de mon intention de revenir au Saguenay–Lac-Saint-Jean en passant par le traversier de Rivière-du-Loup, on finissait par me mettre en garde d’arriver extrêmement en avance afin de m’assurer d’avoir une place.

Comme je ne possède aucune faculté pouvant s’apparenter au sens de l’organisation, j’ai toujours le réflexe de me braquer lorsqu’une situation exige un minimum de préparation. Alors hop, j’avais préféré me taper toute la route au lieu de me buter à un éventuel manque de places lors de mon arrivée au traversier.

Mais voilà que pendant toute l’année suivante, chaque fois qu’on me demandait pourquoi je n’étais pas passé par le traversier et que j’évoquais cette théorie des places limitées, je me retrouvais devant des visages surpris et incrédules, puis on me lançait ensuite que ce genre de situation ne survenait probablement que lors des vacances de la construction. « C’est pas ce qu’on m’a dit », que je répliquais, faisant ainsi exploser de rire mes interlocuteurs.

Étant donné que je suis complètement tombé sous le charme de la Gaspésie, l’une de mes priorités de l’été 2019 était donc d’y retourner, or cette fois-ci, c’est en famille que le périple s’effectuerait.

Alors hop, le jeudi matin, nous partions joyeusement sur les routes menant au-delà de Petit-Saguenay alors que la pluie diluvienne avait décidé de se mettre de la partie. À notre grand bonheur, nous allions même arriver à Saint-Siméon avec un bon 90 minutes en avance sur le départ prévu du traversier, ce qui devait nous assurer sans l’ombre d’un doute une place.

Mais le destin en avait décidé autrement, car le jeune homme à l’accueil allait nous apprendre que la toute dernière place venait d’avoir été prise par la voiture juste devant nous.

« Vous feriez quoi, vous, monsieur ? Est-ce qu’on devrait mieux attendre ici 4 heures pour le prochain départ ou on devrait faire la route ? », que Julie a demandé au gars de l’accueil. Ce dernier, visiblement confronté à un dilemme cornélien, a réfléchi quelques instants, puis il a jugé qu’étant donné la température médiocre, nous risquerions de mourir d’ennui à attendre tout ce temps à Saint-Siméon et ainsi, nous allions continuer notre périple en passant par les routes de Charlevoix. En d’autres mots, nous venions de gagner 4 heures de route supplémentaires.

Pour être bien franc avec vous, j’ai dû pester pendant une bonne heure à propos de cette situation. « Bordel ! C’est quoi ce système à la con où on vous fait jouer à quitte ou double ? Ils ne connaissent pas ça les réservations, question de vous éviter de faire un détour ridicule ? Je sais que c’est pas correct de dire des trucs comme ça, mais je crois que ça me ferait plaisir d’apprendre à notre arrivée que ce traversier est resté en panne au milieu de l’eau », et j’ai continué comme ça pendant une éternité tandis que Julie conduisait à travers la pluie et les milliers d’arrêts causés par les chantiers routiers.

Quelques jours plus tard, alors que nous devions retourner au bercail, on a décidé de donner une dernière chance au traversier, car c’était justement l’argument de vente qui avait enthousiasmé notre fils Charlot à prendre part à ce voyage.

Cette fois-ci, on avait près de trois heures d’avance sur le départ prévu et à notre arrivée, le gars de l’accueil nous a informés qu’on aurait peut-être même la chance de monter à bord pour le trajet qui aurait lieu dans les prochaines minutes. Puis, voilà que quelques instants plus tard, le gars nous apprenait qu’on serait la dernière voiture à monter à bord.

Maintenant, je ne vous mens pas, mais lorsqu’on a roulé jusqu’à l’intérieur de traversier, les curieux qui étaient sur le rivage ont commencé à nous applaudir en nous conseillant vivement d’acheter un billet de loto. C’était vraiment la fête.

On n’a pas acheté de billet, mais désormais, quand on doutera de ma théorie des places limitées sur le traversier, je pourrai répliquer : « C’est ce qui m’est arrivé .» Comme quoi rien n’arrive pour rien.