Quand les riches jouent aux pauvres

CHRONIQUE / Je crois que tout a commencé avec ce truc du Journal de Montréal dans lequel une famille se prêtait à un exercice qui consistait à faire leur épicerie avec un budget réduit. Ici, je vous dis que je « crois », car voyez-vous, quand il se passe un truc pendant la fin de semaine, à moins que ça ne soit une guerre nucléaire, il y a de fortes chances que je ne sois pas au courant.

Alors hop, j’ai cru deviner que le papier en question avait suscité de nombreux débats ici et là et juste au moment où on pouvait penser que tous les donneurs d’opinions avaient fait leur boulot, surprise, le célèbre homme d’affaires François Lambert allait se pointer le bout du nez.

Vous savez, le type qui était anciennement dans Les Dragons ? Vous ne le replacez toujours pas ? C’est le millionnaire qui a participé quelques fois à Un souper presque parfait. Ça ne vous dit rien ? Eh ! ben ! Dormez sur vos deux oreilles, car voici ce qu’il faut savoir.

Grosso modo, alors que la population s’entredéchirait à savoir si on pouvait nourrir une famille avec un budget avoisinant les 50 dollars par semaine, voilà que notre millionnaire a décidé d’entrer dans la danse en prouvant à tous les internautes que oui, c’est possible.

Dans une longue publication où le Dragon nous faisait part de ses différentes stratégies afin d’arriver à établir une épicerie complète à 50 dollars, voilà que Lambert y allait de précisions telles que : « Si je vivais sur un salaire de 11,25 $/heure, je n’aurais acheté ni chips ni biscuit, et j’aurais économisé près de 11 $. »

Touchant, n’est-ce pas, de voir un millionnaire se prêter au jeu de la précarité ?

Parce que oui, quand on a des millions en banque et qu’on peut se pavaner dans sa Lamborghini afin d’impressionner les internautes sur YouTube, se limiter à 50 dollars en faisant son épicerie, c’est presque amusant. Plus l’fun que ça et tu te prends pour un pilote de course automobile dans un souper meurtre et mystère.

Mais le hic, c’est que le Dragon n’a rien pigé de tout ça. De son point de vue, tout n’est qu’une question de chiffres qu’on place dans une colonne et qu’on additionne et si jamais ça ne donne pas le résultat qu’on visait, on remplace des chiffres ici et là et bingo.

Ce que le Dragon ignore, c’est que la mère monoparentale avec 3 enfants qui travaille au salaire minimum, elle ne s’amuse pas quand elle doit faire ça. Elle ne peut pas se dire : « Je reviendrai cette semaine pour une épicerie de légumes s’il me manque quelque chose. » Elle ne peut pas non plus se dire : « En tout cas, la semaine prochaine, on se gâtera », parce que lorsqu’elle regarde au loin, le bout de tout ça, elle n’arrive pas à le voir.

La précarité, ce n’est pas un mode de vie qu’on choisit, parce que si c’était le cas, on devrait rayer ce mot du dictionnaire, car il ne servirait plus à rien.

C’est quoi le prochain truc à faire ? Aller voir les gens à l’urgence pour leur dire qu’ils ne devraient pas se plaindre de devoir attendre 12 heures en leur expliquant qu’au public ou au privé, ce sont les mêmes soins ?

Assister à une rencontre des Alcooliques Anonymes et faire la morale à tout le monde en leur disant que boire, c’est mal ?

Ce qui m’apparaît légèrement indécent dans tout ça, c’est que François Lambert n’a jamais manqué une occasion de faire l’étalage de sa situation financière. Ainsi, de voir le même homme venir dire aux personnes qui sont dans la précarité qu’en coupant un petit coin ici et là, ils en auront déjà bien assez, c’est à se demander s’il ne les voit pas comme des chiens.

J’ai cette image en tête du gars qui rassemble tous les restants de nourriture sur la table et qui les jette dans un bol en disant : « C’est toute bon ça. C’est ce qu’on a mangé. »

Je me demande bien dans quelle espèce de monde on vit parfois. Quand les riches s’amusent à jouer aux pauvres, on finit par se dire que c’est presque dommage que le cynisme ne puisse pas remplir un ventre vide.