Prisonnier de mon balcon

CHRONIQUE / J’ai dit: « Angelo? » pour valider que j’avais bien retenu son prénom, et le gars m’a confirmé que c’était exact. Je l’ai remercié, il m’a remis ma clé, puis j’ai pris l’ascenseur jusqu’à ma chambre.

En ouvrant la porte, j’ai inspecté les lieux d’un premier coup d’oeil. Ensuite, mon premier réflexe a été d’ouvrir la télé, pour mettre un peu de vie. D’ailleurs, chaque fois que je fais ça, je pense à Michèle Richard parce que je l’avais vue faire la même chose à l’époque dans une téléréalité dont elle était la vedette.

Après ça, je me suis couché 30 secondes sur le lit, et c’est là que j’ai réalisé que ma chambre comprenait même une porte qui donnait sur un balcon extérieur.

« Oh! Bordel! Ça mérite bien une clope ça! », que je me suis dit, joyeusement.

Le truc, c’est que je ne fume plus la cigarette, sauf lorsque je suis en mode congé ou lors des soirées où je présente un concert de musique. Comme ce soir-là, je me préparais justement à monter sur scène dans les heures suivantes, cette porte qui menait vers un balcon m’était tout simplement irrésistible.

J’ai donc remis ma veste, ma tuque, mon foulard et mes bottes, et je suis joyeusement sorti sur le balcon. Mais alors que je m’apprêtais à allumer une cigarette, je me suis souvenu que je devais vérifier un truc sur mon téléphone.

C’est à partir de cet instant que ça s’est compliqué.

Tout d’abord, mon téléphone n’était pas dans la poche où je le range habituellement, puis lorsque j’ai voulu ouvrir la porte du balcon pour retourner à l’intérieur de ma chambre, j’ai réalisé que j’étais désormais prisonnier de mon balcon, car la porte s’était verrouillée derrière moi.

Je me souviens avoir ri pendant quelques secondes, puis j’ai rapidement perdu le goût de rigoler après avoir analysé la scène. En premier lieu, il n’y avait aucun moyen de descendre de ce balcon de façon sécuritaire, étant donné que j’étais au deuxième étage, mais ce qui ajoutait le plus de suspense dans cette affaire, c’est que je ne pouvais pas demeurer trop longtemps sur ce balcon, puisque c’était ce fameux soir où il faisait quelque chose comme -50 degrés Celsius.

Mais voilà qu’à mon grand soulagement, j’ai entendu des voix qui provenaient d’en bas. C’était un groupe de femmes qui grillaient une clope, alors j’ai dit: « Hey! Quelqu’un pourrait me donner un coup de pouce? » Mais elles ne m’ont pas entendu. J’ai refait un « Hey! Vous pourriez m’aider? », et là, une des femmes m’a entendu et a regardé dans ma direction. Ça y était, j’allais être sauvé. Mais la femme m’a joyeusement salué de la main et est retournée à l’intérieur de l’hôtel. J’imagine qu’en entrant, elle a dit à ses amies: « T’as vu le pauvre type désespéré en haut qui tente de draguer de son balcon? »

Après ça, je ne sais pas trop combien de temps ç’a duré, mais j’ai fixé l’horizon du centre-ville de Chicoutimi du haut de mon balcon. Et alors que le froid commençait lentement à me congeler, je tentais de me faire à l’idée que ça serait une mort plutôt insolite. Ça ferait certainement un bon fait divers, à bien y penser.

« Je pourrais écrire au moins un dernier statut Facebook », que je me suis dit, en caressant mon téléphone qui était dans la poche de mon manteau. « Bordel! Mais j’avais mon téléphone sur moi tout ce temps! », que je me suis exclamé, après avoir réalisé que je l’avais seulement rangé dans une autre poche.

Sans perdre une seconde, j’ai appelé Angelo à la réception et je lui ai expliqué le truc. Il m’a répondu qu’il arrivait, mais cinq minutes plus tard, il me téléphonait pour m’informer que je lui avais donné le mauvais numéro de chambre.

« Eh ben! Alors, Angelo, je n’ai aucune idée d’où je suis », que j’ai répondu, avec une pointe de désespoir dans la voix.

Au même moment, le vent s’est mis de la partie, intensifiant ainsi la sensation de froid.

Quelques instants plus tard, tel un héros, je voyais Angelo faire irruption dans ma chambre pour venir m’ouvrir la porte du balcon. Il était parvenu à me localiser grâce au registre.

J’ai chaleureusement remercié Angelo, puis, quand il est reparti, je suis allé fêter mon sauvetage en retournant fumer sur le balcon.

Mais j’ai gardé la porte ouverte, cette fois.