Le film Marathon Man mettait en vedette un dentiste épeurant.

Pétrifié par le dentiste

CHRONIQUE / Lorsque j'étais enfant, j'adorais rendre visite au dentiste.
En fait, chaque fois que j'y repense, j'ai souvenir de cette fois où mon dentiste Pierre me jouait dans la bouche et où les hygiénistes dentaires le taquinaient, car il écoutait du country sur les ondes de la défunte radio CFGT.
Pour vous dire vrai, je me suis longtemps demandé pourquoi certaines personnes craignaient les visites chez le dentiste, puis vers l'âge de 20 ans, j'ai eu le malheur de découvrir ce classique du septième art, Marathon Man.
Pour ceux et celles qui n'auraient toujours pas visionné ce long métrage mettant en vedette un jeune Dustin Hoffman, je me contenterai seulement de vous dire qu'il y a une scène de torture plutôt traumatisante où un dentiste psychopathe se sert d'une dent cariée comme d'une arme de chantage.
Puis, au fil des années, il y a toutes ces histoires d'horreur que j'ai entendues ici et là à propos des traitements de canal.
Et comme si ça ne suffisait pas, j'ai ensuite entendu ces histoires du type qui va tout bonnement chez le dentiste pour un nettoyage et qui quelques heures plus tard, apprend qu'il a un cancer de la bouche ou un truc cauchemardesque du genre.
Maintenant, prenez toutes ces histoires à glacer le sang et additionnez-les au fait que je suis légèrement hypocondriaque et vous obtiendrez le cocktail parfait pour que je repousse toujours plus tard ma prochaine visite chez le dentiste.
Voilà donc que depuis deux ans, je savais que j'avais une dent à réparer, mais comme Pierre m'avait dit que cette dent n'était pas encore d'urgence nationale, vous devinerez que j'ai vu là l'occasion rêvée pour repousser indéfiniment mon prochain rendez-vous.
Or, après quelques mois, mon cerveau a commencé à me jouer des tours en me rappelant sans cesse l'existence de cette dent. Ainsi, chaque fois que je repensais à cette dent, c'était comme si mon cerveau lui donnait le droit de se manifester et bien que je me doutais que cette sensation était davantage psychologique, l'anxiété de devoir subir un traitement de canal gagnait sans cesse en importance.
J'en suis donc finalement venu à la conclusion que je devrais un jour ou l'autre mettre fin à cette anxiété et voilà qu'il y a quelques heures, je me suis enfin installé sur la chaise de Pierre après avoir bien pris le soin de spécifier sur ma petite fiche informative que j'avais vraiment la trouille.
« Alors Joël, peux-tu me dire pourquoi tu as si peur ? » qu'il m'a demandé. Je lui ai donc raconté le truc de Marathon Man et Pierre m'a sagement conseillé de ne plus regarder de films qui me foutaient la trouille. Puis, après un examen dentaire, il m'a annoncé que j'étais encore bien loin d'un éventuel traitement de canal, mais en contrepartie, je ne devrais plus repousser ma prochaine visite si je souhaitais garder l'esprit tranquille.
Il m'a même proposé d'assister à une intervention auprès d'un patient afin d'exorciser ma terreur. J'ai vraiment trouvé ça chic de sa part.
Alors hop, pendant deux ans, j'ai entretenu une angoisse qui m'a pleinement habité chaque jour de mon existence et c'est plutôt nul, car lorsqu'on y pense, une simple visite chez le dentiste aurait mis fin à cela.
Le pire, c'est que je suis très conscient de n'être vraiment pas le seul à agir de la sorte en repoussant l'inévitable de peur d'être confronté à un verdict et pourtant, on a beau tourner ça de tous les bords, c'est sans aucun doute le choix le moins profitable de tous.
Décidément, le corps humain est une machine incroyable, mais parfois, je me demande si le fonctionnement du cerveau humain n'a pas été bricolé sur le coin d'une table à quelques heures du lancement.