Joël Martel

Perdre son oeil droit en pandémie

CHRONIQUE / Ça faisait quelques semaines que je perdais toujours mes lunettes, et là, pas dans le sens que je n’arrivais plus à les retrouver, mais bien parce qu’elles tombaient sans cesse de mon visage, aussitôt que je bougeais rapidement la tête.

Pour vous dire vrai, je trouvais ça presque rigolo les premières fois, car ça donnait parfois lieu à des situations cocasses. À titre d’exemple, il y a cette fois où après m’être brossé les dents, mes lunettes ont été éjectées de mon visage au même moment où je crachais dans le lavabo. Fouillez-moi pourquoi, mais la scène m’avait fait éclater de rire.

Il y a aussi eu cette fois où j’ai éternué très fort et, au même moment, mes lunettes ont été propulsées à une distance plutôt surprenante.

Chaque fois que ça se produisait, je remerciais en silence le gars ou la fille qui avait inventé les verres incassables. « Ça ne serait vraiment pas pratique de perdre mes yeux en pleine période de confinement », que je me répétais.

Mais bon, le destin finit toujours par nous rattraper. Voilà qu’un soir, alors que je tentais de démêler des fils sur le sol, mes lunettes ont encore glissé de mon visage pour tomber sur le plancher. Je les ai aussitôt replacées sur mon nez, puis j’ai alors ressenti une certaine confusion. C’était comme si le verre de mon oeil droit avait été enduit de vaseline. J’ai donc retiré en vitesse mes lunettes pour voir ce qui clochait et là, j’ai tout compris en constatant qu’en fait, le verre de mon oeil droit était mystérieusement disparu.

J’ai passé les secondes suivantes à quatre pattes, à tâter le sol, souhaitant poser la main sur ce mystérieux verre et, à mon grand soulagement, il était encore intact. Or, quand est venu le moment de le replacer dans la monture de mes lunettes, j’ai compris que l’heure était plus grave que je n’aurais osé le croire. Le truc, c’est qu’une très petite vis était disparue et ainsi, plus rien ne retenait le verre droit.

Plus tard dans la journée, Julie et moi, on a improvisé une boutique de réparation en rassemblant toutes les vieilles lunettes de soleil qui traînaient dans la maison, en souhaitant retrouver une vis qui pourrait remplacer celle de mes lunettes. Ce fut malheureusement un échec, mais j’ai appris lors de cette opération que les réparateurs de lunettes devaient faire preuve d’une minutie pas possible.

Alors hop, Julie m’a bricolé quelque chose avec du ruban adhésif pour que la monture puisse retenir le verre droit. C’était très laborieux et très bancal, mais au moins, je pouvais voir à nouveau.

Au cours des jours suivants, je vivais constamment avec l’idée que mon oeil droit pouvait me laisser tomber à tout moment. Je pense notamment à cette fois où je me brossais (encore) les dents et en raison des vibrations de ma brosse à dents électrique, le verre droit a soudainement été éjecté de mes lunettes pour aller frapper le miroir devant moi. Il y a aussi eu cette fois où j’étais sur le patio en pleine nuit et que mon verre droit est tombé, passant à un cheveu de glisser entre les planches pour ensuite échouer dans cette zone inatteignable sous le patio.

Plus les jours passaient et plus les incidents se multipliaient à une fréquence qui s’intensifiait. Alors que dans les semaines précédentes, mon plus gros souci avait été de manquer de Kool-Aid aux raisins en raison de la pandémie, je réalisais alors qu’il y avait des choses beaucoup plus importantes.

C’est finalement mon amoureuse Julie qui est venue à ma rescousse en faisant quelques appels dans les lunetteries de la ville. Grâce à sa gentillesse incomparable, elle est parvenue à convaincre une boutique de nous dépanner en « urgence ». Sans cela, je dois vous avouer que j’aurais probablement dû dicter cette chronique, car de toute évidence, ce n’était qu’une question de temps avant que Billy le chien ne finisse par bondir sur mon verre droit pour le bouffer tout rond.

Alors voilà, tout est redevenu sous contrôle, et en plus, Julie m’a même ramené une réserve de Kool-Aid aux raisins en allant faire réparer mes lunettes.