N’ajustez pas votre sécheuse

CHRONIQUE / Ce soir-là, je venais de commencer à jouer à Battle Breakers sur mon ordinateur et un peu à l’image de ces joueurs compulsifs qui sont complètement en fusion avec leur machine de vidéoloterie, le jeu m’avait tellement absorbé que j’en étais devenu presque impassible.

Le projet initial de la soirée était de prendre une douche, or, au moment d’actionner l’eau du robinet, je me suis rendu compte qu’il ne restait plus aucune serviette sèche pour m’essuyer. Alors hop, je me suis lancé dans une série de parties en attendant que la brassée de lavage soit terminée.

Mais voilà qu’au moment où je venais tout juste de débloquer des personnages vraiment puissants dans mon jeu, un son inhabituel en provenance du sous-sol s’est fait entendre. Pour être très exact, ça faisait le même bruit que lorsqu’on met une grosse veste d’hiver dans la sécheuse et que soudainement, ça crée une espèce de débalancement, un peu comme si on faisait sécher le diable et qu’il se débattait.

Après quelques secondes de ce bruit, un déclic s’est produit dans mon cerveau et une sourde notification tentait de se faire entendre au-delà du jeu qui occupait alors toute mon attention : « Hey mec ! C’est pas normal qu’est-ce qui se passe ».

J’ai donc mis mon jeu sur pause sans trop savoir pourquoi, puis après avoir analysé rapidement ce qui clochait, j’ai aussitôt pensé : « Bordel ! C’est une brassée de serviettes ! C’est pas normal que ça fasse un son de ‘‘frock’’ d’hiver. »

Dès cet instant, j’ai commencé à me préparer au pire. Je visualisais déjà la scène. J’allais me diriger vers les escaliers du sous-sol et là, ça sentirait la fumée. Puis, j’ouvrirais la petite trappe à linge pour jeter un coup d’oeil à la sécheuse et je la verrais en train de se débattre contre un démon invisible, complètement impuissant devant ce tragique spectacle du séchage ultime.

À la suite de cette rapide visualisation, j’ai bondi vers les escaliers du sous-sol et même si ça ne sentait pas la fumée, mes doutes quant au dernier tour de piste de ma sécheuse semblaient se concrétiser. Le truc, c’est que ma sécheuse se débattait si fort que même le plancher en tremblait. « Bordel. C’est pas le diable qui est dans cette sécheuse, mais plutôt l’enfer au complet », que j’ai pensé.

J’ai alors ouvert la trappe à linge pour admirer le spectacle et au même moment, plus aucun son, sauf le bruit bien banal d’une sécheuse qui sèche une brassée de serviettes. La grosse machine était là, à la même place qu’à l’habitude, et même si son doux vrombissement la faisait vibrer, elle ne bougeait pas d’un poil.

« Ce n’est donc que le début de la fin », que je me suis dit en me surprenant à lancer un regard presque attendri à ma sécheuse, repensant à cette fois où mon amoureuse et moi, on l’avait achetée alors que nous n’avions même pas encore franchi le cap de la trentaine. Je me souvenais de Julie qui avait demandé au vendeur : « Si j’étais votre fille et que mon budget était limité, mais que j’avais besoin d’une sécheuse, laquelle me vendriez-vous ? ». Et pour la petite histoire, ça fait au moins cinq ans qu’on se dit que le gars nous a effectivement vendu la sécheuse qu’il aurait vendue à sa fille.

J’ai poussé ensuite un léger soupir, question d’évacuer le choc du passage des années qui venait soudainement de me traverser, et je suis retourné m’installer devant l’ordinateur, me disant qu’une autre session de jeu m’aiderait à m’évader de ce tourbillon de nostalgie.

Puis, juste là devant mes yeux, sur l’écran d’ordinateur, est apparu ce statut Facebook qui venait d’être publié par mon vieil ami Bad Ass Bass : « Tremblement de terre ? ».

La seconde d’après, une pluie de commentaires allait apparaître sous les trois mots, confirmant tous que « oui, on l’a aussi senti chez nous ».

Jusqu’ici, j’ai appris un tas de nouvelles sur Facebook. Des décès d’amis ou des congédiements, par exemple, mais apprendre sur Facebook que votre vieille sécheuse n’a rien à craindre parce qu’en fait, c’était un tremblement de terre qui faisait ce bruit, j’imagine que c’est ce qu’on appelle le futur.