Mystérieuse mémoire

CHRONIQUE / On ne sait jamais vraiment ce qu’on retiendra à la fin.

Je vous dis ça, car voyez-vous, je suis vraiment fasciné par ce que notre mémoire retient.

Par exemple, alors que je peux avoir complètement oublié ce que j’ai mangé la veille au souper, je me rappelle très bien avoir mangé des biscuits au chocolat un certain soir où j’avais dormi chez mon oncle Gaétan et ma tante Francine, il y a presque 30 ans de cela.

Sinon, il m’arrive souvent de me souvenir de ce samedi après-midi où j’étais en visite chez mon père et où on avait regardé ensemble un vieux film à Télé-Métropole qui mettait en vedette Burt Reynolds. Bien que je ne pourrais pas vous raconter l’histoire du film, je me souviens très bien qu’après ça, nous étions allés au marché aux puces et comme c’était à l’époque des Aventuriers du timbre perdu, j’avais demandé au type qui vendait des timbres s’il avait celui du Bluenose et le gars avait essayé de nous vendre une espèce de reproduction de celui-ci.

Je me souviens aussi de ces matins où je cuisinais des galettes avec ma tante Gisèle et de cette fois où j’avais passé la journée chez ma tante Lise et où la télé jouait The Price is Right alors qu’elle m’avait préparé du baloney.

Ce sont comme de courtes vidéos enregistrées dans ma tête et qui refusent de s’effacer pour une raison que j’ignore complètement. 

Je vous raconte ça et ça me fait penser que récemment, lors du dernier réveillon de Noël, mon filleul me racontait se souvenir parfaitement d’une journée où j’étais allé lui rendre visite et où le jeune homme de 21 ans que j’étais s’était amusé à reconstituer avec lui les tragiques événements du 11 septembre à l’aide de blocs Lego et de camions de pompier.

C’est plutôt frappant, car pour ma part, je me souviens très bien que j’avais alors jugé que je serais certainement le seul à me souvenir de ça et que ça n’aurait aucun sens pour lui, étant donné qu’il avait à peine 3 ans.

Maintenant, je vais vous avouer que sur le coup, ça m’avait plutôt amusé d’apprendre qu’il avait conservé ce souvenir, mais par la suite, ça m’a plongé à nouveau dans cette réflexion étourdissante qui consiste à comprendre pourquoi on retient certains trucs alors que d’autres trucs qui auraient dû être marquants ou importants finissent tranquillement par s’effacer.

D’ailleurs, j’avance ici qu’ils s’effacent, mais en fait, peut-être ne font-ils que se scléroser, un peu comme un muscle qui n’est plus sollicité et qui ne demande qu’à être réveillé à nouveau.

Peut-être que tous ces souvenirs n’attendent que d’être stimulés à nouveau par un parfum, un goût, une image ou un son, ce qui nous ramène une fois de plus vers les fameuses réminiscences de Marcel Proust ?

Une chose est certaine, c’est que de toute évidence, nous n’avons aucunement une emprise sur ce qu’on mémorise ou non. Évidemment, j’ose imaginer qu’il y a scientifiquement une explication qui nous aiderait à comprendre cette étrange sélection, mais à défaut d’en avoir une, il ne faut donc jamais perdre de vue que nous faisons partie d’un immense film où tout un chacun retient diverses bribes.

À cet effet, j’avais jadis pensé mener une expérience il y a quelques années où je souhaitais réunir quelques auteurs lors d’une soirée afin que le lendemain, ils livrent tous et toutes une espèce de compte-rendu de la veille.

Ainsi, je souhaitais voir ce que tout un chacun avait retenu de la soirée, sur quoi ceux-ci avaient porté attention et sinon, à quel point leur perception avait donné un sens différent à leurs souvenirs.

Bien que je n’aie jamais concrétisé ce projet, il reste que j’y repense parfois et honnêtement, ça ferait vraiment mon affaire que quelqu’un y ait déjà pensé et l’ait déjà fait. 

Bref, tenez-moi au courant si ça existe déjà, j’en serais ravi d’en découvrir les détails.

En attendant, je vais terminer de lire Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, en continuant de m’étonner du fait qu’on ait pu concentrer tous ces siècles d’histoire dans si peu de pages.