Mes petites et ridicules crises de panique

CHRONIQUE / Ce soir-là, il faisait très chaud et quand le type au bout du fil s’est présenté, je l’ai tout de suite imaginé dans son bureau en train de me parler et fouillez-moi pourquoi, mais dans ma visualisation, le gars n’avait pas l’air conditionné, et ça m’a rendu plutôt sympathique à sa cause.

Le truc, c’est que le gars m’appelait au nom de mon institution financière pour m’informer qu’on me faisait cadeau d’une couverture d’assurance gratuite de six mois. En temps normal, je l’aurais poliment remercié. Or, comme ça m’était déjà arrivé de refuser cette offre, je savais très bien à travers quelle montagne russe d’émotions je passerais dans les prochaines heures en refusant, et c’est pourquoi j’ai décidé de le laisser parler et d’accepter sa proposition.

Je vous dis ça, car la dernière fois où j’ai refusé une offre du genre, je crois avoir passé les six mois suivants à avoir été habité par la sensation qu’on m’avait jeté un mauvais sort.

Et ça, il n’y a que les assureurs qui ont ce don. Vous leur dites ne pas penser avoir besoin de telle assurance, puis le type vous dit qu’il comprend très bien cela avant de vous lancer quatre histoires à glacer le sang, qui vous font réaliser que vous êtes constamment en danger. Et puis hop, si jamais vous parvenez à demeurer sur votre position après cela, toutes ces histoires qu’on vous a racontées vous hanteront pour les prochains mois. Et fort probablement que chaque jour où vous auriez pu profiter de cette promotion gratuite, vous vous rendrez compte que ça n’aurait finalement pas été si con que ça de l’accepter.

Je vous raconte tout ça, et ça me fait réaliser que ça devait certainement être un type qui travaillait pour les assurances qui a inventé les fameuses chaînes de lettres. Vous savez, ces lettres diaboliques qui vous ordonnent d’envoyer dix copies de celles-ci à vos amis et que dans le cas échéant, des choses tragiques vous arriveront?

Aujourd’hui, il s’agit plutôt de courriels ou de messages privés sur les réseaux sociaux, mais je vais vous faire une petite confidence: chaque fois qu’un de mes contacts tente de m’embarquer dans un de ces trucs débiles, ça me fout un petit peu la trouille d’ignorer les instructions et de ne pas faire suivre le message.

Maintenant, n’allez surtout pas croire que ça m’empêche de faire dodo, mais je sais que la dernière fois où une chose du genre m’était arrivée, au cours de la semaine qui a suivi la réception du message, j’y ai repensé à trois ou quatre reprises, et ça avait fait grimper en moi une certaine anxiété.

C’est comme si une petite voix en moi me disait: « Si ces lettres existent, c’est peut-être parce qu’à la fin, il y en a vraiment une qui est authentique ».

Ce qui est plutôt rigolo lors de ces petites crises de panique, c’est que le moindre détail peut soudainement devenir très terrifiant. Par exemple, vous déambulez calmement dans la rue. Tout à coup, vous voyez ce gars qui recule en voiture à plusieurs mètres de vous. Les scénaristes très imaginatifs qui sont dans votre tête arrivent à mettre en scène une situation où, pour une raison inexplicable, la voiture parviendra à vous foncer dessus.

D’ailleurs, puisque je vous parle de ces moments de panique complètement ridicules, ça me fait penser que dernièrement, je prenais un peu de soleil, puis, soudainement, je suis entré en mode « situation d’urgence » parce que j’avais senti qu’un insecte m’avait piqué. « Bordel, ça y est: une tique vient de me piquer! », que mes scénaristes imaginaires ont tous hurlé à l’unisson.

Puis, j’ai vérifié, et c’était un bête moustique.

Tout ça, c’est plutôt bizarre, parce que ça vient de me faire réaliser que dans toute la panoplie de trucs qui étaient couverts par cette assurance-invalidité qu’on m’a proposée, je n’ai pas souvenir que le gars m’ait parlé d’une attaque de tique ou de la maladie de Lyme.

Mais bon, peut-être que les nouvelles chaînes de lettres ont déjà commencé à exploiter cette menace. Je vous le ferai savoir la prochaine fois où je briserai une de ces chaînes.