« Je suis André Murray du Château Murray sur la rue Collard », que l'homme m'a répondu avec un sourire pas peu fier.

L'hallucinant château

CHRONIQUE / Ce soir-là, j'avais envie de boire un truc précis et on aurait presque pu croire que le destin avait conspiré afin qu'aucune épicerie n'ait ce que je cherchais.
Cette quête m'aura donc mené jusqu'au Metro Dubé où je suis enfin parvenu à trouver ce fameux objet de ma convoitise. 
Je sortais donc de l'épicerie, affichant cette rare mine triomphante quand un homme m'a abordé dans le stationnement. « Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que nous nous connaissons », m'a-t-il dit. C'était plutôt curieux, car plus je dévisageais l'homme et plus j'avais aussi l'impression de le connaître.
Alors hop, on s'est adonné au fameux rituel des gens qui vivent dans une petite ville et qui croient se connaître. En d'autres mots, je lui ai dressé un portrait express de mon arbre généalogique, mais rien n'y faisait. Puis, constatant que l'opération serait vaine, j'ai sorti la dernière carte de résistance que j'ai toujours horreur de jouer : « Eh ! ben ! Mon cher monsieur, peut-être que mon visage vous dit quelque chose, car voyez-vous, j'écris dans deux journaux ici. »
Le type n'a aucunement bronché et visiblement, il n'avait jamais lu la moindre ligne de ce que j'écrivais. Ça m'a plutôt plu, car lorsque je joue cette carte, je dois parfois faire semblant de ne pas avoir remarqué que mon interlocuteur tente de me bluffer en me disant « Ah oui ! Ah oui ! » alors qu'il n'a aucune idée de qui je suis, ce qui est pourtant si normal.
Puis, comme je n'excelle pas particulièrement dans les relations interpersonnelles, j'ai tenté de relire mentalement les notes de mon dossier « Comment interagir » et j'ai aussitôt réalisé que je n'avais toujours pas demandé le nom de l'homme.
« Je suis André Murray du Château Murray sur la rue Collard », que l'homme m'a répondu avec un sourire pas peu fier. Alors que sa réponse flottait encore dans l'air, j'étais là à observer l'homme, complètement stupéfait. Puis, je me suis aussitôt ressaisi et j'ai dit : « Le Château du centre-ville ? » M. Murray a confirmé.
« Mon cher jeune homme, on dit que les hasards n'existent pas et quelque chose quelque part a décidé que nous devions nous rencontrer », que M. Murray a lancé. 
En temps normal, j'aurais pensé que c'était ésotérique comme truc, mais avec cette histoire d'épiceries qui n'avaient pas ce que je cherchais, j'en ai presque eu la chair de poule.
Et puis hop, le lendemain, nous nous rendions en famille chez M. Murray. Toute la nuit précédente, je n'avais cessé d'y repenser, me pinçant afin de m'assurer que je n'avais pas rêvé à cela, car disons-le, c'était un rêve d'enfance qui allait enfin se réaliser : je visiterais ce château qui m'avait toujours mystifié.
Maintenant, si comme on dit une image vaut mille mots, je devrais vous écrire l'équivalent de huit fois L'Odyssée d'Homère pour vous décrire ce château à la fois halluciné et hallucinant. Chacune des nombreuses pièces est une oeuvre d'art unique. Dans chaque recoin, des objets fascinants ont des milliers d'histoires à vous raconter. Des meubles antiques datant de deux siècles se partagent l'espace avec des bibliothèques sorties tout droit d'un film de Kubrick. Les couleurs de chaque pièce vous explosent au visage. Et juste au moment où vous vous dites que ce château est la chose la plus fascinante que vous n'aurez jamais vue dans la région, il y a cette fontaine d'origine italienne qui se tient là, cachée derrière le château.
Ce n'est que le soir que j'ai compris pourquoi cette maison m'avait semblé dotée d'une âme. Comme M. Murray nous avait dit que ce n'était pas « un trip de design » et qu'en fait, le château s'était construit au gré de leurs inspirations du moment, j'ai réalisé que ce château était en fait une oeuvre d'art totale. Et comme l'oeuvre est toujours en cours, plus de quarante après sa genèse, ce bâtiment vit à un point tel qu'il vous habite à jamais.
Enfin, au risque de m'attirer de drôles de regards de la part de mes concitoyens, je considère que c'est plutôt embarrassant qu'Alma ne fasse pas honneur à cette habitation qui devrait être un symbole de notre ville. C'est un hommage à l'amour, à la passion et à la magnifique folie créatrice.