Seulement trois ans après son ouverture, la Maison Jean-Eudes Bergeron d'Alma fermera ses portes en raison d'un manque de financement.

Le pouvoir des gens « normaux »

CHRONIQUE / À l'époque, nous avions loué un appartement merdique dans le quartier Riverbend, mais bon, le décor était bucolique.
Puis un jour, en me baladant dans les rues du quartier, je vais vous avouer que ça m'avait plutôt surpris de constater qu'on construisait un bâtiment à quelques mètres du chemin de fer. Mais ce que j'ignorais alors, c'était que cette construction deviendrait un véritable petit coin de paradis pour plusieurs âmes. En effet, le bâtiment deviendrait la Maison Jean-Eudes-Bergeron et celle-ci hébergerait des personnes lourdement handicapées.
Ainsi, depuis sa construction il y a maintenant trois ans, la Maison s'est transformée en vraie petite communauté pour ces individus avec qui la vie n'a pas toujours été tendre. Car voyez-vous, quand on doit composer avec un handicap, ça peut très bien vous obliger à devoir vivre différemment.
À titre d'exemple, vous aurez besoin de soins particuliers, vos déplacements pourront être limités, mais au-delà de tout ça, il y aura aussi de fortes chances que vous soyez contraint de vivre en parallèle des gens « normaux ».
Ici, sachez que je suis très conscient de la violence d'un tel qualificatif, et ça, c'est sans compter que les gens « normaux » sont tout, sauf normaux, car ils possèdent un super-pouvoir très spécial.
« Ben voyons, il délire ou quoi Martel à matin avec ses super-pouvoirs ? », que vous vous dites peut-être, mais non. Car ce super-pouvoir, c'est la faculté incroyable de se « contrecrisser » de la réalité de ceux et celles qui n'ont pas eu les mêmes chances qu'eux.
Vous doutez de l'authenticité d'un tel pouvoir ? Laissez-moi vous faire changer d'idée.
Lorsque la nouvelle de la fermeture de la Maison Jean-Eudes-Bergeron est sortie et qu'on a questionné à cet effet la ministre déléguée à la Réadaptation, Lucie Charlebois, celle-ci s'est bêtement contentée d'évoquer qu'il y avait eu possiblement un problème d'ordre administratif et puis hop, on passe à un autre appel. Et comme si la réaction de la ministre n'avait pas suffisamment mis le feu aux poudres, voilà que le CIUSSS Saguenay-Lac-Saint-Jean a rajouté une couche d'indignation en expliquant que la plupart des bénéficiaires seraient relocalisés dans des CHSLD.
Bordel. Loin de moi l'intention d'insulter les bénéficiaires des CHSLD, mais est-ce qu'on peut s'entendre que ce n'est pas le plan de vie le plus excitant qui soit quand on se fait déjà chier à essayer de mener une existence qui se respecte, et ce, malgré les nombreuses embûches que le destin a osé poser sur notre chemin ?
Mais les gens « normaux », ils s'en foutent de ça, parce que pour eux, ces bénéficiaires ne sont que des données. Ce sont des chiffres, des coûts, des dépenses et quand les colonnes ne s'équilibrent pas, on swingue ça d'un bord et de l'autre sans même tenir compte que derrière ces numéros, on trouve des gens qui ont été des petits bébés comme vous l'avez déjà été. Ils ont des rêves, ils ont un coeur et, surtout, ils ressentent les mêmes émotions que vous et moi.
La Maison Jean-Eudes-Bergeron leur aura permis de se réunir et de vivre auprès d'autres personnes qui doivent composer avec des embûches similaires. Maintenant, si la population ne se mobilise pas pour eux, on laissera tout ça s'anéantir pour épargner quelques milliers de dollars dont on ne verra jamais la couleur en tant que citoyens.
Allons, continuons à nous indigner parce qu'un chanteur de heavy metal était à La Voix. Mais le jour où le système décidera à notre place de ce qu'il juge bien ou non pour vous, peut-être réalisera-t-on à quel point il est fort le pouvoir de se contrecrisser des autres dont disposent les gens « normaux ».