Le pneumologue qui m’a foutu la trouille

C’était au début de l’automne, et quelques mois auparavant, j’avais décidé de quitter le confort de mon boulot à la bibliothèque afin de me lancer à la poursuite de mes rêves. Alors hop, on m’avait invité à aller présenter un concert à Montréal, et dans les jours qui avaient précédé mon départ, un ami à moi m’avait informé que ses parents se rendaient justement dans le coin et que j’étais le bienvenu, si jamais je souhaitais profiter du transport.

Ça tombait plutôt bien comme occasion, parce que non seulement j’étais alors pratiquement ruiné, mais en plus, le cachet plutôt symbolique qu’on m’offrait pour le concert n’allait probablement même pas couvrir les frais de mon expédition.

Voilà donc que le jour du départ, je me suis rendu au point de rendez-vous qu’on m’avait fixé, et à ma grande surprise, c’était à une clinique de pneumologie. Maintenant, je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, dans le top-3 des types de personne qui me foutent le plus la trouille, on y retrouve les dentistes, les hypnotiseurs et les docteurs, qui trônent bien au-dessus de Kim Jong-un, Unabomber et Jason le mort-vivant.

D’ailleurs, j’ignore si je suis le seul à réagir comme ça, mais chaque fois que je croise quelqu’un qui est médecin lors d’un événement mondain ou un truc du genre, je n’arrive pas à m’enlever de la tête qu’il pourrait pratiquement prédire à vue de nez combien de temps il reste à vivre à ceux et celles qui sont dans la place. 

Mais bon, j’étais justement plongé dans ce genre de réflexions quand le père de mon ami est venu à ma rencontre pour m’informer qu’on partirait dans quelques minutes. Et comme de raison, le gars portait un habit de médecin. J’imagine qu’il a vu dans mes yeux que j’étais foutrement intimidé.

Tout au long de la route, je tentais du mieux que je pouvais de faire bonne figure, et c’était plutôt difficile d’être à la hauteur, considérant qu’en plus d’être dans la même voiture qu’un éminent spécialiste de la santé, son fils était sans aucun doute un des types les plus intelligents que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma vie. 

Puis, quelques minutes avant d’arriver à destination, j’ai été saisi d’une énième quinte de toux que je tentais chaque fois de dissimuler du mieux que je le pouvais, et comme ça avait été un fiasco cette fois-ci, je me suis excusé en prétextant que je luttais contre une vilaine fin de rhume.

« Ce n’est pas une fin de rhume ça, c’est une vraie toux de fumeur », m’a répondu le père de mon ami du tac au tac.

En sortant de la voiture, j’ai remercié le docteur pour son service rendu, tout en m’engageant à éventuellement cesser de fumer, utilisant cette formulation peu originale: « Ce n’est pas parce que je n’ai pas apprécié votre compagnie, mais je préférerais qu’on ne se revoie pas. Du moins, dans les conditions que vous imaginez ».

Si ma mémoire est bonne, le gars n’a pas ri.

À mon retour de Montréal, ma blonde m’apprenait qu’elle était enceinte de notre futur garçon.

Puis, dans les semaines qui ont suivi, j’ai cessé de fumer la cigarette.

Ensuite, comme il m’arrive parfois de me laisser prendre au jeu d’essayer de trouver un sens aux signes que le destin nous envoie, je me suis dit que ce périple en compagnie d’un pneumologue avait peut-être été salutaire pour moi.

Et juste pour me réconforter dans mes théories ésotériques, voilà que le matin où mon amoureuse allait accoucher, je tombe face à face avec le père de mon ami.

« Monsieur, monsieur, j’ignore si vous vous souvenez de moi, mais il y a quelques mois, vous m’aviez conduit à Montréal. Je vais avoir un bébé ce matin et je voulais seulement vous dire que j’ai finalement arrêté de fumer. »

Le gars m’a dévisagé, puis il a fait signe de la tête que c’était une bonne chose avant de repartir vaquer à ses occupations.

J’ignore ce que j’attendais de sa réaction, mais bon, ça m’a rappelé cette pensée de mon beau-père qui dit souvent que dans la vie, les policiers ne t’arrêtent jamais pour te féliciter d’avoir arrêté à un feu rouge.