Le merveilleux pouvoir des souvenirs

CHRONIQUE / Il y a quelques semaines, je jasais de plein d’affaires avec ma blonde, puis, de fil en aiguille, j’en suis venu à lui parler de mon oncle Yvon. Je lui en parle souvent de mon oncle Yvon, parce qu’il a été en quelque sorte le premier meilleur ami de plusieurs de mes cousins et cousines.

À titre d’exemple, c’est lui qui a appris à ma sœur à conduire. Et en ce qui me concerne, comme nous demeurions dans la même maison que lui et mes grands-parents, j’adorais passer des heures avec lui dans sa chambre, et pendant qu’il grillait clope sur clope en buvant de la bière, on écoutait de la musique western sur ses grosses cassettes 8-tracks ou sinon, on se tapait un des milliers d’épisodes des Pierrafeu qu’il enregistrait religieusement tous les jours.

Et puis hop, alors que je me remémorais pour une une millionième fois ces bons souvenirs avec mon oncle Yvon, ma blonde m’a demandé s’il y avait eu une espèce de froid entre lui et mes oncles et mes tantes.

La question m’a aussitôt fait sursauter parce que si c’était bien le cas, je n’avais jamais remarqué quoi que ce soit en ce sens.

Puis, quelques jours plus tard, alors que je discutais avec ma maman, je lui en ai glissé un mot.

Parce que la vie suit son cours

C’est là que ma mère m’a fait réaliser que mon oncle Yvon était mort depuis déjà près d’une trentaine d’années. « Tu sais Joël, on en a parlé énormément de ton oncle Yvon. Maintenant, on n’en parle plus autant qu’auparavant, mais ça ne veut pas dire qu’il ne nous manque pas. C’est juste que dans les trente dernières années, il s’en est passé des choses, et comme il ne fait pas partie de ces choses qui se sont produites dans les trente dernières années, oui, c’est possible que son nom revienne moins souvent dans les histoires et les souvenirs qu’on se partage. »

J’aime ça quand ma mère m’éclaire soudainement avec sa lucidité attachante.

En même temps, c’est un constat un peu effrayant, quand on y pense bien.

Certes, on meurt bien une première fois, mais il existe une mort encore plus horrible. Et celle-ci se produit lentement, mais sûrement. Et, juste question que personne ne m’invite à présenter une conférence lors d’un éventuel prochain salon de l’ésotérisme, je parle ici de la mort de notre souvenir dans la mémoire des autres. Y a absolument rien de paranormal dans tout ça.

Étranges retrouvailles

Mais ce qui est le plus déroutant dans cette histoire, c’est qu’à la même période, je me suis dégotté les deux magnifiques livres initiés par le génial artiste Nicolas de la Sablonnière qui rendent hommage à la mémoire d’un autre artiste très brillant, Hervé Leclerc, décédé le 27 janvier 2014.

Ici, que l’on se comprenne, je ne suis aucunement objectif, car j’ose prétendre que je fus un de ses amis, et ce, même si le courage m’a parfois manqué en fin de parcours pour affronter de plein fouet la longue maladie qui le terrassait à petit feu.

Évidemment, ce voyage au fin fond des pensées d’Hervé dans le fascinant volume Les Ectoplasmes m’a fait sourire, rire, mais aussi pleurer. Pendant un bref moment, c’était comme si mon vieil ami était à nouveau à mes côtés. Alors que je lisais ses mots, j’avais cette impression d’entendre son parler si caractéristique. Parfois même, je pouvais le voir afficher son sourire charmeur et moqueur.

Disons-le, c’était peut-être d’étranges retrouvailles, mais à bien y penser, il y a quelque chose de réconfortant à l’idée de savoir que dans les moments de blues, il existe cette espèce de synthèse de la mémoire d’Hervé qui est encapsulée là dans un livre que je peux consulter à tout moment.

Portion d’éternité

J’aurais bien aimé avoir une espèce de bouquin comme ça à propos de mon oncle Yvon. Ou sinon, j’aurais bien aimé hériter de ses cassettes 8-tracks de musique western.

Mais bon, tant qu’il sera encore là dans ma tête, il vivra encore.

Et puis dites-vous que, d’une certaine façon, vous aussi, vous permettez à des êtres aimés qui sont disparus d’avoir accès à cette petite portion d’éternité grâce à vos souvenirs.