Le jeu, de père en fils

CHRONIQUE / Des chroniques comme celle-là, ça vous fait autant vieillir que dans cette scène du film Interstellar où un pauvre astronaute se rend compte qu’il s’est passé quelque chose comme 60 ans alors qu’il n’était parti que quelques heures seulement sur une autre planète.

Alors de quoi elle parle cette chronique qui me fait autant vieillir ? Eh ben, ça commence par mon père qui est installé au pied du lit et moi, à quelque chose comme 9 ans, qui le regarde avec beaucoup de fierté.

Le truc, c’est que cette fin de semaine là, j’étais allé coucher à son appartement (en fait, plutôt celui de sa blonde de l’époque) et comme Junior (le fils de la blonde de mon père) et moi, on avait loué un Nintendo, on n’en revenait tout simplement pas que mon père ait accepté de jouer quelques minutes à Bionic Commando. Pour nous, gamins des années 80, ce à quoi nous assistions alors était aussi rare qu’un arc-en-ciel pendant une éclipse : juste devant nous, un adulte, voire un parent, était en train de jouer à un jeu vidéo.

Je vous raconte tout ça et je réalise qu’une fois de plus, les choses changent à une vitesse folle, considérant que pour les enfants des années 2000, c’est tout ce qu’il y a de plus banal de voir son père ou sa mère en train de tenir une manette de PlayStation.

Alors hop, mon père n’a peut-être joué que 5 ou 10 minutes, mais je suis certain qu’il n’y a pas une seule de mes connaissances à qui je ne l’avais pas raconté.

Faisons maintenant un saut de 27 ans et retrouvons l’auteur de ces lignes qui a désormais 36 ans et qui, par la magie incroyable du temps, se trouve maintenant lui-même dans le rôle du père d’un magnifique enfant de 6 ans. Je suis là dans le sous-sol avec Charlot et on se tape ensemble notre première partie de Super Smash Bros à la Wii U. Comme j’avais joué des nuits entières à une version précédente de ce jeu, je me mets donc en mode « papa fait semblant de donner son 100 %, mais en vérité, il te laisse carrément gagner ».

Puis, quelques jours plus tard, on remet ça tous les deux, mais cette fois-ci, je me dis qu’il est temps de montrer à mon fils que parfois, il faut apprendre à perdre. Je me mets donc en mode « papa va vraiment donner son 100 % et ça risque de faire vraiment mal ». Or, ce que je vois à l’écran, c’est un papa qui mange une sacrée volée.

« Bordel, qu’il est rendu bon », que je me dis intérieurement tout en tentant d’ignorer la plaie ouverte qui vient d’apparaître sur mon orgueil de vieux joueur. D’ailleurs, au cours des jours suivants, je me surprends régulièrement à repenser à tout ça tout en relativisant le fait que c’est une nouvelle version de Super Smash Bros et que mon expérience du passé ne vaut pas un clou en comparaison des quelques heures qu’il a passées à jouer de son côté à la nouvelle version. Mais à partir de ce moment, quelque chose a décidément changé. Alors qu’autrefois, je devais toujours penser à gagner de façon équitable quand je jouais contre mon fils, la « game » a maintenant changé. Cette petite version de moi est devenue un adversaire redoutable.

Or, ce que j’ignore encore à ce moment, c’est que le coup de mort n’est même pas encore arrivé. Il faudra attendre encore 2 ans, soit le samedi 13 octobre 2018, pour que mon fils me fasse le « Finish Him » ultime.

Alors qu’il joue à Fortnite sur la PS4, je décide de le surprendre en rejoignant sa partie avec ma Nintendo Switch. L’effet de surprise est si réussi qu’il a les yeux qui brillent et il me dit : « Papa, on va jouer en équipe et tu vas voir, ça va bien aller ».

Puis, chaque minute qui passe est à la fois bizarrement attendrissante et humiliante. Alors que mon fils me prodigue des conseils tout en m’encourageant, et ce, malgré le fait que je sois un boulet pour lui, je dois m’en remettre à l’évidence : je suis devenu ce vieux papa complètement dépassé.

Mais bon, vous savez quoi ? Je crois que tous ses amis ont su que j’avais joué à son jeu et même si le joueur en moi n’est plus à la hauteur, cette petite étincelle de fierté que j’ai vu briller dans ses yeux valait tous les trophées platine du monde.