Le grand pouf

CHRONIQUE / Il y a quelques semaines, je vous parlais de ce bon vieux Billy le chien qui avait bouffé tout rond mes toutes premières lunettes, et voilà que peu après avoir signé cette chronique, j’apprenais que ma deuxième paire de lunettes était enfin arrivée.

C’est donc avec enthousiasme que j’ai sauté à bord du Scorpion rouge pour me rendre subito presto à la boutique de lunettes et, bien entendu, le bon vieux Billy tenait à m’accompagner.

J’imagine qu’il se disait qu’il ne pouvait surtout pas manquer un autre festin de lunettes.

Une fois arrivé en ville, j’ai fait signe à Billy que je n’en avais pas pour longtemps. Il s’est installé sur le siège du conducteur, en me regardant partir à travers le pare-brise.

Puis, à mon retour, alors que j’ouvrais la portière, j’ai entendu une voix derrière moi me dire : « Il t’a surveillé tout le long ! Il ne voulait surtout pas te manquer ! »

C’était le conducteur de la voiture garée juste à côté de la mienne qui me parlait, un vieil homme plutôt sympathique.

J’ai répondu avec amusement que j’espérais que Billy ne lui avait pas empoisonné la vie durant ma petite visite au magasin, et l’homme m’a assuré qu’au contraire, il lui avait tenu compagnie pendant qu’il attendait que son épouse revienne. Et puis, comme il arrive souvent lorsque Billy est à l’origine d’une conversation, l’homme a fini par me demander son âge, et c’est alors qu’il m’a confié, avec une certaine mélancolie dans la voix, qu’il avait récemment perdu son chien.

Si ma mémoire est bonne, le chien en question avait quelque chose comme 15 ans, au moment de sa mort. « Dans les derniers temps, il n’allait pas très bien, que l’homme m’a raconté. Ma femme l’avait amené chez le vétérinaire et là-bas, ils lui avaient dit que tout ce qu’il restait à faire, c’était de le piquer. Quand ma femme m’a dit ça le soir, ça m’a démoli. Je n’avais vraiment pas envie de vivre ça. Le lendemain matin, j’ai vu mon chien qui se promenait à côté de la maison, et puis pouf, il est soudainement tombé sur le côté, comme si on l’avait fermé. Il est mort sur le coup. Je préfère vraiment qu’il soit mort comme ça. C’était une belle mort, quoi. »

Maintenant, ça va vous sembler un peu con, mais même si ça fait déjà quelques semaines de cette histoire, je me surprends fréquemment à repenser à ce chien que je n’ai jamais connu. Je m’imagine cette scène où, pouf, il tombe sur le côté, et plus j’y pense, plus je suis d’accord avec cet homme comme quoi c’est plutôt une belle mort.

C’est peut-être aussi le bruit de « pouf » qui m’a séduit dans tout ça.

À la suite de ma discussion avec ce sympathique monsieur, Billy et moi, on est revenus à la maison et, pendant que je conduisais, mon chien a évidemment tenté de croquer mes lunettes sur mes oreilles.

Mais bon, pendant tout le temps où je me suis retrouvé sans lunettes, j’ai pu planifier dans ma tête diverses stratégies afin que Billy ne me refasse pas le coup et ainsi, j’ai repéré toutes les tablettes et les meubles en hauteur où j’allais pouvoir les entreposer en sécurité.

Ça doit au moins faire deux semaines maintenant, et mes lunettes n’ont toujours pas été bouffées.

Il y a quand même un truc négatif avec lequel je dois maintenant négocier depuis que j’ai des lunettes et je ne m’en suis rendu compte que tout récemment.

C’est que pendant trois ou quatre jours, ma blonde et mon gars n’arrêtaient pas de me demander si j’allais bien, si j’étais de bonne humeur ou même pourquoi j’étais en colère, alors que j’étais tout simplement comme d’habitude. Pendant un certain moment, je me suis même demandé si je n’étais pas en train de me taper une espèce de déprime saisonnière sans m’en douter.

Puis, j’ai fini par réaliser qu’en fait, c’était à cause de mes lunettes qui me donnaient un air plus sévère, ce qui laissait l’impression à Julie et à Charlot que j’étais de mauvais poil.

Peut-être que c’est pour ça que Billy tient tant à les détruire. J’imagine que je lui donne la trouille avec mes lunettes. Il devrait plutôt craindre le grand pouf à la place. Mais bon, à l’âge qu’il a, ça ne sera surtout pas demain la veille. Je le sais, c’est le monsieur qui me l’a dit.