Le génie de faire rire

CHRONIQUE / Il y a quelques jours, lors de l’excellente émission de radio La Sphère, voilà qu’on découvrait que d’ici peu de temps, le rire ne serait peut-être plus le propre de l’homme. En effet, tout porte à croire que l’intelligence artificielle semble bien décidée à s’approprier ce trait d’esprit si difficile à décrire.

Puis, alors que je déambulais dans les rues glaciales et désertes d’Alma en écoutant cet épisode, un vieux souvenir m’est revenu à l’esprit. Pour être bien franc avec vous, ça m’a vraiment fait bizarre de soudainement me rappeler de ça.

Maintenant, il est très probable que je vous aie déjà glissé un mot à ce sujet, mais bon, aujourd’hui, on va surfer là-dessus.

Voilà donc que lorsque j’étais enfant, je rêvais de devenir un jour humoriste. Depuis ma toute première allocution devant la classe, en première année, où j’étais parvenu à soutirer un fou rire de la part de mes camarades d’école, j’étais devenu littéralement accro à ce feeling qui m’habitait chaque fois que je faisais rire.

Alors hop, par un éclair de génie pas possible, une de mes enseignantes au primaire avait décidé de m’attribuer les dernières minutes de chaque semaine afin de présenter un numéro humoristique devant ma classe. J’ose qualifier cela de génial, car comme j’avais chaque semaine de 5 à 10 minutes de sketches à présenter, je devais économiser mes blagues pour en avoir suffisamment lors de mon spectacle hebdomadaire. Ainsi, au moins une dizaine de fois par jour, je devais retenir des blagues qui, dans l’éventualité où elles auraient créé l’hilarité de la classe, aurait dérangé tout le monde. Du coup, c’était une situation « gagnant-gagnant » pour tout le monde, car pendant la semaine, je ne dérangeais pas qui que ce soit, et puis on savait qu’on finirait la semaine à se la couler douce.

Ç’a duré comme ça de ma troisième année jusqu’à la toute fin de mon primaire.

Or, j’avais failli tout arrêter en cinquième année, car j’avais soudainement ressenti la peur que ma « réputation d’humoriste » me condamne à être perçu à jamais comme un simple idiot.

Je me souviens très bien que c’était en cinquième année, car si j’ai continué à faire des blagues, c’est à cause de ce que ma prof Denise Falardeau m’avait dit.

Ici, plus de 25 ans après cela, j’ose me demander où elle avait bien pu trouver une telle information, mais Denise m’avait répondu ainsi quant à mes inquiétudes : « Joël, si des gens te trouvent idiot parce que tu es drôle, ce seront eux les idiots, parce que la science est convaincue que l’humour est un des plus grands signes d’intelligence. »

C’est fou, car je me souviens encore exactement de cette sensation de fierté qui m’avait alors habité. Je me revois encore sortir de la classe tout enorgueilli.

D’ailleurs, ce qui est encore plus drôle dans tout ça, c’est que l’humour est souvent vraiment mal vu dans les professions qui nécessitent un bon cerveau. Et pourtant, on gagnerait à inverser cette façon de penser.

Par exemple, quand mon dentiste se permet une blague ou deux avant de me réparer une dent, non seulement ça me détend, mais ça envoie un message à mon subconscient : « Si ce gars a l’esprit à la blague, c’est qu’il se sent en confiance et qu’il n’y a aucun pépin à l’horizon. »

Sinon, je ferais certainement plus confiance à un avocat capable de rigoler qu’à un avocat doté d’une importante réputation, mais qui n’est pas foutu de rigoler ne serait-ce qu’une seconde ou deux. « Au moins, si mon procès ne va pas bien, il réussira peut-être à faire rire les jurés », que je me dirais.

Alors voilà, est-ce qu’intelligence et humour sont intimement liés à ce point ? En ce qui me concerne, j’y crois absolument.

Et enfin, oui, j’ai très hâte que Siri, l’intelligence artificielle qui sommeille dans mon téléphone, parvienne à me faire rigoler. Ça voudra peut-être dire qu’elle sera alors assez intelligente pour me dire : « Hey Joël, va donc rigoler avec tes vrais amis à la place ! »