Le gars de nuit

CHRONIQUE / C’était il y a très longtemps. En fait, ça fait tellement longtemps qu’à l’époque, je travaillais dans un club vidéo sur la rue Sainte-Catherine à Montréal.

Je faisais alors les quarts de fin de soirée, c’est-à-dire que je devais me pointer au boulot à 18 h et là, je filais comme ça jusqu’à 3 ou 4 heures du matin. 

Ce club vidéo, c’était un vrai petit coin de paradis. Tout d’abord, même si la loi l’interdisait déjà, nos patrons nous permettaient de griller des clopes dans le petit bureau à l’arrière et lors des semaines difficiles, on pouvait même se faire « marquer » des cigarettes. Pour être franc avec vous, il m’arrivait fréquemment de survivre jusqu’à ma prochaine paie en me faisant « marquer » des paquets de ramens ou sinon, des boîtes de conserve qu’on vendait sur place.

Il y a aussi eu cet été où le système d’air climatisé s’était brisé et ainsi, on avait accès à des stocks illimités de thé glacé.

Je travaillais en compagnie d’un type nommé Alain et chaque soir, il arrivait au boulot vers 22 h et il était en poste jusqu’au petit matin. C’était le gars de nuit.

Alain venait tout juste d’emménager à Montréal et disons qu’il faisait tout en son possible pour fraterniser avec les gens. Je me souviens que le premier soir où on avait travaillé ensemble, je m’étais retenu pour ne pas péter un câble, car le gars n’arrêtait pas de me demander quels étaient mes films préférés, ma musique préférée et tout le tralala.

Qu’on se comprenne, c’était un chic type, mais il voulait vraiment beaucoup.

Puis, un soir, alors que j’avais entrepris de nettoyer les étalages de films tout en écoutant de la musique, j’ai entendu des clients qui parlaient fort au comptoir. 

Je me suis donc levé pour jeter un oeil à ce qu’il se passait et c’est là que j’ai réalisé qu’en fait, les clients en question étaient des cambrioleurs qui étaient venus faire un hold-up.

De l’autre côté du comptoir, il y avait Alain qui était droit comme une barre et qui levait les mains dans les airs.

J’ai donc rampé jusqu’au bureau où on pouvait fumer des clopes et j’ai aussitôt signalé le 911.

Lorsque la dame au bout du fil a répondu, je lui ai expliqué que je désirais signaler un hold-up et quand la dame m’a demandé à quel moment le délit s’était produit, je lui ai répondu : « Eh ! Ben ! Ça se passe présentement. Je suis caché et les voleurs ne savent pas que je suis là. »

La dame m’a ensuite demandé nos coordonnées et moi, je n’arrêtais pas de lui répéter : « Madame, je ne peux pas vraiment vous parler trop longtemps, les gars sont présentement en train de faire le hold-up à quelques mètres de moi et ça m’enthousiasme plus ou moins qu’ils me remarquent. »

Pendant ce temps, je regardais à travers la petite fenêtre du bureau les voleurs qui emplissaient un sac avec des paquets de cigarettes et le contenu des caisses. Puis, une fois que les voleurs ont récolté ce dont ils avaient besoin, un d’eux a sacré un coup de poing au visage d’Alain avant d’agripper un paquet de gomme pour ensuite prendre la poudre d’escampette.

Je suis aussitôt allé m’assurer qu’Alain se portait bien malgré ce coup de poing et les émotions fortes et là, on est resté tous les deux plantés là au milieu du commerce, à ne pas trop savoir comment réagir.

Trente minutes plus tard, des policiers sont entrés dans le commerce et à voir leur démarche plutôt relax, on aurait pu croire qu’ils étaient là pour se louer un film.

Alain et moi, on était encore sous le coup de l’adrénaline et c’est alors qu’une policière nous a dit : « On ne retrouvera certainement jamais ces voleurs. Mais bon, on finira bien par les pincer un jour ou l’autre s’ils continuent à commettre des crimes. »

Ça m’a pris plusieurs semaines avant de ne plus ressentir une certaine crainte lorsque je voyais entrer un client qui était moindrement louche.

J’ignore si ces types se sont finalement fait pincer par la police, mais bon, si ça peut les consoler, je ne les ai pas oubliés.

Quant à Alain, je n’ai jamais eu le temps de lui demander quels étaient ses films préférés à bien y penser.