«Le travail consistait donc à trier les bouteilles vides au dépanneur et je crois qu'après avoir eu mon premier salaire d'une vingtaine de dollars, ça s'était pas mal terminé là.»

L'art de se réinventer

CHRONIQUE / J'ai eu mon premier « travail » à l'âge de douze ans. Et ici, l'utilisation de guillemets est très justifiée.
Le travail consistait donc à trier les bouteilles vides au dépanneur et je crois qu'après avoir eu mon premier salaire d'une vingtaine de dollars, ça s'était pas mal terminé là.
Dès le lendemain de ce seul et unique jour de paie, j'étais déjà chez Jello Musique, ne pouvant plus attendre une seconde de plus avant de convertir ce billet de 20 dollars en musique.
Maintenant, je demande votre indulgence tout en vous rappelant que c'était ma première fois, mais bon, mon tout premier achat de musique fut donc Roll The Bones  du groupe Rush. Que voulez-vous, le clip avec le squelette qui rappait m'obnubilait.
C'est drôle, car malgré ma mémoire très défaillante, je peux presque me rappeler de chaque achat de disques que j'ai effectué. Par exemple, quand je vois  Les animaux  des Goules, je me souviens de cet après-midi où j'étais allé chez Archambault avec mon chum Wellet.
Quand je vois mon vinyle de Modern Lovers 88 de Jonathan Richman, je revois cet après-midi de printemps où j'étais allé brûler la moitié de ma paye (que je devais déjà à mon proprio pour deux mois de retard de loyer) en disques de toutes sortes. J'ai aussi souvenir de l'odeur du tabac de course mêlée au parfum du soleil chaud alors que je posais pour la toute première fois l'aiguille de la table tournante sur le disque, laissant entendre ce léger crépitement qui fait toujours chaud au coeur.
Tous ces disques ont leur petite histoire, et ce, qu'ils aient été achetés, volés, empruntés à long terme ou oubliés.
D'ailleurs, j'ai remarqué au fil des années que ce pouvoir de réminiscence associé à la musique, mais plus spécialement à sa matérialisation physique, était très commun chez les mélomanes. Peut-être est-ce là une piste intéressante afin de bien saisir la réaction très émotive qu'a suscitée la nouvelle de la fermeture des boutiques HMV chez de nombreux clients ?
Évidemment, le déclin des grands empires qui avaient autrefois fait fortune en vendant de la musique est grandement attribué au fait que les clients aient déserté ces commerces au profit de la musique au format numérique, et ainsi, plusieurs personnes questionnent le fait que soudainement, on puisse voir apparaître autant de clients bouleversés par cette annonce.
Toutefois, qu'on ait déserté ces magasins ou non, une telle annonce cause une onde de choc, car c'est là un autre signe que notre passé s'évanouit. Un à un, ces référents que nous avions tous en commun cèdent leur place à de nouveaux référents. De fait, au même titre que les baby-boomers ont vu lentement disparaître les juke-box, les X et les plus vieux Y auront assisté au vieillissement tragique d'une industrie, qui hier encore, était synonyme de jeunesse éternelle.
Cela dit, bien que je ne sois aucunement spécialiste en entrepreneuriat, de nombreux indices laissent croire que ces grands empires de la musique au détail ont été en quelque sorte victimes de leur propre orgueil. Alors que les signaux d'alerte étaient bien allumés depuis longtemps, on a préféré ignorer ceux-ci au lieu de s'adapter.
Par exemple, juste ici en région, on n'a qu'à penser à Première qui a su démontrer qu'avec une grande force d'adaptation, on pouvait très bien déjouer les pronostics fatalistes. Ainsi, l'entreprise aura su faire face au déclin de l'industrie de la location vidéo en adaptant son offre.
Et sinon, l'exemple de Jello Musique, qui arrive à survivre malgré les tempêtes, démontre que parfois, c'est dans les petits commerces locaux qu'on trouve les meilleurs gestionnaires.
Longue vie à ceux et celles qui ne craignent jamais de se réinventer.