Joël Martel
Chen Qiushi, un avocat reconverti en activiste, s’est rendu à Wuhan, en Chine, juste avant la quarantaine, afin d’y effectuer des reportages.
Chen Qiushi, un avocat reconverti en activiste, s’est rendu à Wuhan, en Chine, juste avant la quarantaine, afin d’y effectuer des reportages.

La vie sous une cloche de verre

CHRONIQUES / Ça s’est passé dans un autre monde. Je vous parle de celui où on se serrait la main et où on s’entassait comme des sardines dans un petit restaurant sans même se poser de questions.

D’habitude, je suis très mauvais avec les dates, mais dans ce cas-ci, je peux précisément vous dire que ça s’est déroulé le 30 janvier dernier.

Ce soir-là, j’étais allé rendre visite à mes amis qui exploitent leur petit restaurant et j’en avais profité pour siroter deux ou trois bières en discutant avec eux.

À un moment donné, je ne sais pas trop pourquoi nous en sommes arrivés à ce sujet, mais bon, on a fini par discuter de ce « nouveau virus », Roby et moi. C’était encore à l’époque où les moindres inquiétudes quant à ce virus disparaissaient aussitôt en poussière dès qu’on se souvenait que c’était « juste une grippe ».

Or, quelques jours avant cela, j’avais commencé à m’intéresser aux reportages de Chen Qiushi, cet avocat reconverti en activiste qui avait décidé de se rendre à Wuhan, en Chine, juste avant la quarantaine, afin d’y effectuer des reportages. Je vous en ai même parlé une ou deux fois.

Alors hop, quand est venu le temps de se rassurer en se rappelant que c’était « juste un grippe », j’ai décidé de sortir du placard en déclarant que moi, je commençais à m’inquiéter. J’ai expliqué à Roby les grandes lignes de ce que j’avais appris en regardant les vidéos de Chen Qiushi, puis il m’a demandé de lui envoyer « un lien » sur Messenger. C’est pour ça que je me souviens de la date. Le lien est encore là, dans notre discussion privée. Une adresse YouTube et un simple message de ma part indiquant : « Chen, tel que promis ! ». Comme un avertissement du futur que j’étais plus ou moins conscient de lui envoyer.

Je me souviens que ce soir-là, pendant que je parlais de tout ça avec Roby, j’avais eu un drôle de pressentiment comme quoi à un moment donné de notre vie, je me rappellerais de cette discussion.

L’autre soir, j’ai écrit à Roby et je lui ai demandé s’il s’en souvenait. Il m’a aussitôt répondu à l’affirmative, laissant sous-entendre que cette discussion avait habité ses pensées depuis tout ce temps.

Puis, un récent matin, le restaurant de mes amis a annoncé une fermeture temporaire.

Comme si notre vie d’avant avait été placée sous une cloche de verre.

Je ne suis pas le premier à le dire et j’espère surtout ne pas être le dernier, mais si on finit, un jour, par se sortir de tout ce bordel, on aura une grosse dette envers tous les travailleurs et toutes les travailleuses qui sont au front afin d’assurer le fonctionnement « normal » de la société.

Je crois que nous devrions nous montrer très reconnaissants à l’égard de ceux et celles qui travaillent dans le secteur de l’alimentation, de la santé, de l’agriculture et du transport de marchandises. Et ici, pardonnez-moi d’avance, car je suis certain que j’en ai oublié une tonne.

D’ailleurs, de nombreuses personnes qui travaillent dans le public rappellent chaque jour, sur les réseaux sociaux, qu’il est important de leur faire très attention.

Alors, petit rappel comme ça pour tout le monde : respectez une distance appropriée avec tous les employés que vous croisez, qu’il s’agisse du commis qui remplit pour une millième fois les étagères ou la caissière. Non seulement ces employés ne méritent vraiment pas d’être contaminés, mais en plus, ça augmente considérablement le nombre de contaminations potentielles, tout en risquant d’étouffer encore plus le secteur de l’alimentation en provoquant le retrait d’un précieux travailleur.

Enfin, petit message à ceux et celles qui ont toujours aimé ça, profiter de leur petit power trip en adoptant une attitude comme quoi « le client est roi » auprès des caissières et des commis : ce temps-là est maintenant révolu. Vous avez désormais besoin d’eux plus que jamais et compte tenu de tout le stress et la pression avec lesquelles ces travailleurs et ces travailleuses doivent composer, ça ne serait peut-être pas une mauvaise idée de leur démontrer un peu reconnaissance en leur adressant un petit sourire.

Profitez-en, pendant qu’un masque ne le cache pas.