La tour de Jenga

CHRONIQUE / Dans la vie, il y a une panoplie de trucs qui me foutent la chienne. Et puis hop, loin de moi l’idée de faire peur aux lecteurs et aux lectrices plus jeunes que moi, mais plus on vieillit, plus on a la trouille.

Il faut savoir que plus le compteur avance, plus on augmente nos chances de faire partie des statistiques. En d’autres mots, c’est un peu comme si chaque jour de votre vie, vous achetiez un billet de loto et que ceux-ci étaient valides jusqu’à ce que vous remportiez le gros lot. Or, personne n’en veut de ce gros lot, mais vient infailliblement le jour où les lois de la probabilité feront en sorte qu’un de vos billets sera gagnant. Bref, tout le monde finit par y gagner.

Mais outre notre santé physique, qui est une espèce de grande tour de Jenga – ce jeu avec des blocs de bois qu’on empile –, qui finira un jour ou l’autre par s’effondrer, il y a aussi un tas de facteurs qui font en sorte qu’on devient de plus en plus peureux avec le temps.

Par exemple, plus vous lirez à propos de l’histoire, plus vous réaliserez que nous répétons sans cesse les mêmes erreurs et qu’on trouve même le moyen d’inventer de nouvelles erreurs à répéter.

Et sinon, plus on apprend à connaître les gens, plus on réalise que ceux et celles qui veulent nous bosser ne sont pas toujours des candidats potentiels à un prix Nobel.

D’ailleurs, si jamais vous souhaitiez vous payer le meilleur des films d’horreur, vous n’avez qu’à vous arrêter quelques minutes et vous poser cette question : « Qu’est-ce qui fait qu’on se sent en sécurité ? »

Bon, j’en conviens, ça ne fait pas peur sur le coup, mais je peux vous assurer que plus on y songe et plus on sent quelques angoisses remonter à la surface.

Tout d’abord, certains diront que tant qu’il y a aura des polices dans les rues, nous pourrons dormir sur nos deux oreilles, mais ça, ce sont ceux et celles qui ne se sont jamais retrouvés dans une situation où un type en costume bleu armé d’un flingue avait décidé de vous prendre en grippe.

On pourrait aussi se rassurer en se disant qu’il y a tout un système judiciaire qui veille à notre bien-être, mais le jour où le système décidera que votre façon de mener votre existence contrevient à ses normes, qui sera là pour vous défendre ? On n’a qu’à penser à nos voisins américains qui ont approuvé la candidature d’un juge à la Cour suprême, alors que celui-ci faisait face à des allégations de viol pour réaliser que tout ce système tient sur de bien drôles de bases.

Et sinon, qu’est-ce qui nous protège du manque d’envergure de nos élus ? À titre d’exemple, je pense à ce nouveau gouvernement provincial qui, visiblement, croit que le progrès, c’est de brimer la liberté des uns au bénéfice d’une collectivité très floue. Et ici, qu’on se comprenne bien : peu importe votre position par rapport à la légalisation du cannabis ou à la laïcité, il me semble légitime de se demander en quoi nous avançons collectivement quand la seule solution qui nous vient à l’esprit, c’est d’interdire sans même chercher d’autres pistes de solution ?

Plus j’y pense, plus j’ai l’impression que cette image de la tour de Jenga s’applique aussi à notre société. Chaque jour, les conséquences de nos décisions collectives s’empilent les unes sur les autres et par un jeu d’équilibre de plus en plus fragile, on regarde cette tour monter sans cesse, retenant notre souffle chaque fois qu’on y dépose un nouveau bloc, de peur que le moindre courant d’air fasse que tout s’effondre.

Maintenant, pour être bien franc avec vous, j’espère me tromper royalement avec cette métaphore de Jenga, parce qu’une partie de Jenga, ça se termine toujours de la même façon. Et puis, je ne suis pas vraiment d’humeur à ramasser des blocs par terre jusqu’à la fin de mes jours.

Mais bon, si jamais ça peut vous remonter le moral, ce qui est cool avec le Jenga, c’est que si la tour devient trop fragile, c’est possible de la solidifier en fixant mieux ses bases, mais pour ça, il faut que tous les joueurs soient d’accord comme quoi ça ne sera pas de la triche.