La pomme de Phil, le pédo Phil

CHRONIQUE / Au départ, on l’appelait Boris, puis un jour, la plupart des jeunes l’appelaient Phil, ou plus précisément Phil le pédo. Nous, on avait fini par l’appeler Pédo-Boris.

On devait avoir 16 ou 17 ans, et c’était à l’époque où on traînait à «l’arbre» devant l’église Saint-Joseph, à Alma.

Le gars était apparu un jour à l’arbre et s’était installé à une certaine distance de nous. Pendant une bonne heure, il n’avait rien dit, se contentant de regarder au loin.

Il était plutôt difficile à ne pas remarquer avec sa grosse barbe rousse. Surtout, à cette lointaine époque, les grosses barbes ne couraient pas les rues comme aujourd’hui.

Comme il était plus vieux que nous, l’aura de mystère qui entourait Boris était encore plus puissante à nos yeux, mais le jour où il s’est officiellement inscrit en tant que légende dans notre mythologie almatoise, ce fut cette fois où il aurait supposément englouti une pomme de salade au complet.

Ici, j’emploie le conditionnel, car je n’y étais pas, mais je me souviens très bien avoir entendu des dizaines et des dizaines de fois le récit impossible de cette fois où Boris aurait mangé d’une seule traite une pomme de salade à l’arbre.

Boris apparaissait donc presque chaque jour à l’arbre et, généralement, après s’être installé seul dans un coin pendant quelques dizaines de minutes, il repartait sans s’adresser à personne.

Chaque jour, quelqu’un finissait par nous raconter l’avoir aperçu en train de marcher à l’autre bout de la ville. Ça m’est même arrivé quelques fois.

Je me souviens aussi de cette fois où il était venu me voir quand je travaillais à l’épicerie, aux fruits et légumes. Il cherchait du jus de carotte. C’est la seule fois où je lui ai parlé.

Puis hop, un vendredi soir, c’était la commotion générale à l’arbre.

On ne sait pas trop d’où l’information a surgi, mais Boris venait soudainement de passer du statut de personnage mystérieux presque cool à celui de personnage très inquiétant qu’il faut éviter comme la peste.

En effet, selon la rumeur qui circulait, des avis mettant en garde contre un présumé pédophile circulaient dans les garderies de la ville. Vous l’aurez deviné, le suspect en question était Boris.

Ç’a bien dû prendre une heure ou deux pour que tous les adolescents qui traînaient au centre-ville en soient informés.

D’un autre côté, il faut croire que la rumeur n’avait eu aucun effet sur Boris, qui continuait à se montrer le bout du nez à l’arbre. Et pour vous dire vrai, ça n’avait pas changé beaucoup de choses, étant donné qu’il faisait comme auparavant, en s’installant à l’écart de tout le monde sans adresser la parole à qui que ce soit.

L’année suivante, j’ai quitté Alma et j’ai repensé bien rarement à ce Boris par la suite. Or, chaque fois qu’il repasse dans ma mémoire, je me pose les deux mêmes questions. En premier lieu, je me demande ce qu’il peut bien être devenu. Sinon, la deuxième question qui me traverse l’esprit est évidemment à savoir s’il était vraiment un pédophile.

Si la même histoire s’était produite 20 ans plus tard, j’imagine que tout d’abord, la nouvelle n’aurait certainement pas commencé à se propager à l’arbre, mais sur les réseaux sociaux. Et qui sait, peut-être que dans cette éventualité, la nouvelle aurait été accompagnée d’une preuve digne de ce nom, au lieu d’un « C’est sûr que c’est vrai, man. C’est la mère de quelqu’un qui se tient ici qui l’a vu à sa garderie ».

Par la suite, j’ose croire que si la rumeur s’était avérée, Boris n’aurait jamais pu remettre les pieds dans le secteur de l’arbre, car une armée de parents lui aurait certainement compliqué la vie, en dénonçant la situation sur les réseaux sociaux.

Et puis, à bien y penser, si toutes ces allégations avaient été complètement fausses, probablement qu’il aurait été possible d’investiguer davantage afin de connaître la vérité à propos de Boris.

Une chose est certaine, en tout cas, et c’est que je n’ai jamais réentendu parler d’une personne qui serait arrivée à engloutir d’un seul coup une pomme de salade.