La gang du 24 décembre

CHRONIQUE / On sait se reconnaître entre nous.

Certes, on n’a pas un signe secret comme les Chevaliers de Colomb, mais c’est dans les regards qu’on s’échange qu’on se reconnaît.

Chaque année, sans même qu’on sache nos noms, nous savons que nous nous retrouverons à la même date au même endroit.

Ici, je parle bien évidemment de la gang des personnes qui achètent leurs cadeaux de Noël le 24 décembre. Il faut savoir que comme dans toutes les gangs du genre, il y a les habitués, et il y a les nouveaux.

Les nouveaux, ils sont très faciles à reconnaître et une fois de plus, tout se passe dans le regard. C’est que, voyez-vous, ils ont toujours un peu la trouille.

Évidemment, même si ça amuse un peu les habitués, on les comprend très bien de ressentir une certaine frayeur, car nous aussi, on est passés par là un jour. On sait ce que c’est, avoir peur de ne rien trouver. Ou pire, de ne pas trouver le cadeau qu’on s’était pourtant fait demander il y a quatre mois de ça.

Les nouveaux, il faut leur voir le visage au moment où ils arrivent devant les rayons où devrait se trouver « le » cadeau. Ils ont la peur dans les yeux et plus les secondes passent, plus la terreur se lit dans leur regard. « Merde ! Il n’y en a plus », qu’ils se disent en analysant désespérément chaque recoin des rayons du magasin.

Parmi les nouveaux, on trouve aussi ceux et celles qui n’ont aucune idée de ce qu’ils vont bien pouvoir acheter, mais qui ont toutefois espoir de trouver les meilleurs cadeaux du monde. Alors que les minutes défilent et que l’heure de fermeture des magasins arrive, ils tentent de se convaincre que tel truc plaira certainement à telle personne, alors que la journée précédente, tous ces calculs de probabilité leur auraient semblé futiles.

Il y a aussi ceux et celles que j’appelle les « agents doubles ». Ceux-là, ce sont mes préférés. Grosso modo, il s’agit des personnes qui ont probablement répondu « Oui oui, tout est déjà réglé ! » il y a quelques semaines quand leur douce moitié leur a demandé : « Est-ce que tu as une idée des cadeaux que tu vas offrir cette année ? »

Ce sont mes préférés, car ce sont sans aucun doute les plus stressés. Non seulement sont-ils stressés à l’idée de ne rien trouver, mais en plus, ils sont terrorisés à l’idée d’être aperçus par un témoin, car, vous l’aurez deviné, les « agents doubles » ne partent jamais en mission en annonçant à leur famille : « OK, je suis parti acheter vos cadeaux à la dernière minute. » Officiellement, les « agents doubles » sont partis chercher une pinte de lait ou sinon, ils sont allés rendre un petit service de quelques minutes à un ami X.

Mais le plus drôle avec les « agents doubles », c’est lorsqu’ils sortent d’un commerce. Je vous dis ça, car la pire angoisse pour un « agent double », c’est de se faire interpeller par un journaliste et un caméraman qui font leur traditionnel topo des acheteurs de dernière minute. Disons qu’en matière d’anonymat, ce n’est vraiment pas l’idéal de passer aux nouvelles avec vos sacs de cadeaux sous les bras et le visage tout rouge de stress alors que votre amoureuse vous croyait en train d’aider votre ami Steve à ranger une corde de bois.

Je vais vous avouer que pendant plusieurs années, j’avais un peu honte de faire partie de la gang des personnes qui achètent leurs cadeaux de Noël à la dernière minute. Le truc, c’est que dans l’imaginaire collectif, les retardataires de Noël sont généralement présentés comme étant des gens qui accordent peu d’importance à cette fête et qui achètent des cadeaux comme on décide d’acheter la paix.

Or, plus les années avancent et plus je réalise qu’en fait, les retardataires de Noël sont probablement les gens qui croient le plus en la magie de Noël. Et c’est d’ailleurs comme ça qu’on se reconnaît entre habitués. On le sait qu’on ne trouvera peut-être pas ce qu’on aurait pu trouver il y a quelques semaines. On le sait qu’on devra peut-être improviser. Mais on sait aussi qu’à la fin, on se retrouvera avec ceux et celles qu’on aime et avec un peu de chance, ils nous diront joyeusement : « Hey ! Je t’ai vu aux nouvelles ce soir ! »