Histoire de fantôme

CHRONIQUE / J’aime croire que je suis un gars plutôt rationnel dans la vie.

Or, plus je vieillis et plus je dois me rendre à l’évidence que je crois quand même parfois à des choses auxquelles un type rationnel ne devrait pas croire.

Par exemple, je ne pratique jamais, mais quand ça va très mal ou que ça va trop bien, j’essaie toujours de prendre une petite minute pour remercier le Bon Dieu ou sinon, pour lui demander d’être de mon bord sur ce coup-là.

Étrangement, ça marche pratiquement à tous les coups. Mais bon, je n’abuse jamais et généralement, je ne pousse pas trop ma « luck » avec des demandes farfelues qui ne risquent pas de se produire, du genre : « J’aimerais trouver un milliard de dollars dans mon tiroir à bobettes ».

Il reste que c’est plutôt ingrat pour le Bon Dieu, car je ne me verrais pas monter aux barricades pour venger quelqu’un qui aurait osé souiller son image. D’un autre côté, je n’ai pas trop de remords à ce niveau, car je me dis que si le Bon Dieu existait vraiment, il n’aurait certainement pas besoin de l’aide d’un chic type comme moi.

Alors hop, si on me demandait où je me situe par rapport à tout ça, je vous dirais que je suis de l’école du Pari de Pascal qui dit qu’une personne rationnelle a tout intérêt à croire en Dieu, que Dieu existe ou non. C’est un « win-win » comme on dit. Maintenant, dans un registre similaire, c’est-à-dire les trucs auxquels on ne devrait pas croire, car la science indique bel et bien que c’est farfelu, j’aimerais vous parler de fantômes. Je sais que j’aurais dû vous en parler quelques jours auparavant alors que l’esprit de l’Halloween était justement aux esprits et aux trucs qui foutent la trouille, mais bon, vous savez comment je fonctionne. Je suis toujours un peu en décalage horaire, alors me voilà une fois de plus à la ligne d’arrivée alors que le marathon est terminé depuis la veille.

Donc l’histoire que je vais vous raconter, elle se déroule au tout début des années 2000 à Montréal. Je suis alors commis dans un club vidéo et parmi mes collègues, il y a Mélanie et Franky. Ce sont deux vieux amis et ils habitent ensemble un appartement sur Papineau en face d’un restaurant Kentucky.

Un soir, alors qu’on discute de trucs de fantômes au boulot, tous mes collègues explosent de rire en me disant qu’aucune histoire ne parviendra à battre celle de Franky et Mélanie.

Ainsi, pendant des semaines et des semaines, cette histoire que je ne connais pas me turlupine sans cesse.

Puis, un jour, Franky et Mélanie me racontent enfin que là où ils restent, ils ont un drôle de coloc. En fait, le coloc en question n’est rien de moins qu’un fantôme. Évidemment, au début, je fais comme tout le monde ferait dans une telle situation et je rigole. Mais le sérieux dans leur regard me fait rapidement comprendre que ces deux-là ne déconnent pas du tout.

Ici, j’espère que ma mémoire ne brouille pas trop leur histoire, mais si je me souviens bien, aux dires de Franky et Mélanie, ceux-ci savaient avant même d’emménager qu’un fantôme vivait là. 

Et puis hop, dans les mois qui ont suivi, un tas d’amis et d’amies de Franky et Mélanie m’ont confirmé avoir déjà ressenti le fantôme s’asseoir à côté d’eux sur le divan, l’avoir aperçu dans le coin du salon et même de l’avoir senti les frôler.

Je ne vous cacherai pas que lorsque Franky et Mélanie m’ont invité un soir chez eux pour une fête, j’avais un peu la trouille. Or, le fantôme devait dormir ce soir-là, car il ne s’est rien passé. Mais quelques années plus tard, alors que j’étais revenu vivre à Alma, ma maman déjeunait avec une amie. Celle-ci me racontait que sa fille vivait maintenant à Montréal et que tout se passait à merveille pour elle, à l’exception qu’un fantôme vivait dans son appartement.

Bien entendu, la femme avait pesé ses mots avant de terminer sa phrase, sachant qu’elle risquerait de susciter un fou rire en faisant une telle affirmation. C’est alors que je lui ai demandé dans quel coin elle restait. « Je suis pas très bonne là-dedans, mais je sais qu’elle vit sur Papineau. »

Puis, elle a ajouté : « C’est en face d’un restaurant Kentucky ».