Photo 123rf

Faut pas niaiser avec ça

CHRONIQUE / C’était une des premières vraies nuits d’été et au bord du feu, il n’y avait plus que Marie-Lise et moi.

Ce jour-là, on avait célébré l’anniversaire de ma future épouse et j’ignore quelles routes de discussion nous avons pu emprunter, mais à un certain moment, on en est venu à parler de testament.

« Ouais, Julie, ça la stresse au plus haut point l’idée de faire un testament, mais en ce qui me concerne, ça devrait pas être trop compliqué à faire et puis hop, c’est pas parce qu’on fait son testament qu’on va mourir tout de suite après », que j’ai lancé avec une certaine désinvolture.

« Mais Joël, un testament, c’est super stressant », que Marie-Lise a aussitôt répliqué.

De toute évidence, elle ne déconnait pas du tout et surtout, elle y avait beaucoup plus réfléchi que moi.

C’est alors que Marie-Lise m’a fait prendre conscience qu’un testament, c’était une espèce de photo du moment. Ici, je paraphrase ce qu’elle m’a dit, mais bon, ça ressemblait à un truc du genre : « Un testament, ça indique quelles personnes comptaient dans ta vie au moment où tu l’as produit. C’est un peu comme si tu faisais un bilan de ta vie à un moment précis et que tu produisais un état des lieux. C’est pour ça que tu ne peux pas niaiser avec ça. Disons que quelqu’un que tu aimes beaucoup et qui t’aime beaucoup découvre qu’il n’est nulle part dans ton testament et qu’en plus, une personne moins significative dans ta vie s’y trouve, ça va avoir des conséquences. »

J’ai rigolé pas plus qu’une seconde, puis j’ai aussitôt eu cette impression que je venais de sauter au bungee et qu’au même moment, je réalisais qu’aucun élastique me retenait.

Ça n’a probablement pas trop paru, mais dans les faits, tout ça m’a rendu un peu anxieux.

Car vite comme ça, une fois qu’on a fait le tour des incontournables, c’est-à-dire la famille immédiate, on se rend soudainement compte que notre entourage – amis, connaissances et collègues – forme une espèce de nuage où personne ne tient un rôle vraiment défini. Du moins, dans mon monde à moi.

Je ne sais pas pour vous, mais dans mon cas, je ne me suis jamais attardé à faire un tableau de mes amis afin d’évaluer qui parmi eux méritaient d’être dans le top-10. Dans les faits, si j’avais fait mon testament il y a 10 ans, il y aurait certainement des gens qui n’auraient plus du tout rapport de s’y trouver tandis qu’il y a des personnes jouant aujourd’hui un rôle très important dans ma vie dont j’ignorais alors l’existence ou l’importance qu’elles prendraient par la suite.

Et puis, l’anxiété grimpe rapidement d’un niveau quand on se met à penser à l’importance qu’on peut avoir aux yeux des autres. Imaginez que vous décidiez de léguer une partie de votre fortune à un ami que vous considérez très important et qu’un jour, vous apprenez par hasard qu’il a décidé de léguer un tas de trucs à ses potes et que vous n’en faites pas partie. Allez-vous investir quelques centaines de dollars auprès d’un notaire par simple orgueil afin de le rayer de vos héritiers ?

Tout ça me fait penser à cette histoire qui m’avait profondément marqué quand j’étais gamin. D’ailleurs, je la raconte souvent à mon fils. Bref, j’étais au primaire et notre enseignante nous avait demandé d’écrire un petit texte à propos de notre meilleur ami.

Pour ma part, j’avais écrit un texte-fleuve d’un seul trait à propos de mon ami Christian et à la fin de la journée, j’apprenais alors en discutant avec lui qu’il avait fait son texte sur son voisin qui s’appelait Jean-Benoît. La claque que ça m’avait faite !

Ce qui est le plus con dans tout ça, c’est qu’avant de me lancer dans l’écriture de cette chronique, je me demandais s’il y avait vraiment matière à s’étendre sur le sujet et maintenant, non seulement il y a encore une infinité de trucs à cet effet qui cogitent encore dans ma tête, mais je peux aussi vous assurer d’une chose, et c’est que la prochaine fois qu’on me parlera de testament, je serai désormais ce gars qui vous lancera sans hésiter : « Mais un testament mon pote, c’est hyper stressant. »