Joël Martel
Le logo du mouvement Je crois en ma région.
Le logo du mouvement Je crois en ma région.

Écrivons notre propre histoire

CHRONIQUE / Ce que je trouve le plus insultant dans le mouvement Je crois en ma région, c’est son nom.

J’espère que vous saurez me pardonner d’oser m’aventurer sur un terrain si glissant, mais c’est un peu comme si McDonald’s lançait une campagne intitulée « Je suis contre le cancer » afin de mousser une toute nouvelle gamme de burgers.

J’en conviens, la comparaison peut sembler absurde, mais dans une telle éventualité, quiconque oserait pourfendre la grande chaîne de restauration rapide en dénonçant ses activités très polluantes (la chaîne fait partie des cinq plus importants pollueurs de plastique au pays, selon Greenpeace Canada) ou en mettant en lumière ses pratiques qui nuisent considérablement aux restaurateurs locaux pourrait alors se faire répondre une débilité du genre : « Alors c’est ça. Tu es pour le cancer. On le sait bien ».

Ironiquement, le nom de ce mouvement, qui est légèrement teinté d’un-je-ne-sais-quoi de sacré, a un petit arrière-goût de mauvaise foi.

Et c’est qui ça ce « je » ? En tout cas, je peux vous dire que ce n’est pas moi, si ça implique d’être d’accord avec le fait que nous donnerions notre région à des investisseurs afin de produire des hydrocarbures, alors que dans l’éventualité où la civilisation ne serait pas anéantie d’ici la fin de la prochaine décennie en raison des changements climatiques, même plusieurs experts des grandes pétrolières prévoient que l’utilisation d’énergies fossiles sera alors une chose du passé.

Je croirais en ma région si par exemple, on m’annonçait qu’on planifierait d’investir d’importantes sommes d’argent afin d’encourager différents départements de recherche de l’UQAC dans le but de développer des projets innovateurs qui nous permettraient de devenir des leaders en matière d’énergie non polluante. J’y croirais, car non seulement ça rejoindrait mes valeurs, mais en plus, ça serait tout à fait de l’ordre du possible.

Imaginez juste un instant que la région se spécialiserait dans la conception de panneaux solaires révolutionnaires pouvant résister aux froids intenses ? Ou que la région développerait des procédés innovateurs en matière de transformation des déchets pour en faire de l’énergie propre ?

Parce que c’est justement ça que nos élus ne nous disent pas. Certes, il y a de l’argent à faire avec un projet comme GNL Québec, mais le « gros cash », il dort dans les projets qui vont nous aider à façonner le futur. Or, pour inventer le futur, il faut de l’imagination et même si nos scientifiques et nos chercheurs n’en manquent certainement pas, nos décideurs ne semblent pas conscients de toute la richesse qui pourrait en ressortir.

Je croirais en ma région si le mouvement Je crois en ma région ne ressemblait pas à une version édulcorée de la jeune chambre des commerces. Alors c’est tout ce qui compte vraiment dans la région ? Le monde qui se part en affaires et qui fait rouler l’économie ? Les gens qui travaillent dans le milieu communautaire, ils n’ont pas assez des beaux vêtements sur le dos pour nous représenter ? Les artistes qui nous fournissent des occasions de se réunir, de se rencontrer, de rêver ensemble et de mieux se connaître, ils n’ont pas assez de chiffres dans la gueule pour qu’on en tienne compte ? Et les intellectuels qui nous font rayonner aux quatre coins de la planète, ils utilisent des mots trop compliqués pour qu’on puisse les comprendre ?

Et à part nos élus et ceux qui salivent à l’idée de faire « la grosse passe de cash » en accueillant tous ces gens qui viendraient défigurer la région pour répondre aux besoins de GNL Québec, est-ce qu’il y a vraiment des gens qui se réveillent au milieu de la nuit parce que GNL Québec les fait trop rêver ?

Je suis convaincu que nous souhaitons tous ce qu’il y a de mieux pour notre région, mais il faudrait aussi se faire confiance. Il faudra aussi qu’on se débarrasse de ce vieux préjugé comme quoi les choix écologiques sont instantanément un frein à notre économie.

Bref, je croirai en ma région quand nous déciderons d’écrire notre propre histoire au lieu de laisser des corporations sans visage décider de notre destin.