Comme autour d’un pâté chinois

CHRONIQUE / Je me demande souvent qui a été la première personne de toute l’Histoire à avoir décidé que dans sa maison, on ne parlerait jamais de politique à la table. On rit bien, mais il y avait quelque chose de plutôt révolutionnaire à prendre une telle décision.

J’imagine qu’il s’agissait d’un père ou d’une mère qui n’en pouvait plus d’entendre les membres de sa famille s’entredéchirer sur les sujets chauds de la semaine et qu’au fond, tout ce que cette personne souhaitait était de manger un bon repas en paix. Or, au-delà de ce désir de tranquillité, cette décision était peut-être aussi motivée par une autre évidence à laquelle on échappe difficilement : on ne refera pas le monde autour d’un pâté chinois alors que tout le monde est claqué par sa journée de travail.

Ce qui m’a amené à réfléchir à ce sujet, au cours des derniers jours, c’est en suivant les nombreux débats qui divisent la population sur les réseaux sociaux.

Maintenant, la question va certainement sembler idiote pour bien des gens, mais j’ose quand même la poser : et si les réseaux sociaux étaient en fait la représentation d’une grande table que tout le monde se partageait, ne serait-ce pas la moindre des choses d’éviter d’y tenir des discussions et des débats politiques ?

Évidemment, je verrais très mal les dirigeants de Facebook ordonner à ses utilisateurs de cesser du jour au lendemain tous les échanges et les discussions à saveur politique, mais il n’en demeure pas moins que je serais très curieux de voir si cela permettrait de déplacer ces échanges dans des paramètres qui donneraient lieu à des débats et des confrontations plus constructifs.

Au cours de la dernière décennie, les enjeux politiques ont pris de plus en plus de place sur les réseaux sociaux, mais au lieu de permettre à la population de bénéficier d’un nouvel espace pour élargir ses horizons et de la rendre plus apte à prendre des décisions objectives, je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’est plutôt l’effet contraire qui s’est produit.

Au fil du temps, les réseaux sociaux finissent par nous enfermer dans une bulle où on interagit avec des gens qui partagent une vision du monde similaire à la nôtre et qui sont généralement d’un avis semblable au nôtre quant aux principaux enjeux de société. D’ailleurs, le plus grand danger dans tout cela, c’est qu’on en vient parfois à oublier que de l’autre côté de la bulle, il y a une tonne de gens qui ne pensent pas du tout comme nous. Ce qui est le plus choquant, c’est qu’ils ont parfois raison sur certains points.

Le débat encore très chaud entourant GNL Québec en est un excellent exemple. D’un côté, on a les POUR et de l’autre, on a les CONTRE. Juste ça, c’est plutôt démonstratif du côté faussement rassembleur des réseaux sociaux. Certes, on pourrait voir le verre d’eau à moitié plein en se disant qu’au moins, ça permet à tout le monde de se réunir avec sa propre équipe, mais pourtant, devrait-on plutôt partir du principe comme quoi tout le monde joue pour la même équipe, soit notre région ? Mais bon, regardons les choses en face : un groupe Facebook intitulé « Pour un débat sur GNL Saguenay dans le respect » serait certainement beaucoup moins attractif qu’un truc très polarisant.

Tout ça, c’est bien dommage, car en plus de nous diviser quant aux enjeux politiques et aux débats de société, les réseaux sociaux nous rendent de plus en plus inaptes à être confrontés aux idées des autres. Si on prend le temps d’écouter l’autre camp, c’est dans le seul but de profiter de ses moindres faux pas afin de pouvoir le mettre en défaut.

De plus, à la différence d’un échange où chacun des intervenants peut se parler dans le blanc des yeux, où la moindre intonation peut nuancer ou préciser l’intention d’un propos et où un sourire permet de mieux saisir le degré d’une affirmation, les réseaux sociaux ont ce pouvoir de nous faire imaginer nos « adversaires » sous leur pire jour.

Il serait vraiment temps qu’on réapprenne à se parler. Après ça, on se montrera les photos de nos animaux de compagnie entre deux bouchées de tourtière.