Cette peur des fous du volant

CHRONIQUE / Je ne sais pas si j’ai le droit de vous dire ça, mais ça m’est déjà arrivé quelques fois d’être au volant de ma voiture et de me dire que si j’avais perdu la boule, je pourrais tout simplement foncer sur le premier piéton qui croiserait mon chemin.

Évidemment, vous comprendrez que même si le concept m’est déjà passé par la tête, ce n’est pas parce que j’en ressentais l’envie, mais c’était seulement une possibilité parmi tant d’autres dont mon cerveau tenait compte. Parlons ici plutôt d’une espèce de prise de conscience.

D’ailleurs, si je vous le dis, c’est que je suspecte certains conducteurs d’avoir ce projet lugubre en tête, comme un fantasme qu’ils s’amusent à caresser du bout des doigts lorsque l’occasion se présente.

Par exemple, hier soir, je marchais tranquillement en fin de soirée dans un quartier bien paisible quand tout à coup, alors que je m’apprêtais à traverser la rue, il y a ce gros pick-up (rassurez-vous, il n’était pas blanc) qui a surgi au coin de la rue.

En temps normal, j’aurais eu toute la marge de manœuvre nécessaire pour traverser bien peinard la rue, mais à entendre rugir le moteur du véhicule qui arrivait au loin, et ce, même malgré les écouteurs que j’avais dans les oreilles, mon sixième sens de marcheur nocturne m’a indiqué qu’il serait certainement plus sage de ne rien risquer.

Ce fut justement là un bon pressentiment, car voilà que le bolide s’est mis à filer à toute vitesse et même si je me tenais très loin de sa trajectoire, quelle ne fut pas ma surprise de constater que le véhicule a subtilement bifurqué dans ma direction, faisant visiblement exprès de passer à proximité de moi.

Peut-être est-ce moi qui suis complètement « parano », mais ça m’a vraiment donné l’impression que le gars pilotait son engin de la mort en se disant : « Et il ne me suffirait que de donner un tout petit coup de volant. »

Je vous écris ça et pour être bien franc avec vous, s’il s’agissait des propos d’un type que je ne connaissais pas, je me dirais : « Ce gars regarde beaucoup trop de films. » Mais bon, si je pouvais vous présenter la gueule de ce type qui était au volant, vous n’auriez aucune difficulté à comprendre l’inquiétude qui m’a gagné.

D’ailleurs, quand j’y repense, ces gars qui passent volontairement à quelques centimètres de vous avec leur voiture, ils ont toujours ce même genre de gueule. Vous savez, le regard un peu vide et fatigué ? Le genre de gueule qui figure à la page 4 du journal et que, sans même avoir encore lu le titre de l’article, vous savez déjà que ce gars a commis un truc horrible.

Ici, je vous permets de rigoler un bon coup en vous disant que j’ai une araignée au plafond, mais c’est pour cette même raison que j’évite le plus possible de circuler sur les routes qui sont des voies partagées. J’ignore pourquoi, mais il y a comme une partie de mon cerveau qui n’arrive pas à se faire à l’idée que je devrais faire aveuglément confiance à toutes ces voitures que je croise sur la route. 

Pour vous faire une image simple, c’est un peu comme si vous étiez sur la corniche d’un immeuble très haut et que là, vous demandiez à 100 inconnus de passer juste derrière vous. Certes, il n’y aurait aucune raison de croire qu’une de ces 100 personnes finirait par avoir la mauvaise idée de vous pousser en bas de l’immeuble, mais en contrepartie, il n’y aurait aucune raison de croire que personne ne pourrait le faire.

Eh bien, c’est comme ça que je me sens chaque fois que je vois arriver une autre voiture au loin qui s’apprête à croiser ma route à toute vitesse alors que moi aussi, je file à 90 km/h. C’est fou quand on y pense à quel point nous pouvons faire aveuglément confiance aux autres.

Tous ces gens qui, par un tout petit geste, pourraient faire basculer à jamais votre destin.

On est un système. Un tout qui réunit toutes ces cellules que nous sommes et on a tous un impact sur celles qui nous entourent ou qui croisent notre chemin.

C’est quand même fou la vie non ?