Bonne retraite France

CHRONIQUE / Cet été-là, alors que je revenais d’un contrat de plusieurs semaines à Montréal, j’avais annoncé à mon amoureuse que je quitterais mon travail à la bibliothèque de Chicoutimi. C’était un peu débile comme décision, étant donné que j’y gagnais quand même de bons salaires et sinon, un jour ou l’autre, je serais peut-être arrivé à me décrocher un poste permanent.

Mais bon, j’allais bientôt avoir 30 ans et je voulais réaliser mes rêves et surtout, j’ignorais que quelques semaines plus tard, mon amoureuse m’annoncerait que nous attendions un bébé.

Je ne vous mentirai pas en vous disant que ce fut plutôt angoissant de se retrouver sans filet tandis que chaque semaine, je voyais grossir le ventre de Julie alors que mon compte en banque semblait être plongé dans une longue agonie.

Et puis hop, un bon matin après une échographie, Julie a été transférée d’urgence à Québec et pendant plusieurs semaines, les médecins prenaient bien soin de nous rappeler chaque jour qu’elle pourrait accoucher d’un moment à l’autre.

C’est donc dans cette atmosphère plutôt chargée en stress qu’un couple d’amis m’avait informé qu’ils cherchaient un journaliste au Lac-Saint-Jean et que je devrais tenter ma chance. Jusque-là, mes expériences en tant que journaliste se limitaient à plusieurs articles à la pige pour Voir, mais là, c’était du sérieux. On parlait quand même du journal que j’avais lu toute mon enfance chaque semaine.

J’ai donc demandé à Julie de ne pas accoucher tout de suite et je suis parti de Québec en compagnie de mon beau-frère Joël pour aller passer une entrevue à Alma.

Lorsque je suis arrivé à l’entrevue, ce qui m’a le plus stressé, ce n’était pas le fait d’avoir besoin d’un boulot à tout prix ou de savoir que Julie pouvait accoucher d’un moment à l’autre à 300 km de là, mais bien de savoir que j’avais à me vendre en tant que journaliste alors que France Paradis se tenait devant moi.

Déjà à l’époque, j’étais bien conscient que le gars était un pilier de l’information locale et j’avais rarement été autant habité par le syndrome de l’imposteur tandis que je me trouvais dans cette salle de réunion, à lui vendre ma salade.

Mais bon, ç’a fonctionné et quelques semaines après la naissance de Charlot (comble de l’ironie, les médecins auront finalement dû provoquer Julie à Chicoutimi), voilà que j’héritais d’un bref remplacement pour un vrai journal, dans lequel bossaient plein de gens occupés. Et en prime, il y avait même un éditeur qui avait une grosse moustache.

Il y avait définitivement quelque chose de très grisant dans le fait de travailler en compagnie de France Paradis parce que le gars est un véritable almanach vivant de l’actualité locale des dernières années. Chaque fois que je m’indignais sur un truc, France demeurait bien calme et après qu’il m’ait présenté une vue d’ensemble de la situation, je comprenais assez rapidement que même si j’avais raison de m’indigner, je ne faisais que me laisser divertir par la pointe de l’iceberg.

Il y a aussi cette fois où je me suis planté solidement en procédant à la vérification de la mise en page pour découvrir un matin dans le journal un article signé de ma plume dont le titre ressemblait à quelque chose comme : « Le maire d’Hébertville souhaite discuter avec le maire d’Hébertville ». En découvrant cette gaffe, je croyais que France me truciderait, mais il s’était contenté de rigoler en me disant : « Maintenant, tu sais qu’en journalisme, quand on fait une erreur, on la fait 70 000 fois. »

Maintenant que France a pris sa retraite, je ne voudrais surtout pas être à la place de la personne qui va devoir chausser ses bottines !

Il y a ce courriel que France m’avait envoyé il y un an ou deux pour me dire qu’il avait rencontré mon fils à son travail. Il en avait profité pour m’encourager à continuer à écrire. C’est d’ailleurs le seul courriel dans mon dossier « Favoris ». J’aime bien le relire à l’occasion pour me redonner du courage.

Merci France, bonne retraite !