Avez-vous deux minutes pour me lire?

CHRONIQUE / Il fut un temps où tout prenait du temps.

Quand on y pense vite, on a parfois l’impression que ça fait déjà très longtemps de cela, mais en fait, c’était hier encore.

À titre d’exemple, j’ai encore souvenir de cette époque où les matins de semaine, ma grand-maman m’amenait avec elle à la caisse pour retirer de l’argent, puis une fois à l’épicerie, nous faisions la file pendant ce qui me semblait durer une éternité alors que la caissière devait entrer « à la mitaine » le prix de chaque article, pour ensuite compter minutieusement l’argent des clients et leur remettre la monnaie exacte.

Je me souviens aussi de ces années folles où tout le monde devait attendre son tour afin d’avoir la chance de mettre la main sur un des trop rares exemplaires du nouveau film à la mode au club vidéo. Et quand il s’agissait du tout nouveau jeu vidéo à la mode, vous saviez que vous en auriez pour une éternité avant que votre tour vienne enfin.

Et sinon, je repense aussi avec amusement à tous ces formulaires qu’on devait remplir, puis retourner par courrier, et qui revenaient ensuite à la maison parce qu’ils n’avaient pas été correctement affranchis.

Quelques décennies plus tard, on fait toujours la file à l’épicerie, mais en comparaison avec l’époque que j’évoquais un peu plus tôt, on baigne pratiquement en pleine science-fiction. Le prix de chaque produit entre automatiquement dans la caisse grâce à un détecteur, puis les transactions se font à la vitesse de la lumière grâce au paiement par débit ou crédit.

Quant au nouveau film ou au nouveau jeu vidéo à la mode, la planète entière peut se le taper au même moment grâce à la magie du téléchargement.

Et puis, les gens comme moi, qui éprouvent une espèce de phobie pour la poste, peuvent maintenant remercier les formulaires en ligne.

Bien entendu, ce n’est là qu’une infime partie de la pointe de l’iceberg quant aux avancées technologiques des dernières décennies qui nous ont permis de sauver tellement de précieux temps. Pourtant, j’ignore si vous ressentez parfois la même chose que moi, mais j’ai vraiment l’impression que tout le monde court constamment après son temps.

Ici, un gars tapote nerveusement un truc dans sa poche pendant qu’il semble calculer mentalement la millième décimale de Pi dans une file d’attente. Là-bas, cette dame semble être au coeur d’une course contre la mort dans sa voiture qui est piégée à un feu de circulation. Et puis, il y a ce couple qui marche si rapidement dans la rue que ça irait probablement moins vite en courant.

Tout ça, c’est plutôt dingue, car c’est un peu comme si on avait fait tous ces progrès technologiques pour rien.

À quoi bon se stresser quand on sait qu’on pourra préparer le prochain repas en quelques minutes seulement grâce au révolutionnaire four à micro-ondes? Et à quoi bon courir si on possède un appareil qu’on peut programmer afin d’enregistrer nos émissions de télévision préférées ou même les regarder sur demande? Et pourquoi donner l’impression d’être dans une course contre la montre quand de toute façon, on peut vous joindre à tout moment grâce à votre téléphone intelligent?

Alors qu’on a dû réduire d’une bonne moitié tout le temps que ça nous prenait pour remplir nos tâches du quotidien, j’ai l’impression que nous n’avons jamais couru autant. Et pourtant, le temps défile toujours à la même vitesse. Ce sont les mêmes secondes, les mêmes minutes et les mêmes heures qu’au siècle dernier.

Ici, vous pouvez m’accuser de donner la pop-philosophie en lançant une théorie de la sorte, mais peut-être que notre grand problème avec le temps n’a rien à voir avec la quantité? Peut-être que nous avons tout simplement oublié de savoir comment le savourer.

Il y a quelques mois de cela, Boucar Diouf racontait à la radio qu’il avait été grandement surpris lors de son arrivée au Québec après qu’il ait remarqué que ses nouveaux compatriotes lui demandaient souvent « s’il avait deux minutes ».

C’est plutôt con comme question quand on y pense, parce qu’on les a toujours ces « deux minutes ». Du moins, j’imagine que vous les aviez si vous avez eu le temps de lire cette chronique.