«Demain, ce sera à travers des gens de mon âge que les souvenirs de la ville vivront.»

Au coeur du Alma d'antan

CHRONIQUE / J'ai eu la chance de grandir dans le quartier Naudville à Alma.
Ce n'est pas la première fois que je vous raconte ça, mais bon, en face de chez mon grand-père, là où j'habitais, il y avait David et juste à côté de sa maison, il y avait le dépanneur à bières. Évidemment, ce n'était pas le nom officiel de la place, mais je m'en rappelle ainsi parce que mon oncle Yvon aimait bien y passer du temps avec ses copains dans le « backstore » et ma mère ne voulait pas qu'on y achète du lait et du pain, car tout ce qu'on ramenait de là sentait la cigarette. Même les patates chips.
Puis, juste à la gauche de notre maison, il y avait le dépanneur où on achetait de la bouffe. La gentille madame nous marquait, donc on m'y envoyait souvent pour aller chercher du lait et du pain qui ne sentaient pas la cigarette. Quelques années plus tard, ils avaient même ouvert un petit comptoir de boucherie et on pouvait aussi y acheter des plats préparés. D'ailleurs, c'est justement à ce dépanneur où je vous racontais récemment que j'avais travaillé une semaine ou deux en tant que responsable des bouteilles vides.
Parfois, ma maman ou mes grands-parents me demandaient d'aller chercher un deux piastres de patates frites au Fanal. Et là, ça peut sembler dérisoire comme montant, mais croyez-moi, vous pouviez presque nourrir une famille avec un deux piastres de patates frites. Quant à leurs hot-dogs vapeur, ils étaient tout simplement excellents. En fait, ils étaient si délicieux que même si je ne raffole pas particulièrement des hot-dogs, juste à vous écrire ça, j'ai encore le goût en mémoire et pour vous dire vrai, j'en dévorerais deux ou trois sur le champ.
Sinon, juste un peu après le dépanneur où la nourriture était comestible, il y avait le déjà défunt Hôtel Price. Probablement que ça avait un autre nom, mais bon, de ce qu'on m'a raconté, ce truc faisait quelque chose comme trois étages et on y trouvait un nombre similaire de clubs où des orchestres venaient y jouer. À un étage, on dansait le disco tandis que le rock n' roll pouvait dominer un autre étage.
Et juste de l'autre côté de la rue, dans la côte Dequen, il y avait cet ancien cinéma. De temps en temps, je me surprenais à rêvasser qu'il ouvre à nouveau et là, je m'imaginais marcher une vingtaine de pas de ma maison au vieux cinéma pour aller y voir des films. Or, le rêve ne se sera jamais réalisé et on y aura finalement aménagé une espèce de bloc à appartements.
Ceux et celles qui me lisent régulièrement l'ont certainement deviné, mais bon, que voulez-vous, je suis d'un tempérament nostalgique. Parfois, j'ai même l'impression d'avoir vécu à deux époques distinctes. En effet, il n'y a pas si longtemps, on pouvait encore ouvrir un resto ou un commerce au beau milieu d'un quartier. J'ignore si on vous traitait de fou dans de telles situations, mais de tels projets demeuraient envisageables.
Aujourd'hui, nous vivons à une ère de concentration. Les grosses franchises s'installent près des grandes artères ou là où les gens ont du fric, quant aux petits commerces qui arrivent à survivre, ceux-ci finissent un jour par se faire racheter par des chaînes.
Certes, si ça ne relevait que de ma modeste personne, je préférerais de loin la vieille époque et son développement presque anarchique, mais la loi du marché est ainsi. Sinon, quand bien même qu'on voudrait revenir à une telle formule, j'ose croire que cela relèverait davantage de l'utopie.
Mais bon, ces défunts commerces, mais surtout, les nombreuses histoires qui y sont associées vivent encore à travers les récits des gens et chaque fois que j'en ai l'occasion, je m'en abreuve avec grand intérêt.
Demain, ce sera à travers des gens de mon âge que les souvenirs de la ville vivront. Nous raconterons aux plus jeunes ces soirées folles au Galax, ces attroupements sur le Belvé et ces randonnées passionnées du samedi matin jusqu'au Cadilo.
C'est un peu ça le progrès à la fin. On finit tous par devenir des légendes.