Si je vous raconte cette histoire, c’est qu’en réalisant que Roméo n’était plus de ce monde, je me suis aussitôt aperçu à quel point un chat orange pouvait devenir un acteur du voisinage, et ce, au même titre qu’un humain comme moi, par exemple.

À la mémoire de Roméo

CHRONIQUE / Ça faisait quelques jours qu’on trouvait que notre grosse chatte noire Maggie n’était pas à son top.

D’ailleurs, pour vous donner une idée de son état, même Julie a fini par s’inquiéter pour elle. Je vous dis ça parce que Maggie, elle a souvent la fâcheuse manie de réveiller Julie la nuit.

Alors hop, j’ai inspecté Maggie comme quelqu’un qui n’est pas du tout vétérinaire inspecte un chat en la faisant rouler dans mes mains. Puis, quand elle a fini par miauler du genre « hey sacre-moi don » patience toi » comme elle le fait chaque fois quand on essaie de lui faire un câlin, je me suis dit qu’elle ne devait pas être malade. Parce que ma théorie, c’est que le jour où elle sera vraiment malade, peut-être qu’elle nous le fera savoir en devenant enfin affectueuse.

Ç’a donc duré comme ça pendant au moins deux semaines où on la surprenait souvent assise sous la table à fixer le vide. On aurait presque dit qu’elle se pratiquait à tourner dans un vidéoclip d’Isabelle Boulay tellement elle semblait mélancolique.

« Penses-tu qu’elle fait une dépression ? », que Julie m’a demandé, à la fois intriguée et un peu inquiète.

Et puis voilà que samedi soir, peu après l’heure du souper, ç’a sonné à la porte.

C’était Michel, un de nos voisins qui habitent à quelques maisons de là.

Là, je sais que je vous donne l’impression d’être le genre de gars qui connaît tout son voisinage par leur petit nom, mais ne vous laissez surtout pas berner, parce qu’en réalité, c’est ce soir-là qu’après six ans de voisinage, j’ai fini par lui demander c’était quoi son prénom.

« Salut, c’est pour te dire de ne pas faire le saut, mais tu ne verras plus Roméo se promener sur le bord de tes fenêtres », que Michel m’a dit, la voix légèrement tremblotante.

La suite, je la voyais évidemment venir. Et je ne me trompais pas.

On était donc là dans la maison à ne plus parler et j’imagine qu’on s’est tous remémoré en même temps nos souvenirs concernant ce brave Roméo. Ç’a peut-être duré quelques secondes, mais ça m’a fait l’effet que quelqu’un avait accroché la télécommande et qu’il avait tout mis sur pause pendant une bonne dizaine de minutes.

Puis, Michel m’a tendu une lettre et comme s’il s’excusait, il m’a dit : « On m’a dit que ça serait le genre d’histoire qui pourrait t’intéresser. J’ai écrit ça en pleurant et, au début, il y avait cinq pages. »

Maintenant, je sais bien que certains lecteurs ou certaines lectrices se diront : « Mais bordel, il va pas essayer de nous tirer une larme avec la mort d’un chat ? », mais rassurez-vous, ce n’est pas le but de l’opération.

Si je vous raconte cette histoire, c’est qu’en réalisant que Roméo n’était plus de ce monde, je me suis aussitôt aperçu à quel point un chat orange pouvait devenir un acteur du voisinage, et ce, au même titre qu’un humain comme moi, par exemple.

D’ailleurs, Michel l’a écrit aussi dans sa lettre : « À la fois sauvage et social, c’était un très bon chasseur. Charmeur et curieux, il a envahi mon petit quartier de Dequen. “Ah ! C’est à vous ce chat jaune”, comme l’appelaient les gens en prenant des marches avec lui. […] Il aimait bien se faire caresser par les passants dans la rue. »

Yep. Je me ferme les yeux et je revois Charlot, tantôt bébé, tantôt petit bonhomme et cette première fois où il a fait de la bicyclette sans ses petites roues, en train de flatter Roméo qui était étendu au beau milieu de la rue.

Roméo, c’était le meilleur ami de Maggie, de là sa petite dépression des dernières semaines.

Roméo, c’est le chat qui venait parfois faire un tour dans la maison et qui ne bronchait même pas en tombant face à face avec nous.

Roméo, ça sera toujours le chat que j’ai vu marcher dans la rue en tenant fièrement un lièvre dans sa gueule.

Et enfin, comme tous ces animaux de compagnie qui nous accompagnent un moment sur le chemin de la vie, il a joué un rôle dont il ignorait totalement l’ampleur. « Il m’a donné onze belles années de par sa compagnie. Il fut le chat dont j’avais besoin », d’expliquer Michel dans sa lettre.

Allez repose-toi bien Roméo. J’imagine qu’on dort bien sur le bord de la fenêtre du Bon Dieu.