Jean Vanier, un géant d’humanité

CHRONIQUE / C’est un monument, un trésor d’humanité, qui s’est éteint cette semaine. Jean Vanier, 90 ans, laisse derrière lui une oeuvre extraordinaire : 154 communautés de L’Arche, des centaines de communautés de Foi et Lumière, de Foi et Partage ainsi qu’Intercordia, une organisation internationale vouée au volontariat et à l’interculturel.

Il a reçu de nombreux prix prestigieux et a été l’invité de tous les papes depuis Paul VI. Et il laisse des dizaines de livres dans lesquels il a livré les axes d’une spiritualité unique fondée sur l’appel et la reconnaissance de l’autre, en particulier du « plus petit ».

J’ai eu la chance de le rencontrer à quelques reprises et de l’écouter souvent. D’abord en août 1989, lors de la retraite Foi et Partage qui a eu lieu à Chicoutimi. Nous avions profité de la présence de Jean pour réaliser quelques entrevues dans l’intimité avec Marielle Brown de Radio-Canada, pour en faire un reportage.

Toutes ces minutes passées à écouter Jean Vanier m’avaient ému au plus haut point. Ces entretiens avaient provoqué en moi des bouleversements par sa manière d’aborder les sujets de la foi, de la religion, de l’humanisme et du souci des pauvres. Par la suite, j’ai eu l’occasion de le revoir à plusieurs reprises. Chaque fois, il se rappelait de petits détails confiés précédemment.

Nous sommes tous plus ou moins à la recherche d’une certaine reconnaissance de la part des grands de ce monde. Jean Vanier faisait partie de cette courte liste de personnes que je voulais rencontrer, et la vie m’a conduit à réaliser ce voeu.

Un regard qui transforme

Si je tente parfois d’imaginer la puissance du regard de Jésus, je pense alors à celui de Jean. Pour un « p’tit boutte » comme moi, ce géant ne pouvait qu’impressionner. Mais sa capacité de se faire tout proche et de poser sur nous un regard de tendresse faisait oublier sa taille et sa célébrité. C’est grâce à son charisme d’appel que son oeuvre s’est développée de manière prodigieuse. Avec lui, on devenait soudainement disponible, car son témoignage donnait envie de le suivre.

C’est ainsi que des milliers « d’assistants » ont répondu en se tournant vers les plus pauvres de tous les pauvres, ceux qu’on appelait autrefois « arriérés », « mongols » ou « fous ».

Jean sortait ces personnes de leur isolement et du rejet qu’elles vivaient pour les insérer dans une petite société appelée « foyer » au sein d’une communauté plus large. Il invitait des « bien-portants » à oublier qu’ils l’étaient pour se mettre à chercher en eux-mêmes leur propre handicap, leur « cassure ».

C’est ainsi que, peu à peu, des assistants venus pour aider, pour sauver des handicapés, se mettaient eux-mêmes en chemin pour mieux comprendre et accepter leurs propres limites et se mettre à grandir.

Quiconque a vécu un temps significatif au sein d’un foyer de L’Arche, auprès de ces « expertes en humanité » que sont les personnes vivant avec un handicap ou une déficience intellectuelle, peut se lever et affirmer haut et fort que ce passage aura été salutaire et source de transformation durable vers un surplus d’humanité.

Une inspiration pour aujourd’hui

Après avoir quitté ses carrières militaire et universitaire, Jean Vanier a trouvé sa voie, en 1964. Ce sont « les pauvres » qui lui ont appris la vie. L’une des phrases les plus soulignées à L’Arche, qui montre bien un aspect de la spiritualité de Jean, se trouve dans un passage surprenant de l’Évangile, quand Jésus est transporté d’une joie extrême à l’idée que la bonne nouvelle n’a pas été révélée aux sages et aux savants, mais aux tout-petits (cf. Luc 10, 21-24).

Jean refusait qu’on le canonise de son vivant ! Il n’était pas encore parvenu à la fin de son pèlerinage au coeur de soi, où se trouve ce « tout-petit » à qui toute chose est révélée. Ses derniers jours auront été à l’image de cette quête alors que sa descente en vulnérabilité s’achevait vers ce lieu en soi où il est possible de trouver l’Autre, son Jésus.

Je me rappelle d’une phrase qui l’avait touché, à l’occasion d’une rencontre à Toronto, quand un théologien avait cité Howard Thurman : « Depuis son tout premier souffle jusqu’à son dernier, l’être humain aspire à pouvoir se vivre à la fois totalement vulnérable et en toute sécurité. »

J’espère que Jean a pu laisser aller son dernier souffle avec un tel abandon au sein de sa communauté aimante et réconfortante.

Si je rêve encore parfois de grandeur et de célébrité, si je ne parviens que rarement à me situer dans mon axe profond qui ne réclame rien à personne, mais qui se veut amour et don, c’est souvent en pensant à Jean Vanier, ce frère universel, que soudainement, je peux consentir à devenir petit, afin que de ce lieu en moi où ma vulnérabilité devient don, je puisse moi aussi devenir l’ami du Dieu infiniment impuissant et livré par amour de tout ce qui est. Repose en paix, Jean.

Jocelyn Girard