Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
La statue de John A. MacDonald a été déboulonnée et décapitée, samedi à Montréal.
La statue de John A. MacDonald a été déboulonnée et décapitée, samedi à Montréal.

Si les statues pouvaient parler…

CHRONIQUE / Si les statues pouvaient causer, elles ne nous parleraient pas que des pigeons. Elles en voient passer des choses!

Personnage controversé, c’est le moins qu’on puisse dire, John A. Macdonald est tombé de son piédestal ce week-end, à Montréal. La statue le personnifiant a été renversée par des militants antiracistes.

Cet acte de vandalisme a été largement condamné, même par ceux qui n’apprécient pas la figure du déboulonné. Cet acte a été dénoncé soit parce qu’il s’agit de pur vandalisme, soit au nom de l’idée qu’on n’efface pas les traces du passé.

Non, on n’efface pas les traces du passé. Pas ainsi, en tout cas. Pas dans nos démocraties.

Ces traces disent quelque chose d’époques passées, tant sur celle d’un personnage statufié que sur les années lors desquelles on a décidé de le couler dans le bronze. Elles disent quelque chose sur les façons de voir qui ont prévalu et sur les personnes qui ont été au pouvoir.

Le patrimoine mémoriel est précieux, mais attention! Il n’est pas sacré pour autant. Il n’a d’ailleurs pas vocation à durer tel quel toujours — et ses différentes représentations, à demeurer ad vitam æternam au même endroit. On peut réfléchir sur la place des unes et des autres. On le doit, même.

Les regards changent, évoluent.

Ça n’est pas et ça ne sera jamais un sacrilège de réfléchir. Ne statufions pas la société! Ne la figeons pas! Elle doit bouger.

Les autorités publiques ont des devoirs à cet égard. Pour les accomplir, pour réfléchir, elles devraient s’adjoindre les services d’historiens. Car il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de mieux la lire. Des comités ad hoc peuvent facilement être mis sur pied.

Ce sera toujours du cas par cas et ce sera toujours évolutif.

Cela dit, il ne faut pas croire que des panneaux contextualisant les actions d’un personnage controversé et offrant des renseignements sur des faces plus sombres de son passage au pouvoir feraient cesser tout acte de vandalisme. Mais on ne devrait pas faire l’économie de ce travail d’information, au moins. Il est essentiel en soi.

Cela ferait en sorte que l’époque, la nôtre, n’ait pas l’air de tout cautionner. C'est important.

Mais en aucun cas, on ne peut laisser un groupe décider pour tous. Et c’est ici que la ligne rouge doit être tracée dans une démocratie comme la nôtre.

Répétons-le: les autorités publiques doivent se poser des questions. Elles ont des devoirs.

François Legault dit que la statue détruite sera restaurée et réinstallée. D'un certain point de vue, c’est la chose à faire afin de ne pas donner raison aux déboulonneurs; afin de ne pas encourager d’autres actes du genre. 

Mais mon petit doigt me dit qu’on finira par statuer qu’elle est en trop mauvais état pour retrouver son piédestal... Et que personne ne s'en plaindra dans ce cas-ci, et pour cause! Mais ça, c’est déjà une autre histoire.

Une longue histoire

De très nombreuses contrées sont aux prises avec une vague de déboulonnages et de vandalisme contre des statues ou des monuments commémoratifs. Ce n’est évidemment pas la première fois que de telles choses se produisent et ce ne sera évidemment pas la dernière. Les symboles attirent et attisent les regards.

À Montréal, la statue de l’ancien premier ministre du Canada avait déjà été vandalisée.

Sans établir de comparaison entre cet acte et d’autres, on pourrait relever qu’à Québec, pour prendre une autre ville et pour prendre une autre époque, une statue de la reine Victoria a été la cible d’un attentat à la bombe en 1963 au parc du même nom — attentat attribué au Front de libération du Québec (FLQ).

Le monument Wolfe érigé pour rendre hommage au général qui remporta la bataille des plaines d’Abraham le 13 septembre 1759 a été renversé par le FLQ, également en 1963.

Des huées et des trompettes…

Sur une note plus légère, si l’on peut dire, et pour rappeler que les statues de personnages historiques divisent très souvent, on peut noter le charivari ayant accompagné, le 23 juillet 1997, à Québec, le dévoilement du bronze de Charles de Gaulle devant les plaines d’Abraham, au pied de l’hôtel Le Concorde.

La cérémonie s’était déroulée devant quelque 2000 personnes, dont plusieurs centaines de manifestants. Des huées, des Ô Canada entonnés à la volée et des bruits de trompettes du Carnaval l’avaient sérieusement perturbée.

D’anciens combattants canadiens se trouvaient parmi les protestataires. L’homme de l’appel à la résistance contre l’envahisseur allemand n’était plus leur héros depuis juillet 1967.

Les huées ont fusé dès l’arrivée des premiers dignitaires, parmi lesquels le maire Jean-Paul L’Allier, le vice-premier ministre Bernard Landry et Jacques Parizeau. Un ancien premier ministre français, Pierre Messmer, avait fait le voyage pour l’occasion.

Ce 23 juillet 1997, la cérémonie d’inauguration avait été retardée en raison d’un acte de vandalisme.