Jean-Marc Salvet
Le parlement à Québec
Le parlement à Québec

Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

CHRONIQUE / Un débat virulent s’est déroulé à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale en 2017. Fallait-il oui ou non tenir une consultation sur la discrimination «systémique» et le racisme, comme le pensait alors le gouvernement Couillard? Devant une forte opposition d’abord emmenée par le Parti québécois de Jean-François Lisée, le gouvernement a fini par reculer. Il a modifié la formule et l’objectif de cet examen.

Quoi que chacun pense de la pertinence du terme «systémique», quoi que chacun mette dedans, prenons garde à ne pas relancer ce débat paralysant!

On dit souvent que pour venir à bout d’un problème, il faut savoir bien le nommer. C’est absolument vrai. Mais il arrive aussi qu’un débat sur les mots devienne stérile et empêche toute action concrète dans une société. C’est malheureusement ce qui s’est passé dans ce cas.

Alors, svp, que personne ne monte à nouveau un tel débat en épingle! Il nous éloignerait de l’essentiel.

Il serait aujourd’hui facile de faire de gros plans sur le fait que Justin Trudeau ait utilisé le mot «systémique» et que François Legault l’ait non seulement évité, mais réfuté.

Lundi, les deux hommes, chacun de leur côté, ont dénoncé le meurtre commis par un policier blanc à Minneapolis contre l’Afro-Américain George Floyd.

Entre M. Trudeau et M. Legault, il ne s’agit pas d’une opposition sur le fond, contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire. Mais plutôt d’une façon pour l’un et pour l’autre de s’adresser à leurs sympathisants, de se présenter à la population.

«Le racisme envers les Noirs, la discrimination systémique, l’injustice – ça existe aussi chez nous», a déclaré le premier ministre du Canada.

«On sait que, malheureusement, ça existe encore et il faut lutter contre le racisme», a de son côté affirmé le premier ministre du Québec.

Justin Trudeau ne dit pas que la discrimination est chevillée au corps de la société canadienne; qu’elle est érigée en système. Et François Legault ne dit évidemment pas que la discrimination et le racisme n’existent pas au Québec. D’ailleurs, la question du profilage racial figure dans la réflexion lancée par son gouvernement sur la future réforme de la loi sur la police.

Évitons de faire en sorte que nos politiciens soient emportés par un mot qui, en raison de son potentiel de polémique, empêcherait d’avancer concrètement.

La situation des sociétés québécoise et canadienne n’est pas celle des États-Unis, mais il reste tellement à faire chez nous aussi.

On peut chacun estimer que la discrimination est systémique ou pas au Québec et au Canada. Ce que personne ne peut nier est l’existence de comportements racistes et discriminatoires ici aussi.

Et il ne faudrait pas que ceux qui sont agacés par la portée de ce mot se cabrent lorsqu’il est employé — surtout pas lorsqu’il est employé par des personnes qui sont elles-mêmes victimes de vexations, de discriminations et de racisme.

Mais surtout, surtout, il ne faudrait pas qu’une dispute politicienne sur le terme «systémique» paralyse les nécessaires actions. On a joué là-dedans tout récemment.

En 2017, Jean-François Lisée ne niait pas l’existence au Québec de discriminations et de racisme. Il vitupérait la consultation gouvernementale. Il l’estimait culpabilisante. Il avait en revanche proposé une série d’actions concrètes : interdire «l’exigence d’une “première expérience canadienne de travail”», créer «des projets pilotes de CV anonymes», établir un régime d’inspection sanctionnant la discrimination à l’embauche, et sanctionner par des amendes importantes les propriétaires pris en flagrant délit de discrimination.

Même si un corps de police comme celui de Montréal a souvent été montré du doigt en raison du comportement de certains de ses membres, il est encourageant de l’avoir entendu ces dernières heures établir une claire et nette distinction entre, d’une part, les manifestations pacifiques dénonçant le meurtre de George Floyd, ainsi que le droit des manifestants «de dénoncer haut et fort» la violence dont il a été victime et, de l’autre côté, les méprisables petits casseurs qui ont profité de la situation.