Jean-Marc Salvet
Avec courage et lucidité, le chef Serge Otsi Simon a suggéré plus d’une fois la levée des barricades depuis le début de la crise.
Avec courage et lucidité, le chef Serge Otsi Simon a suggéré plus d’une fois la levée des barricades depuis le début de la crise.

Le courage et la défaite d’un chef

CHRONIQUE / Le chef Serge Otsi Simon, de Kanesatake, aura fait preuve de courage dans cette crise liée aux blocages illégaux de voies ferroviaires par des membres de communautés autochtones et par d’autres.

Il est toujours facile de dire ou d’exiger quelque chose lorsque les gens autour de soi sont d’accord avec ce que l’on affirme. C’est à la portée de tous. C’est tout à fait autre chose lorsque ce que l’on déclare soulève l’hostilité dans son propre entourage.

Avec courage et lucidité, le chef Simon a suggéré plus d’une fois la levée des barricades depuis le début de la crise. Avant lui, Konrad Sioui, le Grand chef de Wendake, avait aussi fait entendre une voix précieuse et nécessaire. Sensée même.

Le chef Simon s’est exposé plus directement. Il en a payé le prix auprès de plusieurs membres de la communauté mohawk de Kanesatake — et bien au-delà.

Les voix modérées sont capitales dans tous les domaines. Elles devraient toujours pouvoir se faire entendre dans nos sociétés. Il est dommage que ce ne soit pas le cas. C’est gravissime pour le futur.

Pas que dans ce dossier.

Mercredi, après avoir essuyé une tempête au sein de sa communauté, Serge Otsi Simon est revenu sur ses propos. C’est un fait politique majeur. Ainsi qu’un fait de société significatif.

Le recul du chef de Kanesatake n’efface pas le courage dont il a fait preuve pendant des jours. Sa défaite — c’en est une — en dit par contre malheureusement beaucoup sur la force et sur la place que prennent trop souvent ceux qui refusent de négocier sans que l’on se rende à leurs exigences.

Elle en dit beaucoup sur l’impossibilité pour les voix modérées de faire leur chemin.

Camouflet politique

Du courage… Selon plusieurs, c’est ce qui a manqué le plus au premier ministre Justin Trudeau depuis le début de cette crise nationale. On aura toutefois beau dénoncer son manque de leadership, personne ne devrait jamais déplorer que l’on ait voulu laisser le plus de temps possible à l’atteinte d’un règlement pacifique.

Mais à un moment, le roi devient nu. M. Trudeau est sans interlocuteur et la fenêtre de temps se referme. C’est un fait. Mais tant qu’elle existe...

Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a raison de dire qu’une levée des barrages «par la contrainte ou par la violence» serait «le plus épouvantable des scénarios». Il craint une multiplication sans fin des barricades et l’ouverture d’un cycle d’interventions policières. Comment balayer du revers de la main ses craintes?

Mais le temps court inexorablement. La situation ne pourra durer encore des jours.

Le temps obligera rapidement une levée des barricades, de gré ou de force. C’est inévitable.

La journée de mercredi aura sans doute constitué l’amorce d’un tournant. Les provinces sont montées au front. François Legault s’est impliqué plus que jamais en demandant que M. Trudeau fixe un échéancier pour le démantèlement des barricades.

Le premier ministre du Québec a en quelque sorte pris sa part de responsabilité en ajoutant que les voies devaient être débloquées en même temps d’un océan à l’autre, et que les provinces devaient se coordonner.

La réunion téléphonique tenue par les leaders des provinces à la demande de Scott Moe, de la Saskatchewan, constitue un camouflet politique pour Ottawa — même si leur message facilitera la tâche à Justin Trudeau le cas échéant. Il pourra affirmer qu’il agit aussi en leur nom.

Derrière les postures politiques des uns et des autres, il ne faut pas se leurrer : les états-majors des grands corps de police ont déjà en main des plans d’intervention, au cas où.

Le petit temps

Les activistes cagoulés de divers horizons qui envahissent les voies ferrées par «solidarité», comme à Saint-Lambert, ce mercredi, voient-ils qu’ils rendent encore plus probable une possible intervention des forces de l’ordre? Probablement pas pour certains d’entre eux; sans doute parfaitement pour d’autres.

Globalement, cette journée de mercredi aura, oui, constitué un tournant. Mais tant qu’il reste du temps au temps, il faut l’exploiter. Pas pour les activistes de Saint-Lambert, mais pour les membres de certaines communautés autochtones.

Si Justin Trudeau ne convainc pas — ce qui est compréhensible —, tendons au moins l’oreille aux mises en garde d’Yves-François Blanchet. Mais le temps court maintenant de plus en plus vite, qu’on le veuille ou non.