Justin Trudeau devra pratiquer l’art complexe de la politique s’il veut éviter que les divisions se creusent davantage au sein du Canada.

Des avertissements au Canada de Trudeau

CHRONIQUE / La politique, c’est l’art du compromis. À plus forte raison, lorsqu’on dirige un gouvernement minoritaire. Et ce doit l’être encore plus lorsqu’on est à la tête d’un pays en proie à d’importantes forces centrifuges. Justin Trudeau devra pratiquer cet art complexe s’il veut éviter que les divisions se creusent davantage au sein du Canada. Possible?

Les résultats du scrutin ont envoyé plusieurs avertissements au premier ministre réélu. En déclarant qu’il avait entendu les messages des Québécois et des citoyens de l’Ouest, il est resté dans le commentaire convenu. Il doit désormais démontrer qu’il n’a pas seulement entendu, mais qu’il a compris ces messages.

Question de fond : à long terme, pour venir à bout des nombreuses forces centrifuges, le Canada devrait-il procéder à une décentralisation? Ottawa devrait en tout cas se retirer des champs de compétences des provinces.

Pour l’ouest du Canada, le deuxième gouvernement Trudeau n’aura pas le choix de maintenir sa décision d’aller de l’avant avec l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, même si les néo-démocrates réclament l’arrêt du projet. Le sentiment d’aliénation d’une partie de l’Ouest prendrait des allures de crise politique s’il revenait là-dessus.

Il est par ailleurs dans l’intérêt politique de Justin Trudeau de cesser de diaboliser certains premiers ministres provinciaux au pouvoir à l’ouest de l’Outaouais. Difficile, mais indispensable.

Justin Trudeau ne pourra toutefois renoncer à tout pour plaire à l’Alberta, à la Saskatchewan ou à d’autres. Voilà pourquoi il devra trouver le moyen de mieux faire accepter sa taxe sur le carbone.

Gages

Pour le Québec, mais pas seulement pour lui, il devra impérativement respecter les champs de compétences des provinces. C’est le minimum du minimum. On n’en sort pas.

Pour le Québec, plus spécifiquement, son gouvernement devra donner des gages concrets. Même s’il se sent l’obligation de répéter qu’il n’exclut pas de s’associer à une contestation de la loi québécoise sur la laïcité de l’État, il devra éviter de le faire s’il ne veut pas accentuer les divisions avec les élus de l’Assemblée nationale.

Mais il devra faire plus. Notamment en accordant des pouvoirs supplémentaires que le Québec réclame en immigration.

Il irait sans doute trop loin à ses yeux dans le compromis s’il acquiesçait à la demande du gouvernement Legault — et de l’Assemblée nationale — de faire en sorte que les Québécois n’aient plus qu’une seule déclaration de revenus à remplir et que celle-ci soit administrée par le Québec. Au moins ne devrait-il pas rejeter cette hypothèse cavalièrement. Il devrait chercher à convaincre de la justesse de son point de vue là-dessus.

Tout cela ne mettrait pas fin aux tensions internes. Mais en demeurant campé sur le programme qui ne lui a pas permis de remporter une majorité de sièges, la situation se détériorera.

La balle est dans le camp de Justin Trudeau — les balles, en fait.

En regardant le portrait d’ensemble, on peut en passant se demander si le premier ministre réélu n’aura pas plus de difficulté à satisfaire les demandes de l’Alberta et de la Saskatchewan que certaines de celles du Québec. À suivre.

Un plus pour Legault

D’un certain point de vue, le premier ministre François Legault espérait sans doute l’élection d’un gouvernement minoritaire conservateur à Ottawa, puisque celui-ci aurait été d’emblée plus ouvert aux demandes du Québec. Paradoxalement, le Bloc québécois, qui relaiera ses demandes à la Chambre des communes, a contribué à bloquer la route du pouvoir aux conservateurs...

N’empêche que par rapport à la situation qui existait avant le scrutin de lundi, le gouvernement de François Legault — pour ne parler ici que du Québec — a désormais un plus grand rapport de forces devant ce gouvernement minoritaire qu’il n’en avait. Il est même solide lorsque l’on considère l’appui reçu au Québec par le Bloc québécois.

Même si le deuxième gouvernement Trudeau s’appuiera sans doute souvent sur les néo-démocrates pour gouverner, il négociera aussi des ententes à la pièce avec les bloquistes et même les conservateurs. En fait, des alliances se noueront au gré des dossiers. D’autant que personne à la Chambre des communes ne voudra retourner aux urnes rapidement.

À l’attaque!

Un mot sur Andrew Scheer pour conclure : si les gains réalisés par son parti au suffrage populaire peuvent finalement lui permettre de garder son poste, on voit difficilement comment lui-même pourrait emmener ses troupes plus loin lors du prochain rendez-vous électoral — sinon par défaut, parce que ses adversaires auraient lamentablement échoué.

S’ils étaient convaincus d’avoir beaucoup de temps devant eux, et s’ils ne craignaient pas des divisions internes, nul doute que de nombreux conservateurs se feraient entendre pour réclamer une course à la direction.

Pour sauver sa peau de chef, M. Scheer s’est déjà lancé sur un sentier de guerre politique, parlant de la chute du gouvernement de Justin Trudeau. Il a décidé de faire sienne l’idée que la meilleure défense, c’est l’attaque.

Pour le meilleur et pour le pire, tout cela promet…