Pêche blanche sur le Saguenay

Sous les tropiques du Saguenay

CHRONIQUE / «J’ai remarqué qu’il fait souvent quelques degrés plus chaud au Saguenay-Lac-St-Jean qu’à Québec (sauf en hiver). Pourtant, c’est une région qui est située plus au nord. Alors existe-t-il des conditions particulières qui réchauffent le climat là-bas ?», demande Louise Angers, de Québec.

Il peut arriver, en effet, qu’il fasse plus chaud au «Saglac», comme on dit, mais la règle générale demeure qu’il y fait plus froid, comme le montre le graphique ci-dessous.

Il faut cependant ajouter ici que, sans vouloir me vanter plus que de raison, j’ai des lectrices qui ont un sacré bon œil : l’écart est effectivement plus prononcé en hiver. En décembre, janvier et février, il fait en moyenne entre 2 et 3 °C de moins à Bagotville alors que de juin à septembre, la différence n’est que de 0,6 à 1 °C.

Maintenant, est-ce à dire qu’il n’y a rien de spécial avec le climat du Saguenay-Lac-St-Jean ? On aurait tort de le croire, car cette région jouit bel et bien d’un micro-climat : s’il n’y fait pas plus chaud qu’à Québec, le temps y est quand même «anormalement» doux, pourrait-on dire. À Val-d’Or, par exemple, il fait en moyenne 1 à 2 °C de moins qu’à Bagotville, selon le mois, alors que les deux endroits sont situés à peu près à la même latitude. Alors qu’y a-t-il de spécial au Saguenay ?

Le principal facteur est que la région est faite de basses terres entourées de montagnes. Elle profite donc d’un phénomène semblable au chinook, ce vent chaud qui souffle souvent dans l’ouest, explique le météorologue d’Environnement Canada Steve Boily. «Quand l’air prend de l’altitude, dit-il, il va se refroidir et inversement, il va se réchauffer en redescendant. Au pied des Rocheuses, en Alberta, quand un vent du sud-ouest se met à souffler fortement en hiver, ça peut même faire fondre la neige. (...) Au Saguenay-Lac-St-Jean, on ne parle pas de la même taille de montagne ni d’un effet aussi fort, mais ça va jouer quand même.»

La clef pour comprendre ce qui se passe est ce que les physiciens appellent (assez poétiquement, d’ailleurs) la loi des gaz parfaits. Il s’agit d’une loi qui lie la pression et le volume d’un gaz à sa température et sa densité. Quand on souffle dans une balloune, par exemple, on augmente la pression de l’air à l’intérieur du ballon, qui va alors prendre de l’expansion — et la densité du gaz à l’intérieur va monter elle aussi. Et que se passera-t-il si on chauffe la balloune ? La pression et le volume vont augmenter, mais la densité des gaz à l’intérieur va diminuer.

Or si l’on peut changer la pression et le volume d’un gaz en jouant sur sa température, l’inverse est aussi vrai : la pression peut faire changer la température. Ainsi, quand le vent souffle contre une chaîne montagneuse, des masses d’air vont être contraintes de prendre de l’altitude. Puisque l’air se raréfie à mesure que l’on monte, cela implique que la pression atmosphérique va diminuer. Les masses d’air vont alors à la fois prendre du volume et chuter en température.

Et quand l’air finit de survoler les montagnes et qu’il redescend dans des basses terres comme celles du Saguenay-Lac-St-Jean, alors il arrive dans des endroits où la pression atmosphérique est plus forte, il se comprime et gagne quelques degrés Celsius.

Comme les vents dominants soufflent du sud-ouest dans cette région, cet effet de subsidence, de son nom véritable, n’est pas rare et il peut à l’occasion être assez fort, indique le géographe de l’UQAC Majella Gauthier. Ainsi, illustre-t-il, le 7 mai dernier, alors qu’il faisait 12,6°C à Québec et 7,5 °C à l’Étape, la station météo de Bagotville enregistrait 17°C. Il fera d’ailleurs une présentation à propos de ce «chinook québécois» lors du congrès de l’ACFAS, le mois prochain.

Fait intéressant, il existe un secteur où le micro-climat est encore plus chaud: Saint-Fulgence. Le village se trouve sur la rive nord du Saguenay, et fait donc face au sud, ce qui l’expose plus au rayonnement solaire. La proximité de l’eau, peut aussi adoucir la température à l’automne. C’est ce qui explique pourquoi l’agriculture de ce village est étonnamment diversifiée, lit-on dans un rapport récent cosigné par M. Gauthier, et inclut des cultures qu’on ne s’attendrait pas à voir si loin au nord : on y trouve près de 300 pruniers, 250 poiriers, environ 2000 noisetiers, une centaine de cerisiers, une trentaine de vignes et même quelques pêchers !

«À aucun autre endroit dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, il y a une telle concentration et diversification de ce type d’agriculture; une agriculture exigeante qui est un signe de la présence de conditions microclimatiques meilleures qu’ailleurs. Spécifiquement: climat plus chaud, saison de croissance plus longue», lit-on dans le document.

Reste une dernière question à éclaircir, ici : pourquoi l’écart de température entre Québec et Bagotville est-il plus grand en hiver qu’en été ? Selon M. Boily, il faut regarder du côté des masses d’eau pour comprendre. De manière générale, une grosse masse d’eau a pour effet d’adoucir l’hiver et de rafraîchir l’été, et on a deux bonnes raisons de croire que cet effet est plus fort à Québec en hiver. D’abord parce que les masses d’eau impliquées sont plus grandes : le Saguenay a beau être large, le Saint-Laurent l’est encore plus, surtout en aval de Québec. Mine de rien, la Vieille Capitale a un climat plus marin qu’on le croit.

Et ensuite, le Saguenay gèle complètement en hiver, ce qui n’est pas le cas (ou moins le cas) du fleuve devant Québec et en aval. Une fois que le plan d’eau est gelé, dit M. Boily, sa capacité à réchauffer l’atmosphère hivernal. Les écarts naturels de températures entre Québec et Bagotville dûs à la latitude sont alors magnifiés en hiver.

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