Statistique Canada a comme projet de collecter des données bancaires (très) personnelles auprès des institutions financières, en cette ère où une grande partie de nos économies se transigent en ligne.

Pour ne pas naviguer à vue

ÉDITORIAL / Il existe un vieux principe qui dit qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Et il s’applique très bien au projet de Statistique Canada de collecter des données bancaires (très) personnelles auprès des institutions financières : en cette ère où une grande partie de nos économies se transigent en ligne, on ne peut pas avoir des gouvernements qui fondent leurs décisions sur des données fiables tout en leur cachant ces données. Mais si le but visé par l’agence statistique est légitime, la manière dont elle a concocté son «beurre» laisse à désirer.

À la fin d’octobre, la chaîne anglophone Global News a révélé que Statistique Canada avait demandé à des banques de lui fournir des informations sensibles au sujet de 500 000 personnes choisies au hasard, allant des paiements de factures aux retraits au guichet en passant par les transferts électroniques, les transactions par carte de crédit et même le solde des comptes.

L’affaire a rebondi plusieurs fois à la Chambre des communes depuis, où l’opposition décrit l’agence fédérale comme une sorte de Big Brother. Or si les conservateurs nous semblent s’égarer sur le fond de l’histoire, il nous est difficile de leur donner complètement tort.

StatCan justifie son projet en disant que les taux de réponse à des études comme l’Enquête sur les dépenses des ménages, à partir de laquelle on établit le taux d’inflation (notamment), ont baissé au fil du temps pour s’établir à 65 % de nos jours. Les efforts supplémentaires que cela implique augmentent les coûts et un bas taux de réponse peut finir par rendre les données moins fiables. En outre, fait valoir l’agence fédérale, une part croissante des échanges économiques échappe aux outils de mesures traditionnels, en particulier la fameuse «économie de partage».

Ce sont là des points fort pertinents. Pas plus tard que lundi dernier, l’Office du tourisme de Québec dévoilait des chiffres montrant que la région est en voie de battre son record pour l’année la plus achalandée, mais ces calculs ne tenaient pas compte des nuitées vendues sur des plateformes de partage comme AirBnB, qui ne sont pour l’instant comptabilisées nulle part.

Comment des autorités publiques peuvent-elles prendre des décisions — autorise-t-on un nouvel hôtel ici, a-t-on besoin de trottoirs plus larges dans tel quartier, de combien doit-on hausser les prestations ou les prix pour ne pas dépasser l’inflation, etc — rationnelles et ancrées dans la réalité si elles n’ont pas accès à des données fiables? Et comment une industrie, que ce soit le tourisme ou une autre, le pourrait-elle?

Non, quoiqu’en dit l’opposition conservatrice, l’objectif poursuivi par StatCan est manifestement justifié, et même souhaitable.

Cependant, il reste quand même un point inquiétant dans toute cette histoire. On comprend que StatCan a fait des vérifications à l’interne — l’agence écarte par exemple tout usage de ces renseignements pour traquer la fraude fiscale, par exemple — et le Commissaire à la vie privée a confirmé qu’il a été consulté. Tant mieux. Mais il est inexplicable qu’il n’y ait pas eu d’annonce transparente de cette nouvelle mesure. Il était évident qu’une bonne partie de la population serait mal à l’aise à l’idée de voir l’État fouiller dans ses données bancaires. Il était évident que la méthode finirait par s’ébruiter. 

Et il était évident qu’on engendrerait bien plus de méfiance en se «faisant prendre» par les médias qu’en expliquant le tout à l’avance.

Ces fonctionnaires se seraient épargné bien des maux de tête s’ils avaient fait plus que se consulter entre eux.