Les archéologues Jean-Yves Pintal et Vincent Lambert.

Percées scientifiques: en attendant les Anglais...

Du rempart Beaucours, il ne reste qu’un peu plus de 30 centimètres de haut, peut-être 60 cm par endroits. Mais il y avait longtemps qu’on la cherchait, cette «première fortification historique» de la Ville de Québec, érigée par les Français en 1692. Et ce qu’on a découvert cette année pourrait bien devenir une référence en la matière.

Le point de départ de cette découverte, relate l’archéologue et superviseur des fouilles Jean-Yves Pintal, c’est un simple particulier qui voulait se construire dans l’arrondissement historique. Dans ce secteur, des travaux archéologiques doivent précéder toute construction, et une première firme est intervenue, en 2016.

«Ils ont découvert des maisons du XIXe siècle, mais aussi des pieux en bois qui ont été datés à 1692. Alors on savait que c’était un site riche en archéologie, mais ce n’était pas une découverte comme telle, même si on savait que la première fortification avait été construite dans ce coin-là. C’était juste un indice qu’il pouvait y avoir quelque chose.»

En effet les pieux du XVIIe siècle, retrouvés épars et pas fichés en terre, ne voulaient pas dire grand-chose en eux-mêmes puisque «tout le monde était encouragé à avoir une palissade à l’époque, pour se protéger», dit M. Pintal. Pour en avoir le cœur net, le ministère de la Culture a commandé la poursuite des travaux — et c’est à ce moment que M. Pintal, qui est consultant, fut chargé des travaux.

«Alors on creuse à la pelle mécanique et, à mesure qu’on creuse, on trouve du matériel de plus en plus ancien. Et éventuellement, on arrive dans un sol très noir qu’on ne voyait pas ailleurs. On donne un petit coup de pelle là-dedans et boum : on trouve un fragment de pieux. Et ce bois-là, en plus, avait été équarri à la hache, alors déjà, ça nous donnait une idée que ça pouvait être ancien.»

L’équipe de M. Pintal délaisse alors la pelle mécanique et prend des outils manuels, et dégagera éventuellement deux poutres parallèles séparées par environ 1,2 mètre. La structure était très inhabituelle, mais il était clair qu’il s’agissait de fondation, dit-il : «Ils ont creusé la terre, ils ont mis deux grosses poutres de bois. Puis ils ont mis un premier niveau de sable entre les deux, et ensuite une couche gravelle, et après des traverses en bois pour assujettir le tout.»

«Je suis allé creusé à aux deux bouts du terrain pour voir si ça se continuait, et c’était le cas, poursuit-il. […] On a demandé à Parcs Canada, où travaillent de grands experts des fortifications, et eux non plus n’avaient jamais vu ça, mais ils étaient d’accord que cela ne pouvait être que les fortifications.»

Ces deux poutres, explique-t-il avec son collègue Vincent Lambert, formaient la fondation du rempart. L’espace entre les deux était rempli de terre et l’ouvrage traversait ce qui est maintenant la haute-ville d’une falaise à l’autre. L’idée était de protéger le flanc ouest de la ville, qui a toujours été son point faible, ce qui pressait d’autant plus que la France était entrée en guerre en 1689 et que le général anglais William Phips avait pris Port-Royal (Acadie) en 1690.

De ce qui a été érigé sur cette fondation, il ne reste plus rien parce qu’une trentaine d’années après la construction, le gouvernement colonial a décidé de bâtir un autre rempart plus loin en se servant des matériaux du premier. «D’un point de vue militaire, ils ne pouvaient pas laisser le premier rempart en place. Des ennemis auraient éventuellement pu s’en servir», dit M. Lambert. N’en restent essentiellement que les plans d’ingénieurs, qui ont été conservés, mais qui demeurent assez théoriques et qui ne disent rien des ajustements qu’il a fallu faire sur le terrain.

Bastion à orillon

On sait toutefois que la fondation découverte cette année supportait un «bastion», soit une partie de fortification conçue pour accueillir et protéger des soldats qui font feu sur l’ennemi. Le rempart comptait deux bastions et deux demi-bastions à chaque bout, reliés par des «courtines» (des murs). La forme du bastion découvert soulève d’ailleurs bien des questions, dit M. Lambert : «C’est un bastion à orillon, donc en forme de pique au lieu d’être en pentagone. C’est un choix d’autant plus difficile à comprendre qu’il impliquait de faire des sections courbes, alors il a fallu qu’ils travaillent très fort pour faire ça avec du bois. Ça aurait été beaucoup plus facile à faire avec de la pierre et de la maçonnerie, on ne comprend pas trop ce choix-là pour l’instant.»

Comme il s’agit de la seule fortification en bois connue qui a été érigée autour d’une ville au XVIIe siècle, le rempart Beaucours devient d’office une sorte de «référence scientifique», de point de comparaison pour d’autres découvertes du même genre. D’autant plus que «ce mode de construction-là n’est pas documenté ailleurs», dit M. Pintal.

Par ailleurs, ces fouilles pourraient bien servir à d’autres disciplines que l’histoire et l’archéologie. «Le sol noir qu’on a rencontré s’est formé à partir du moment où mer s’est retirée [à la fin de la dernière glaciation, NDLR]. On a recueilli jusqu’à l’argile, dit M. Pintal. Alors on espère qu’en analysant ça, on pourra reconstituer la végétation de Québec depuis 10 000 ou même

11 000 ans — si on est chanceux, parce qu’à l’heure actuelle, on remonte jusqu’à 9000 ans. À Québec, surtout après le retrait des glaciers et de la mer, la région était très sèche et très venteuse, alors il n’y avait pas beaucoup de végétation qui s’accumulait au début. Mais comme ce site a une forme de cuvette, on aurait peut-être des chances de remonter très loin. Et on pourra aussi reconstituer la végétation au centre-ville de Québec [au XVIIe et XVIIIe siècle], ce serait vraiment intéressant.»