Obésité: la faute du grand méchant capitalisme?

BLOGUE / J'avais tiqué, juste avant les Fêtes, sur une chronique parue dans Le Monde qui prétendait, tenez-vous bien, que les problèmes d'obésité de l'Occident étaient la faute du libre-échange. En tout cas, c'est ce qui serait arrivé au Canada et au Mexique, où l'ALÉNA aurait permis aux États-Unis d'imposer «leur» malbouffe, lisait-on... Mais bon, dans le tourbillon d'avant Noël, «tiquer» ne signifie pas «avoir le temps», alors j'avais laissé aller.

Mais j'ai retiqué pendant les vacances car le texte du Monde a eu des échos ici aussi. Et comme je suis revenu au bureau quelques jours avant tout le monde, j'ai eu le temps d'y regarder de plus près. Alors voyons voir.

L'auteur de l'auguste quotidien parisien n'y va pas avec le dos de la cuiller, c'est le moins qu'on puisse dire : «Du jour au lendemain [en 1994, à la suite de l'entrée en vigueur de l'ALÉNA et de l'Accord sur les tarifs douaniers de l'OMC, ndlr], écrit-il, Canadiens et Mexicains se sont retrouvés sous perfusion de fructose indus­triel américain. La consommation quotidienne de sucre des Canadiens a aug­menté de 41 kilocalories, entraînant un triplement du taux d’obésité et un doublement des cas de diabète.»

Dit comme ça, évidemment, cela semble catastrophique...

J'ai donc voulu savoir d'où venaient ces «41 kcal» supplémentaires de sucres que nos voisins du sud, apparemment, nous injectent dans les veines. Et j'ai trouvé : il s'agit manifestement de cette étude parue l'été dernier dans le Journal de l'Association médicale canadienne (CMAJ). Ses auteurs y soulignent que l'ALÉNA a aboli les tarifs douaniers qui prévalaient sur les «sirops de maïs à haute teneur en fructose» (HFCS, high fructose corn syrup), une forme de sucre très calorique utilisée notamment par l'industrie des boissons gazeuses. Ils notent également que les importations canadiennes de ces sirops ont littéralement explosé après l'ALÉNA, passant d'environ 20 kcal par personne et par jour en 1993 à 80-100 kcal/pers/jour au tournant des années 2000. Ils comparent ensuite cette hausse avec une sorte de modèle théorique incluant la consommation dans 16 autres pays occidentaux au cours de la même période (afin de comparer «avec» et «sans» libre-échange avec les États-Unis), et ils concluent que «les baisses de tarifs douaniers de l'ALÉNA ont coincidé avec une augmentation de 41,6 kcal [...] per capita de la consommation quotidienne d'édulcorants caloriques, incluant les HFCS».

Je n'ai rien contre l'idée qu'un environnement social puisse être «obésogène». Au contraire, cela me semble être une évidence, si bien qu'il est en principe envisageable qu'un accord de libre-échange puisse avoir des effets sur l'alimentation d'une société. Mais je n'arrive pas à me laisser convaincre par les données (par ailleurs bien intéressantes) présentées dans le CMAJ, pour trois raisons.

La première, c'est que tout savant et «robuste» que soit le modèle des 16 pays, cela ne reste jamais qu'une simple comparaison «avant-après», et ce genre d'exercice vient toujours avec de gros bémols quand on le fait à l'échelle de pays entiers. Il y a continuellement plein de choses qui se passent en même temps dans une société et qui peuvent influencer notre alimentation — changements culturels et sociaux (ex.: les deux parents travaillent et n'ont plus le temps de cuisiner), campagnes de sensiblisation, effets de mode, etc. Je suis persuadé que les auteurs de l'étude ont solidifié leur modèle autant qu'il est possible de le faire mais, il y a des limites à ce qu'on peut faire et, en cette matière, on les atteint généralement très vite. Il est absolument impossible de tout décortiquer, ni même de s'en approcher, si bien que les comparaisons comme celle-là ne sont jamais très probantes.

Ma seconde source de doute est qu'un des arguments-clefs de cette étude est que l'ALÉNA aurait mis fin à une baisse graduelle de la consommation de sucres totaux (soit le sucre de canne/betterave plus les édulcorants comme les HFCS) au Canada, tendance qui avait cours depuis les années 60. Et si on regarde les données présentées dans l'article (voir l'appendice 4), cela semble bel et bien être le cas : la consommation quotidienne de sucre diminue jusqu'au début des années 90 (d'environ 500 à 420 kcal/pers.), puis elle remonte pendant quelques années malgré le fait que la consommation de sucre «standard» (de canne et de betterave) continue de baisser. De là, la conclusion toute naturelle semble être que le libre-échange, en permettant aux HFCS d'investir le marché canadien, a accru notre consommation de sucre. Mais le problème, c'est que les chercheurs ont stoppé leur série en 2000. S'ils l'avaient prolongée jusqu'en 2013 (dernière année pour laquelle les données de la FAO qu'ils utilisent sont disponibles), ils auraient constaté qu'il s'agissait d'une fluctuation temporaire et que l'ALÉNA n'a pas changé la tendance à long terme :

Encore une fois, avec des données comme celles-là, il est impossible de dire s'il s'agit d'un effet de l'ALÉNA ou un simple rebond plus ou moins aléatoire, comme il en survient fréquemment. Mais quand on regarde ce graphique, il semble assez clair que les importations de sirop de maïs ne se sont pas ajoutées à notre consommation de sucre, mais qu'il en ont simplement remplacé une partie. Remarquez que cette interprétation est cohérente avec d'autres données qui suggèrent que ce n'est pas tant la consommation de sucre, mais la surconsommation de toutes les sources de calories qui est derrière l'épidémie d'obésité en Occident et que c'est le cas au Canada aussi.

Et troisièmement, même si l'on part du principe que le libre-échange a vraiment accru notre consommation totale de sucre de 41 kcal, cela reste un effet vraiment très mince, comme l'admettent d'ailleurs les auteurs de l'étude. Par comparaison, un homme adulte doit ingérer grosso modo entre 2500 et 3000 kcal par jour (selon son niveau d'activité) pour maintenir son poids, et autour de 1800 à 2300 chez les femmes. Alors il n'y a certainement pas là de quoi expliquer la hausse des taux d'obésité et de diabète au Canada — en tout cas, pas plus qu'une partie marginale.

N'en déplaise à mes collègues d'outre-Atlantique, ils devront se trouver d'autres raisons de ne pas aimer la liberté de commerce et les États-Unis. Et ils y parviendront probablement sans difficulté au Monde, mais c'est une autre histoire...

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