Les œufs de poules «urbaines» sont-ils sains ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Avec le nombre grandissant d’élevages de poules en milieu urbain, on trouve à peu près toujours quelqu’un dans son entourage ou au travail qui vend des œufs. Mais sont-ils aussi salubres que les œufs qui passent le processus «officiel» d’inspection ? Y a-t-il un danger pour la santé à consommer des œufs de poules élevées par Monsieur et Madame Tout-le-Monde ?», demande Denis Corriveau, de Nicolet.

L’idée souvent énoncée que «le risque zéro n’existe pas» est, je pense, une des rares vérités à peu près universelles en ce bas monde. En principe, il y a toujours un risque à consommer des œufs, quelle que soit leur origine, comme il y en un a à ingérer n’importe quel autre type de nourriture, d’ailleurs. C’est juste que si on arrête complètement de manger, disons que ce qui suit n’est pas un risque, mais une fatalité…

Dans le cas des œufs, ce sont surtout des bactéries de la «famille» des salmonelles qui peuvent causer problème. Car si le jaune d’œuf est nourrissant pour un embryon, il peut l’être aussi pour des colonies bactériennes, qui peuvent atteindre des concentrations dangereuses. En général, une salmonellose s’apparente à une bonne gastroentérite, mais pour les gens plus vulnérables comme les jeunes enfants et les personnes âgées, cela peut entraîner des complications allant (rarement, mais quand même) jusqu’à la mort.

Il n’est pas facile, notons-le, pour un microbe de passer à travers la coquille d’un œuf. Pas facile du tout, même. La coquille est d’abord recouverte d’une membrane qui empêche la contamination. La coquille elle-même est une barrière supplémentaire, bien qu’elle soit toujours un peu poreuse. L’intérieur de ladite coquille est également tapissée d’une seconde membrane protectrice. Le blanc d’œuf, ensuite, est un milieu alcalin qui n’est pas propice à la croissance bactérienne, en plus d’avoir une consistance qui freine la progression d’éventuelles bactéries, même mobiles. Et le jaune d’œuf (le meilleur endroit pour les bactéries) est entouré d’une troisième membrane protectrice. (Voir ici pour plus de détails : http://bit.ly/2KY18Dw)

Bref, les œufs sont équipés pour se défendre contre les microbes. Autrement, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de poules, car l’omniprésence des bactéries est une autre de ces rares vérités universelles en ce bas-monde.

Mais il arrive quand même que des pathogènes parviennent à se frayer un chemin jusqu’à ce «jack-pot» qu’est le jaune. Par exemple, la pondeuse peut elle-même être infectée et la bactérie peut alors arriver dans l’œuf pendant sa formation, avant que toutes les barrières ne soient formées. Même après qu’il soit pondu, l’œuf (comme n’importe quel autre corps) va changer de volume avec la température, et s’il se contracte, cela va créer une aspiration qui peut permettre à des microbes de passer à travers les pores de la coquille et d’éventuels défauts dans les membranes. Ça arrive, et il semble qu’un sous-type de salmonelle — la Salmonella enteritis — soit meilleur que les autres pathogènes pour se rendre jusqu’au jaune [http://bit.ly/2Fp3Jma].

Maintenant, est-ce que cela survient plus souvent avec des «cocos de cour arrière» qu’avec des œufs industriels, qui sont passés à travers une foule de mesure pour les aseptiser ? Ce n’est pas très clair. On a, d’une part, certaines données qui suggèrent que le risque pourrait être plus grand dans les poulaillers tenus par des «éleveurs du dimanche». Par exemple, une étude de l’université Penn State présentée en 2016 dans un congrès de médecine vétérinaire a trouvé que les œufs vendus à la ferme dans les «petits» poulaillers (moins de 3000 pondeuses, pas soumis aux mêmes normes antimicrobiennes que les autres aux États-Unis) étaient plus souvent porteurs de salmonelle que ceux des gros producteurs. Mais ça ne représentait que 2 % des points de vente [http://bit.ly/2J0MjgC] et la comparaison était loin d’être idéale pour les cours arrières où vivent seulement quelques pondeuses, et pas 3000.

De même, la Santé publique américaine (CDC) a observé une augmentation des éclosions de salmonellose liées à des poulaillers urbains depuis 2000 [http://bit.ly/31PgAaQ]. Cependant, les œufs ne sont qu’une des manières de contracter la maladie, et le fait est qu’une grande partie des conseils du CDC ne concerne pas les œufs eux-mêmes, mais la cohabitation avec la volaille — ne pas garder les oiseaux dans la maison, ne pas les serrer contre soi ou jouer avec, ne pas les bécoter, etc.

En fait, l’étude que j’ai trouvée qui répond le plus directement à la question de M. Corriveau, publiée cette année dans Zoonoses and Public Health, n’a rien trouvé d’alarmant. Elle a porté sur une cinquantaine de poulaillers «amateurs» de Boston et n’a décelé la présence de salmonelle que dans un seul d’entre eux, donc 2 % du total, ce que les auteurs décrivent comme une «prévalence faible». Et encore, il ne s’agissait pas d’une souche de salmonelle particulièrement dangereuse. Mais il faut aussi dire que cette étude-là ne portait pas sur la présence de bactéries dans les œufs, mais bien dans les poulaillers en général (excréments de poule et poussières).

Bref, il n’est pas clair que le risque d’infection à la salmonelle est plus élevé pour qui mange des «œufs urbains». Il n’est pas déraisonnable de le penser, remarquez, puisque des études ont montré que les propriétaires de poules en ville ne sont pas tous au courant des bonnes habitudes à prendre pour minimiser les risques de contamination [http://bit.ly/2XyphaA]. Mais dans tous les cas, et c’est sans doute le plus important, ici, ces risques semblent faibles.

Reste tout de même que chaque propriétaire de poulailler doit prendre une série de mesures d’hygiène (nettoyage quotidien, ramassage des œufs chaque jour, dépistage des maladies, etc.) pour s’assurer que ses œufs et ses animaux sont sains. On peut trouver une liste de ces responsabilités sur le site du ministre de l’Agriculture [http://bit.ly/2Fr3ebg], notamment.

Et pour ceux qui achètent de ces «œufs urbains», ajoutons qu’il n’y a certainement rien de criminel à poser quelques questions sur l’entretien du poulailler, sur l’expérience des «éleveurs», etc.

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