Les «déséquilibres» de l’ALENA

L’affirmation : «Nous faisons de gros déficits commerciaux avec le Canada et le Mexique. L’ALENA, que nous sommes en train de renégocier, a été un mauvais accord pour les États-Unis [provoquant] des délocalisations massives d’usines et d’emplois. Les nouveaux tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium ne seront levés que si un ALENA nouveau et plus juste est signé», a tweeté le président américain, Donald Trump, lundi.

Les faits

Un déficit commercial signifie qu’un pays a importé davantage de produits qu’il n’en a exportés. Classiquement, on le calcule sur la base des biens qui sont transigés. Et si l’on ne regarde que les biens, il est vrai que les États-Unis font des déficits commerciaux chroniques avec le Canada et le Mexique, à hauteur de 17,5 et 71 milliards $, respectivement, en 2017 selon des chiffres du Census Bureau des États-Unis.

Cependant, il y a plusieurs choses à dire là-dessus. D’abord, si l’on inclut aussi les services (qui, après tout, font partie de l’économie eux aussi) dans l’équation, alors les États-Unis n’ont pas fait de déficit commercial avec le Canada l’an dernier, mais bien un surplus de 2,6 milliards $ pour les trois premiers trimestres de 2017, toujours d’après les données américaines. En 2016, la balance commerciale totale (services + biens) fut de 7,7 milliards $ en faveur des États-Unis et de 4 milliards $ l’année d’avant.

L’Oncle Sam a bien fait un déficit commercial de 11 milliards $ avec le Canada en 2014, mais il est dans l’ensemble très difficile de voir dans tout ça un signe que l’ALENA défavorise les États-Unis. D’autant plus que leurs déficits commerciaux avec le Canada ont déjà dépassé les 20 milliards $ au milieu des années 80, soit avant les accords de libre-échange.

Cela dit, cependant, il est vrai que le déficit commercial américain avec le Mexique a littéralement explosé avec l’entrée en vigueur de l’ALENA, en 1994 : alors que les États-Unis faisaient de petits surplus commerciaux (de 1 à 5 milliards $) dans leurs échanges avec le Mexique au début des années 90, ils ont fait des déficits de 60 à 70 milliards $ ces dernières années. L’industrie de l’auto, en particulier, a construit nombre d’usines ces dernières années.

Des activistes manifestaient la semaine dernière à Mexico contre l'attitude du gouvernement américain dans la renégociation de l'ALENA, tenant des pancartes où on peut lire «le racisme n'est pas du commerce».

Cependant, un déficit commercial plus élevé ne veut pas forcément dire que les échanges sont devenus beaucoup plus asymétriques — cela peut venir du fait que les échanges ont juste augmenté. Et c’est (en partie) ce qui est arrivé avec le Mexique, dont l’économie est aujourd’hui beaucoup plus intégrée à celle des États-Unis qu’il y a 20 ans.

Car quand on regarde le ratio des exportations sur les importations américaines, on se rend compte que c’est loin d’être la relation commerciale la plus déséquilibrée qu’entretiennent nos voisins du sud. En 2017, les Américains ont exporté pour 243 milliards $ de biens au Mexique et en ont importé pour 314 milliards $, soit un ratio de 0,77. Par comparaison, le ratio est beaucoup plus désavantageux avec la Chine (130 milliards $ d’exportation sur 506 milliards $ d’importation, donc 0,26). Même chose pour le Japon (0,49) et l’Allemagne (0,45), deux autres pays avec lesquels les États-Unis font des déficits commerciaux d’une ampleur comparable avec celui du Mexique — respectivement 69 et 64 milliards $ l’an dernier.

Notons pour finir que, sur le fond de la question, les économistes ne sont pas tous d’accord pour dire qu’un déficit commercial est forcément une mauvaise chose pour une économie, mais que c’est là un débat qui déborde du cadre de ce texte.

Verdict

Faux dans le cas du Canada, incomplet dans le cas du Mexique. En tenant compte de tous les échanges, et pas seulement des biens, les États-Unis ont un excédent commercial, pas un déficit, avec le Canada. Il est par ailleurs vrai que le déficit commercial américain avec le Mexique a beaucoup augmenté à la suite de l’entrée en vigueur de l’ALENA, mais c’est loin d’être la relation commerciale la plus débalancée qu’ont les États-Unis.