Le cancer, la pilule et les joies du «risque relatif»

BLOGUE / La cervelle de l'Homo sapiens a beau être une formidable machine dont la capacité de raisonner n'a pas d'égal sur Terre, il y a quelque chose dans les notions de risque et de probabilité qui refuse de lui entrer dans le crâne. À moins que ce soit le cerveau de l'Homo journalisticus qui ait de la misère avec les stats, vous me direz bien ce que vous en pensez...

Le dernier «cas» en date est cet article du Journal de Montréal au sujet d'une étude parue la semaine dernière dans le New England Journal of Medicine. L'étude citée a observé 1,8 million de femmes pendant 11 ans au Danemark, et a trouvé que celles qui prenaient la pilule contraceptive ont développé 20 % plus de cancers du sein que celles qui n'en ont jamais pris. Et le risque était 38 % plus élevé chez les femmes qui ont pris la pilule pendant 10 ans ou plus.

C'est grosso modo ce que le JdeM a écrit — exception faite de la mauvaise tournure «le risque atteindrait 38 %» au 4e paragraphe, ce qui est totalement faux bien sûr. Le hic, c'est qu'il n'a fait que cela : présenter le risque relatif, c'est-à-dire le «surplus de danger» exprimé en pourcentage du risque de base. À la décharge de mes collègues de Québecor, il faut dire que c'est là un réflexe/défaut très répandu dans les médias, comme le montre ce gros titre bien épeurant de Newsweek. Or s'il fait un excellent appât dans les pièges à clics, le risque relatif ne veut pas dire grand-chose en lui-même — ce que des professionnels de la santé n'ont pas manqué de souligner au JdeM. Car si le risque de base (celui des femmes qui n'ont jamais pris la pilule) est minime, on peut bien l'accroître de 20 ou même 38 %, cela ne fera pas une différence notable en pratique.

Si on prend la peine de lire l'article du NEJM, on constate que ce risque annuel de base est de 55 par 100 000 dans l'échantillon danois. Dit autrement, c'est un peu comme si les femmes participaient à une (sinistre) loterie qui recommencerait à chaque année. Pour chaque période d'un an, chacune de celles n'ayant jamais pris la pilule aurait 1 chance sur 1818 de tirer le mauvais numéro (un cancer du sein) alors que pour les femmes qui ont pris la pilule, on parlerait de... 1,2 chance sur 1818 (ou si vous préférez, 1 sur 1515).

Ça vous dégonfle une histoire en ti-péché, hein ? Le résumé de l'article était pourtant assez clair sur la faiblesse de l'effet en termes de risque absolu — «approximativement 1 cancer du sein supplémentaire pour 7690 femmes prenant la contraception hormonale» —, et la conclusion l'était encore plus : «Ce risque supplémentaire doit être comparé aux importants bénéfices de la contraception hormonale, comme une bonne efficacité contraceptive et des risques réduits de cancer des ovaires, de l'endomètre et possiblement colorectal (mon soulignement).» Parce que oui, la pilule contraceptive fait ça aussi.

Souvenons-nous aussi de ce qui s'est passé en 2015, quand le Centre international de recherche sur le cancer a déclaré qu'un consommation soutenue de charcuteries (50 g par jour) haussaient le risque de cancer colorectal de 18 %. Tout le monde, ou presque, n'avait retenu que ce chiffre (un risque relatif, encore), et cela avait fait des manchettes grosses comme ça, mais le risque absolu racontait une histoire pas mal moins effrayante : pour un homme de 50 ans, manger beaucoup de charcuterie implique d'avoir 0,80 % de chance de développer une tumeur colorectale au cours des 10 prochaines années, au lieu de... 0,68 % sans manger de charcuteries. Big deal.

Un jour, il faudra bien que les médias finissent par comprendre ces notions — ou, selon le cas, par accepter d'en tenir compte dans le traitement de l'information. Je veux bien croire qu'il importe d'aller chercher des clics, mais je ne crois pas qu'on puisse y parvenir à long terme si, en répandant des faussetés, on empire encore la méfiance envers les journalistes...

P.S. La section blogues de notre site est encore en construction. Pour discuter de ce billet, rendez-vous sur ma page Facebook professionnelle.