L'abeille qui mangeait trop de brocoli

CHRONIQUE / C'est cette phrase qui m'a mis la puce à l'oreille : «Ceci est la première étude complète à documenter l'impact des transports de ruche [souvent sur de grandes distances] sur la santé des abeilles et leur stress oxydatif.» Je me suis tout de suite dit : Hein ? La première, est-ce bien possible ?

C'est que dans le dossier des abeilles, le débat public est entièrement centré sur les néonicotinoïdes, ce qui se comprend aisément puisque il est vrai que ces insecticides font partie du problème. Et on ajoute souvent qu'il y a aussi «d'autres problèmes», dont le voyageage fréquent des ruches sur des distances parfois impressionnantes — un apiculteur de la rive sud de Québec me disait l'an dernier qu'il s'était rendu jusqu'à Mingan pour polliniser une bleuetière — mais on passe rapidement par-dessus, sans donner de détails.

J'ai voulu en savoir plus sur ces «autres facteurs», mais j'ai eu un peu de mal à trouver des études là-dessus. Et s'il est vrai que celle que je cite plus haut, qui date de seulement 2016, était la première d'envergure à documenter cette question, alors tout s'explique. Mais est-ce bien possible que même en dehors des médias, la communauté scientifique ait réalisé tant de travaux sur les néonicotinoïdes tout en laissant plus ou moins de côté la question des transports et de la pollinisation ?

C'est en tentant d'éclairer ce point que je suis tombé sur les résultats encore préliminaires, mais combien fascinants, d'une étudiante du biologiste PIerre Giovenazzo, de l'Université Laval. Essentiellement, ses données suggèrent (pour l'instant) que les transports eux-mêmes ne sont pas un problème, mais que lorsque les ruches doivent butiner des monocultures et qu'il n'y a pas ou peu d'autres sources de pollen dans les environs, alors les abeilles s'en ressentent beaucoup. Dans l'expérience qu'a faite l'étudiante Claude Dufour, les abeilles qui passaient quelques semaines à polliniser des cannebergières étaient particulièrement touchées parce que ces cultures sont en milieu agricole, où la diversité florale a beaucoup diminué depuis quelques décennies. Ces abeilles-là ont produit entre 25 et 30 kg de miel de moins par ruche, ce qui est énorme. Bref, il semble que pour une abeille qui vit ne moyenne 45 jours, passer quelques semaines à polliniser des canneberges soit l'équivalent humain de se nourrir uniquement de brocoli pendant 20 ou 30 ans : c'est bon pour la santé, le brocoli, mais il y a quand même des limites... Notons qu'il est aussi possible que la pollinisation expose les abeilles à plus d'insecticides et que la concentration des ruches dans les mêmes régions au même moment favorise la propagation des parasites. Plus de détails dans mon papier paru ce matin.

Ce que je veux faire ressortir, ici, c'est pourquoi il y a eu relativement peu de recherche consacrée à cet aspect des choses, alors que tout le monde reconnait son importance. Le fait que le phénomène soit assez récent y est pour quelque chose, selon M. Giovenazzo : «Les mouvements des colonies se sont accentués durant les 10 dernières années environ. Au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, cela s’est fait avec l'augmentation de surfaces de culture du bleuet  (+ la canneberge au Québec). Aux USA, c’est la surface des cultures d’amandes qui a explosé», m'a-t-il écrit lors d'un échange de courriels.

Mais il se peut aussi qu'une partie de l'explication soit plus, disons, politique — ce qui ne serait pas très étonnant compte tenu de la place qu'a prise l'idéologie dans ce dossier au cours des dernières années. «Je ne dirais pas un «angle mort» de la recherche, mais [cela montre] plutôt l’importance que les intervenants / décideurs ont mis sur l’impact des pesticides sur les abeilles. Beaucoup d’argent de recherche est allé vers cette thématique», indique M. Giovenazzo.

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