Donald Trump et sa femme Melania sont venus mardi se recueillir dans la synagogue de Pittsburgh où un tireur antisémite a abattu onze fidèles.

La part de Trump

ÉDITORIAL / Le massacre de la synagogue de Pittsburgh est-il la faute à Donald Trump? Et les colis piégés de la semaine dernière? L’influence des personnalités publiques est une question importante, mais on s’y prend généralement mal pour y répondre.

Les médias ont toujours le même modus operandi : on cherche sur les réseaux sociaux des filiations entre les auteurs des attentats et M. Trump (ou d’autres politiciens associés à la mouvance populiste). Cesar Sayoc, accusé d’avoir envoyé des bombes à CNN et à d’autres «ennemis» du président américain, appuyait ouvertement M. Trump et semblait partager son hostilité envers les médias traditionnels. L’homme qui serait derrière la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers, parlait des immigrants avec une rhétorique semblable à celle du président républicain («invasion») — même s’il ne le trouvait pas assez antisémite à son goût. Plus près de nous, on a aussi trouvé qu’Alexandre Bissonnette s’était beaucoup intéressé à la visite de Marine Le Pen au Québec.

Il est évident qu’en cherchant sur la page Facebook de gens violemment xénophobes, on trouvera des signes de sympathies à l’égard de politiciens anti-immigrants. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. Rien n’indique que l’individu ne se serait pas radicalisé de toute manière. Son admiration pour tel ou tel politicien peut très bien n’être qu’un effet, pas une cause. Non, si les Trump de ce monde ont une part de responsabilité dans ces affaires, elle n’est pas au niveau individuel.

Il y a une quinzaine d’années, on ne voyait pas tous ces gestes (parfois tragiques) de xénophobie qui peuplent l’actualité d’aujourd’hui. La peur de l’Autre existait, bien sûr, mais les normes sociales réprouvaient l’intolérance. Ce racisme s’exprimait surtout en privé, et encore pas dans tous les cercles.

Or cette norme a manifestement changé. Depuis seulement deux ou trois ans au Québec (mais la tendance est la même ailleurs), nous avons eu droit à la tuerie de la mosquée, aux bannières «Remigration» et «Réfugiés non merci», aux «Saguenay ville blanche», à des messages haineux envoyés à des synagogues, à des femmes voilées qui se font invectiver dans la rue et à des mosquées vandalisées, sans rien dire des tonnes de propos vicieux qui s’étalent maintenant sans gêne sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Difficile de mettre le doigt sur ce qui a initié ce changement. Mais le fait est que les leaders de la mouvance populiste, qu’ils soient en politique ou dans les médias, y ont joué un rôle important. Quand M. Trump décrit (à répétition) les musulmans comme une menace et les immigrants latinos comme des «animaux», des «violeurs» et une «infestation», il contribue activement à normaliser la xénophobie. Quand certains acteurs de la radio de Québec disent et répètent que les musulmans sont «incompatibles» avec la culture occidentale et qu’aucun imam n’aurait jamais condamné le terrorisme jihadiste, ils contribuent à normaliser l’islamophobie. Inutile de multiplier les exemples.

Or quand une norme sociale change, la définition de ce qui est extrême change aussi. Ce qui était autrefois le fait d’extrémistes (les discours ouvertement racistes ou anti-immigrant) est maintenant devenu relativement commun, et ce qui était presque inexistant (les gestes haineux, parfois violents) est devenu le nouvel extrême.

En travaillant allègrement à changer cette norme, et en en profitant au passage, les politiciens comme Donald Trump, ainsi qu’une frange irresponsable du monde médiatique, ont aidé à créer un climat plus propice aux passages à l’acte.

C’est en ce sens, et pas à cause des liens (parfois ténus) qu’on leur trouve avec des terroristes, que ces gens-là ont «du sang sur les mains».