Le premier ministre Justin Trudeau a récemment été blâmé par la commissaire fédérale à l'éthique pour un voyage que sa famille et lui ont fait pour se rendre en vacances dans l'île privée de l'Aga Khan, richissime leader religieux ismaélien dont la fondation est inscrite au registre des lobbyistes fédéraux.

La décence

ÉDITORIAL / Bien des gens ont découvert avec stupeur, lors de la présidentielle américaine de 2016, le degré de sans-gêne avec lequel certains acteurs politiques tordaient la vérité — quand ils ne proféraient pas des mensonges d’une évidence grossière — et l’aisance cynique avec laquelle leurs partisans les acceptaient. On était officiellement entré, disait-on, dans l’«ère post-vérité». Or ce n’est malheureusement pas en 2017 qu’elle s’est terminée.

Les dernières semaines, en effet, n’ont pas manqué d’exemples pour prouver que la vérité factuelle n’est pas traitée avec moins d’indécence qu’avant. En voici quelques preuves récentes parmi d’autres.

- En décembre 2016, le premier ministre Justin Trudeau et sa famille ont passé une semaine de vacances dans l’île privée de l’Aga Khan, richissime leader religieux ismaélien dont la fondation est inscrite au registre des lobbyistes fédéraux. Sa femme Sophie Grégoire s’y est de nouveau rendue, avec une amie et leurs enfants, quelques mois plus tard. La semaine dernière, alors que la commissaire fédérale à l’éthique Mary Dawson venait à peine de le blâmer pour avoir enfreint les règles de conflit d’intérêts, alors que son rapport notait que l’Aga Khan avait peut-être été un ami de son père Pierre Elliott Trudeau, mais qu’il n’avait pas eu de contact avec Justin Trudeau et sa famille avant qu’il ne devienne chef du PLC (donc un premier ministre potentiel), celui-ci a persisté à le décrire comme un ami personnel. Au moins M. Trudeau s’est-il excusé, une capacité qui se perd elle aussi, apparemment…

- Donald Trump, qui s’est fait élire en dénonçant les élites de Washington qui s’en mettent plein les poches, a fait passer ce mois-ci une réforme fiscale qui réduit drastiquement l’impôt des entreprises (de 35 à 21 %). Il l’a décrite comme «un cadeau de Noël incroyable» pour la classe moyenne et a affirmé que les nouvelles règles allaient lui coûter une fortune, personnellement. Plusieurs analyses indépendantes ont cependant indiqué que les congés de taxes aux entreprises n’amènent pas toujours des emplois, que la classe moyenne ne profitera que d’une baisse mineure et très temporaire de ses impôts et que M. Trump économisera des millions. Drain the swamp, qu’il disait…

- Le président du syndicat de la police de Montréal, Yves Francœur, a accusé dans divers médias les ministres libéraux Raymond Bachand et Jean-Marc Fournier d’avoir accepté du financement politique d’un promoteur immobilier de Montréal en échange d’un changement de zonage en 2012. Il a également accusé la DPCP et l’actuel chef de la police de Québec, Robert Pigeon (alors à la SQ) d’avoir bloqué une enquête à ce sujet. Mais M. Francœur n’a présenté aucun fait pour appuyer ses dires, qui ont été niés en bloc par tous les acteurs concernés de près ou de loin — notamment l’ancienne procureure de la commission Charbonneau, Sonia Lebel. Il a été démontré qu’il a confondu M. Bachand avec un autre ministre (Claude Béchard), le zonage ne relève pas du provincial de toute manière, et une enquête rendue publique ce mois-ci, menée par plusieurs corps policiers, dont la SQ et la GRC, a conclu que les allégations du chef syndical n’ont aucun fondement. M. Francœur a toutefois refusé de quitter ses fonctions maintenant que sa crédibilité est gravement entachée — il écarte même l’idée de s’excuser ou de se rétracter.

Joyeuse année 2018 quand même…