Quand Irma s’approchait des Caraïbes, il régnait au-dessus de l’Atlantique Nord une crête de haute pression qui a persisté des jours durant. Cette carte montre les différences de pression par rapport à la moyenne du sol jusqu’à une altitude de 5000 à 6000 mètres.

Irma aurait-elle perdu sa queue?

CHRONIQUE / «L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?», demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

«L’ouragan Irma vient à peine de passer et je me pose la question suivante : on a vu sa trajectoire suivre une ligne relativement droite sur une bonne distance dans les Caraïbes, mais, tout à coup, Irma a tourné brusquement sur sa droite pour foncer vers la Floride. Comment expliquer ce virage à 90°, où il n’y a pourtant aucun relief pour faire tourner les vents?» demande Jacques Boucher, de Charlesbourg.

En général, les ouragans ont une trajectoire qui suit les vents dominants, ce qui les amène du large des côtes africaines, où ils se forment, vers l’Amérique, pour ensuite tourner progressivement vers le nord, puis retourner vers l’est. Cela les fait souvent (et heureusement) manquer le continent et retourner vers l’Europe pour mourir au beau milieu de l’océan, mais ils atteignent aussi parfois les terres, et leur course vers le nord en amène parfois les «restants» sur le sud du Québec — le 3 septembre dernier, d’ailleurs, il est tombé 20 mm de pluie sur Québec, gracieuseté de Harvey, le même qui avait inondé le Texas en août.

Cependant, les ouragans sont essentiellement formés d’air et de vapeur d’eau. Et comme tous les gaz, ils obéissent à une loi de la physique absolument implacable qui stipule qu’ils doivent toujours se déplacer des régions où la pression atmosphérique est la plus forte vers ceux où la pression est la plus faible. Or quand Irma s’approchait des Caraïbes au début de septembre, il régnait au-dessus de l’Atlantique Nord une crête de haute pression qui a persisté des jours durant, comme le montre notre carte. Cela a donc empêché l’ouragan de remonter vers le nord aussi tôt qu’il l’aurait fait autrement.


On ne peut pas vraiment se fier aux vents de surface. Près du sol, il y a toujours de la friction qui peut faire tourner les vents d’une trentaine de degrés. Alors si on veut prévoir où une tempête va aller, il faut aller voirplus haut.
Alexandre Parent, météorologue chez Environnement Canada

En outre, il y avait aussi au-dessus du Midwest une forte zone de basse pression, qui s’est trouvée à «aspirer», si l’on veut, le cyclone tropical dès qu’il a pu contourner la crête de l’Atlantique Nord.

C’est la conjonction des deux, explique le météorologue d’Environnement Canada Alexandre Parent, qui a fait tourner Irma si brusquement.

Ajoutons une dernière chose, ici : la carte que l’on voit plus haut montre les différences de pression par rapport à la moyenne du sol jusqu’à une altitude de 5000 à 6000 mètres. L’intérêt de monter si haut est que, indique notre météorologue, «on ne peut pas vraiment se fier aux vents de surface. Près du sol, il y a toujours de la friction qui peut faire tourner les vents d’une trentaine de degrés. Alors si on veut prévoir où une tempête va aller, il faut aller voir plus haut».

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«Y a-t-il une relation entre la belle température que l’on connaît présentement [le 19 septembre, NDLR] et le passage de l’ouragan Irma ? À nos latitudes, les queues d’ouragan nous amènent habituellement des pluies chaudes, qui sont les restants de la masse d’air chaude et humide poussée par le passage des ouragans plus au sud. Dans le cas d’Irma, la quantité d’eau déversée au sud semble avoir été de beaucoup plus importante que la normale. Se pourrait-il que la queue de cet ouragan ne nous ait amené que de l’air chaud, sans la pluie?» demande Louis Dorais, de Cap-Rouge.

Quand il faut beau et chaud quelque part, cela s’accompagne à peu près toujours d’une pression atmosphérique élevée parce que les gaz, quand on les chauffe, prennent de l’expansion. Or les ouragans sont des systèmes de basse pression. Ils ne peuvent donc pas vraiment, par définition, amener du temps chaud et sec.

En outre, au moment où Irma passait sur le nord de la Floride, vers le 12 septembre, une crête de haute pression venant de l’ouest était sur le point d’atteindre le Québec. Elle a éventuellement bloqué le passage à Irma, «qui est allée mourir près de la vallée de l’Ohio et ne nous a pas affectés», dit M. Parent.

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«Pourquoi la pluie qui tombe lors d’un ouragan n’est-elle pas salée? Cette eau vient pourtant de l’océan, non?» demande Hélène Pouliot.

La raison principale est que la température d’ébullition du sel (NaCl) est beaucoup, beaucoup trop élevée pour qu’il s’évapore en même temps que l’eau : on parle ici de 1413 °C ! Quand de l’eau de mer s’évapore, donc, elle laisse donc vraiment tout le sel derrière elle — c’est d’ailleurs pour ça que la mer est salée.

Mais il peut quand même y avoir un (tout petit) peu de sel dans l’eau de pluie. En 2011, au cours des deux jours où l’ouragan Irène a balayé les côtes de la Caroline du Nord, des chercheurs de l’endroit ont analysé la composition de la pluie qui tombait. Dans leurs quatre premiers échantillons, prélevés alors que le vent venait de la mer, les concentrations de «sel» — soit le total des chlorures (Cl-) et les ions sodium (Na+), c’est-à-dire ce que devient le sel quand il est dissous dans l’eau — dans la pluie ont varié entre 4 et 15 milligrammes par litre (mg/l).

La journée suivante, les vents avaient tourné et provenaient de l’intérieur des terres. Les concentrations de sel dans la pluie ont alors chuté entre 0,5 et 5 mg/l.

Dans tout les cas, c’est vraiment très peu, remarquez bien : des milliers de fois moins que ce qu’il y a dans l’eau de mer (35 000 mg/l), et c’est même pas mal moins que ce qu’il y a généralement dans les rivières (100 mg/l). Mais cela montre aussi qu’en mer, les vents soulèvent continuellement des gouttelettes d’eau salée qui peuvent rester suspendues assez longtemps dans les airs. Quand la pluie tombe dans un air salin, elle se mélange à ces aérosols et s’en trouve très légèrement salée.

Source : - K.M. Mullaugh et al., «Dynamics of the chemical composition of rainwater throughout Hurricane Irene», Atmospheric Chemistry and Physics, 2013, goo.gl/WL8Fqh