Jean-François Cliche
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Quelle architecture pour la pandémie?

Science

Quelle architecture pour la pandémie?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Y a-t-il des gens qui revoient présentement les normes architecturales afin de les adapter aux pandémies? Et si oui, quels changements sont envisagés? Je le demande parce que je suis récemment allé dans une clinique médicale et, étrangement, tout l’espace me semblait à repenser! Même les portes d’un supermarché auraient mieux convenu parce qu’elles s’ouvrent toutes seules, ce qui ne force pas tout le monde à toucher la même poignée!», demande Jacques Foucher, de Laval.

Oui, il y a des gens, et même pas mal, qui pensent à tout ça. Tenez : dès le mois de mars dernier, le magazine spécialisé Architectural Digest abordait cette question précise, évoquant toutes sortes de changements possibles à venir, notamment pour minimiser les contacts surfaces-mains. Il peut s’agir de portes automatiques, comme M. Foucher le mentionne, mais aussi d’ascenseurs à commande vocale ou de toilettes publiques sans porte (l’intérieur est alors caché par deux pans de mur décalés). Ces solutions existent déjà, mais sont sans doute appelées à se répandre davantage.

Et il n’est pas étonnant, au fond, que des architectes se penchent là-dessus. Comme le dit André Potvin, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval, «par essence l’architecture, c’est la science du corps en mouvement dans l’espace et dans le temps [...] et la pandémie est venue jouer là-dedans, par exemple avec la règle du 2 mètres».

Il est encore trop tôt pour dire quels changements permanents la pandémie aura apporté à l’architecture, mais on peut déjà raisonnablement penser que le télé-travail est là pour rester, poursuit M. Potvin. Ce qui va immanquablement marquer l’architecture et l’urbanisme — besoin d’une pièce de plus dans les logements pour se faire un bureau, demande réduite pour les tours à bureau, possiblement moins de déplacements quotidiens dans les villes, etc.

Or, d’autres aspects de l’architecture, qui sont moins directement liés à la transmission des maladies, seront eux aussi peut-être transformés. M. Potvin se spécialise en «architecture bioclimatique», qui consiste à concevoir des bâtiments de manière à recourir le plus possible à la lumière, au chauffage et à la ventilation naturelles et passives. Et à son avis, l’actuelle pandémie plaide pour ce type de bâtiment, tout particulièrement du point de vue de la ventilation puisque le virus se propage très facilement dans des espaces clos et mal aérés.

«Depuis 50 ans, on construit des bâtiments à aires profondes parce qu’on a accès à la ventilation mécanique. Ça, c’est peut-être appelé à changé», estime-t-il. Ainsi, une bâtisse faite de plusieurs ailes assez étroites va s’aérer beaucoup plus facilement qu’une autre qui aurait la forme d’un cube parce que, pour un même volume, la première offre plus de contact avec l’extérieur et parce que l’air frais n’a pas besoin de parcourir une aussi grande distance avant d’en atteindre le centre.

Fait intéressant, M. Potvin est membre du groupe de recherche Schola, qui a passé en revue toutes les écoles primaires du Québec afin de faire un «état des lieux» et d’aider à les améliorer. «Et on voit que notre parc d’écoles a de grandes qualités parce qu’il a en bonne partie été conçu à une époque où la ventilation mécanique n’était pas encore répandue. […] Mais dans bien des cas, on a condamné des fenêtres et perdu des systèmes très simples comme les vasistas [NDLR : partie ouvrable dans le haut des fenêtres ou des portes]. On a souvent condamné le haut des fenêtres et abaissé les plafonds pour faire passer la ventilation mécanique, mais nos travaux montrent que la plupart de ces bâtiments-là pourraient être naturellement ventilés.»

La même chose vaut d’ailleurs pour les CHSLD, dont la mauvaise ventilation a empiré l’épidémie. «Beaucoup d’entre eux sont d’anciens bâtiments étroits, construits en long, mais qui dans bien des cas ont perdu leur ventilation naturelle», déplore M. Potvin.

«Mon but n’est pas de condamner la ventilation mécanique, insiste-t-il. […Celle-ci] est utile, et même nécessaire en hiver quand les bâtiments doivent être fermés. [...] Mais il faut d’abord privilégier les stratégies naturelles et passive et le problème, dans ce domaine, c’est qu’on a tendance à penser tout de suite aux solutions technologiques.»

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Peut-on «cesser» d’être autiste ?

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Peut-on «cesser» d’être autiste ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Serait-il possible que l’on soit autiste léger pendant l’enfance et que l’on réussisse petit à petit, en devenant adulte, à surmonter son autisme pour revenir dans une certaine «norme» comportementale», demande Laurette Wolles, d’Écully (France).

L’autisme, s’il est besoin de le rappeler, est ce trouble du développement marqué par une difficulté d’entrer en contact et de communiquer avec les autres. On s’en rend habituellement compte avant l’âge scolaire parce que les enfants qui en sont atteints ont souvent un retard de langage, semblent peu intéressés à jouer avec leurs pairs et peuvent montrer des comportements et des façons de communiquer qui sont très répétitifs — par exemple, une tendance à empiler ou à aligner leurs jouets, l’usage de phrases toutes faites entendues à la télé ou dans d’autres conversations et qui sont difficiles à comprendre pour qui n’en connaît pas le contexte original, etc.

Maintenant, est-ce qu’un enfant peut «en revenir», comme on dit, et éventuellement vivre une vie que l’on qualifierait de «normale» ? La réponse générale est clairement oui, mais avec pas mal de nuances.

D’abord, explique Baudoin Forgeot d’Arc, chercheur et spécialiste de l’autisme de l’Université de Montréal, «l’autisme est généralement décrit comme un frein ou un retard alors qu’en réalité, c’est souvent juste que le développement de l’enfant prend une trajectoire différente. Par exemple, certains autistes vont être capables d’apprendre à lire et écrire alors qu’ils ne parlent pas encore très bien, ce qui est impensable chez les non-autistes».

Alors si l’enfant continue de se développer, il est clair qu’il peut revenir dans ce qu’on appelle la norme. «Ça ne veut pas dire que l’autisme n’est plus là», nuance M. Forgeot d’Arc, puisque ces gens-là vont souvent conserver certaines particularités de langage, de raisonnement ou de comportement, mais cela n’ira pas au-delà de la particularité — lire : ça ne les empêchera pas de bien fonctionner en société.

Alors la question est : quel est le point de départ de l’enfant ? Si l’autisme est très sévère, ou si l’enfant a aussi un des troubles associés à l’autisme, comme une déficience intellectuelle, alors son pronostic n’est pas bon, même s’il peut faire des progrès. Cependant, le mot autisme recouvre un très large spectre, une sorte de dégradé où tous les tons intermédiaires existent et où «la frontière entre les autistes et les non-autistes est plus ou moins arbitraire. Alors pour ceux qui sont au départ proche de cette frontière, oui, il est très possible de passer d’un côté à l’autre», explique M. Forgeot d’Arc.

À cet égard, d’ailleurs, lui et son collègue Laurent Mottron, qui mène lui aussi des recherches sur l’autisme à l’UdeM, dénoncent le surdiagnostic qui s’est généralisé depuis une vingtaine d’années. «Si vous prenez 100 personnes diagnostiquées autistes aux États-Unis, il y en a les trois quarts chez qui les signes d’autisme sont pratiquement imperceptibles. Il y a vraiment un surdiagnostic et c’est un gros problème. En une quinzaine d’années, la prévalence (ndlr : le pourcentage de la population qui est atteint) a été multiplié par quatre, ce qui n’a aucun sens. Alors il faut au départ différencier entre l’autisme «pur», pour ainsi dire, et les signes très mineurs qui peuvent être dus à autre chose», dit Dr Mottron.

À cet égard, renchérit d’ailleurs M. Forgeot d’Arc, cette «obsession du système scolaire pour le diagnostic d’autisme» peut même être nuisible pour l’enfant. «L’anxiété, par exemple, peut mener à un certain isolement social. Alors ça peut passer pour de l’autisme, surtout si l’enfant a également des traits autistes légers. À ce moment-là, le besoin de l’enfant, c’est de traiter le trouble anxieux, sauf que le système a tendance à mettre beaucoup de ressources sur le diagnostic d’autisme», ce qui empêche d’aider l’écolier comme on le devrait, note le chercheur.

Quoi qu’il en soit, il est évident que ces cas très légers, ou même qui n’auraient jamais dû recevoir de diagnostic, peuvent avoir des vies d’adultes essentiellement comme les autres. Or même si on ne retient que le «noyau dur de l’autisme, dit Dr Mottron, soit ceux qui ne développent quasiment pas de langage oral entre 2 et 5 ans, qui ont des comportements répétitifs importants et qui ne vont presque pas vers leurs pairs, même dans ce groupe-là, vous en avez environ 10 % qui connaîtront ce qu’on appelle le optimal outcome. À l’âge de 12 ans, ils se seront développés de telle manière qu’ils seront pratiquement indistinguables de leurs pairs du même âge».

À l’inverse, poursuit-il, un autre 10 % ne montreront essentiellement aucun progrès entre 2 et 12 ans, et le 80 % restant va inclure toutes les variations possibles entre les deux extrêmes. «L’autisme est probablement le seul trouble qui évolue de manières aussi variées», constate Dr Mottron.

Malheureusement, poursuit-il, il est pour l’instant impossible de prédire quelle direction prendra le développement un enfant autiste. «Il n’existe pas de prédicteur du pronostic à l’heure actuelle. Et ça, c’est très démoralisant pour les parents», dit le psychiatre.

Peut-être pire encore, il n’est même pas sûr que l’on est capable d’influencer le développement de ces enfants. Il y a bien des études qui suggèrent que telle et telle mesures peuvent aider mais, «quand on est très rigoureux (autant qu’on doit l’être pour prouver l’efficacité d’un médicament, par exemple) et qu’on regarde si c’est bien notre traitement qui a amené l’enfant à se développer comme il l’a fait, eh bien on se rend compte que ce n’est clair», indique Dr Mottron.

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Pourquoi la COVID-19 frappe-t-elle les noirs plus durement?

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Pourquoi la COVID-19 frappe-t-elle les noirs plus durement?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Considérant le fait que les noirs aux États-Unis représentent environ 13 % de la population américaine, serait-il possible de connaître leur proportion parmi les quelque 180 000 morts de la COVID-19 recensés à ce jour? Je pose cette question car on rapporte que la population noire est plus pauvre et moins instruite en plus de souffrir de surpoids, à cause d’un mauvais régime alimentaire. Est-ce que cela témoigne de "racisme systémique"?», demande Pierre Sénécal, de Saint-Lambert.

Les Afro-Américains sont bel et bien surreprésentés parmi les cas, les hospitalisations et les décès liés à la COVID-19. L’écart peut certainement s’expliquer en bonne partie par le racisme, puisque les populations défavorisées succombent plus au coronavirus et que les noirs sont clairement plus pauvres que la moyenne aux États-Unis. Mais il n’y a pas que cela non plus.

D’après des statistiques de la santé publique américaine (CDC) datant du 19 août, les «noirs non-latino» comptent pour près de 13 % de la population américaine, mais pour 22 % des décès liés à la COVID-19. C’est donc dire qu’en proportion, les Afro-Américains meurent 1,7 fois plus du coronavirus que la moyenne. C’est l’inverse chez les blancs : 60 % de la population, mais seulement 52 % des décès. Cela vaut aussi pour d’autres minorités visibles, disons-le, mais la question qui m’est adressée concerne les Afro-Américains, alors je m’en tiendrai à eux.

La disparité est encore pire quand on tient compte de la pyramide d’âge, puisque les Américains blancs sont de manière générale plus vieux que les «non-blancs». Leur âge médian (la moitié de la population est plus jeune que la médiane, et l’autre moitié est plus vieille) est de 44 ans, contre 31 ans pour les minorités ethniques et raciales — Afro-Américains, latinos, asiatiques, etc. Comme la COVID-19 fauche davantage chez les personnes âgées, cela implique que ce sont les blancs qui auraient en principe dû être sur-représentés dans les statistiques de mortalité. Et quand le CDC ajuste ses données pour en tenir compte, les noirs ne meurent plus 1,7 fois plus, mais bien 2,2 fois plus que la moyenne américaine.

(D’ailleurs, tout indique que cela vaut pour ce côté-ci de la frontière aussi, d’après des données de la Santé publique obtenues la semaine dernière par ma collègue de La Presse Isabelle Hachey. Dans les quartiers de Montréal où les noirs représentent 3,6 % ou moins des résidants, les cas de COVID-19 sont de 555 par 100 000 personnes, alors que c’est trois fois plus, soit 1509 par 100 000, dans les quartiers où ils sont 14 % et plus de la population.)

Comment l’expliquer? Une partie de la différence tient simplement au fait que les Afro-Américains s’adonnent vivre disproportionnellement dans plusieurs des régions des États-Unis qui ont été les plus durement touchées par la pandémie. New York, par exemple, est de loin l’endroit où la COVID-19 a fauché le plus de vies aux États-Unis, avec 281 décès par 100 000 habitants — soit de 100 décès par 100 000 de plus que n’importe où ailleurs. Or les Afro-Américains représentent le quart (24,3%) des habitants de la Grosse Pomme, soit presque le double de leur proportion dans l’ensemble des États-Unis (13 %). De même, la Louisiane vient au quatrième rang des États où le taux de mortalité est le plus élevé (102 par 100 000 hab.), et les noirs y comptent pour environ le tiers de la population. Et l’on pourrait allonger longtemps la liste des exemples par État, par ville ou par quartier.

Quand le CDC intègre la répartition géographique à ses calculs, les Afro-Américains ne meurent plus du coronavirus 2,2 fois plus que la moyenne, mais bien 1,8. C’est donc moindre, mais un écart substantiel persiste.

Il est possible, comme M. Sénécal l’indique, que l’obésité plus fréquente chez les noirs américains soit en cause. En ajustant pour les différences d’âge entre les groupes «raciaux» (puisque vieillir augmente le risque de surpoids), près de 50 % des Afro-Américains sont obèses, contre seulement 42 % chez les caucasiens. Or l’obésité accroît justement le risque de faire une forme sévère de la COVID-19. Il est donc tentant de faire le lien.

Cependant, un rapport de l’Agence pour la recherche et la qualité des soins de santé (rattachée au CDC) paru cet été s’est penchée sur la question et a conclu que «les disparités de santé pré-COVID-19 [entre blancs et noirs […] semblent trop petites pour expliquer des taux de mortalité par deux fois supérieurs ou plus».

Les auteurs de ce rapport proposent plutôt de regarder du côté de la composition des ménages et des secteurs d’emplois où sont concentrés les noirs. Ceux-ci sont sur-représentés parmi les travailleurs de la santé (16 % y travaillent contre 10% des blancs). D’autres travaux ont par ailleurs montré qu’ils sont aussi sur-représentés parmi les employés d’épicerie et de pharmacie, les transports en commun, la conciergerie et les employés de livraison et d’entrepôt. Bref, les Afro-Américains étaient plus susceptibles que la moyenne d’occuper des emplois qui se sont retrouvés «sur la ligne de front» pendant le pire de la pandémie. Et si l’on ajoute à cela qu’ils vivent dans des ménages en moyenne plus populeux que les blancs (3,1 personnes par logement pour les premiers, 2,8 pour les seconds), alors il s’ensuit forcément que les Afro-Américains les plus à risque de faire une forme sévère de la COVID-19 vivaient plus souvent sous le même toit qu’un travailleur qui ne pouvait pas travailler de la maison : 57 % chez les noirs à risque, contre 47 % chez les blancs à risque, selon le rapport paru cet été. Ça aussi, ça peut être une bonne partie de l’explication.

Maintenant, est-ce un signe de racisme systémique? Encore une fois, certains aspects de tout cela relèvent très manifestement du racisme : revenus moindres qui poussent à vivre plus nombreux sous un même toit, concentration dans des emplois peu qualifiés, mal payés et déconsidérés (caissières, concierge, etc.), etc. Mais c’est un peu moins clair pour d’autres aspects (concentration dans les services de santé et les transports en commun), du moins du strict point de vue de l’exposition accrue à la COVID-19.

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Merdologie 101

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Merdologie 101

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il existe une multitude de fumiers — de poule, de mouton, de vache, purin de porc, etc. Ces excréments d’animaux sont épandus dans nos champs afin de les fertiliser et ainsi obtenir de meilleures récoltes. Alors je me demande : pourquoi les excréments humains ne seraient-ils pas réutilisés de la même manière ?», demande Yolaine Gauthier, Québec.

C’est tout à fait possible et, pour tout dire, cela se fait depuis très longtemps. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les manières de disposer des déjections humaines variaient du ville à l’autre (avec des niveaux de «succès» tout aussi variables), mais on connaît plusieurs cas où les matières fécales humaines étaient «recyclées» en engrais. En Grèce antique, par exemple, des «professionnels» nommés koprologoi vidaient les fosses privées et revendaient leur contenu à des fermiers, lit-on dans l’ouvrage The World of Ancient Greece : A Daily Life Encyclopedia. À Rome, une partie (apparemment pas très grande, mais quand même) des selles humaines étaient ramassées dans des chariots, puis vendues à des agriculteurs des environs.

Il semble que les villes médiévales autour desquelles les terres étaient naturellement riches et où l’élevage était répandu aient eu plus de difficulté à disposer de leurs matières fécales, puisque les campagnes environnantes n’avaient pas besoin d’engrais supplémentaire. En certains endroits et époques, les habitants jetaient simplement leurs besoins dans la rue et on comptait sur la pluie pour nettoyer les rues, avec les conséquences que l’on devine pour l’hygiène, les odeurs et la santé publique. Mais il demeure : l’usage des excréments humains comme fertilisants agricoles remonte à très loin dans le passé.

Et il se poursuit encore de nos jours, bien que de manière différente. Nos déjections passent maintenant par les égouts, dont les eaux doivent être traitées avant d’être rejetées dans la nature. Mais cela implique évidemment de séparer la matière fécale — que l’on appelle pudiquement les «biosolides», en jargon municipal —, qui doit bien aller quelque part par la suite.

Au Québec, d’après des chiffres du ministère de l’Environnement, un peu moins de la moitié (42 %) de ces biosolides sont «recyclés», pour la plupart sur des terres agricoles, le reste passant par les mêmes voies que les autres matières résiduelles, soit l’incinérateur (49 %) et l’enfouissement (9 %). Ce n’est pas une source très importante d’engrais puisque seulement 1,5 % des champs du Québec s’en servent, comparativement à 65 % pour les engrais minéraux et 50 % pour les fumiers animaux. Mais cela montre que la pratique existe.

On aurait tort, par ailleurs, de croire que tout ce caca s’en va directement aux champs. La matière fécale, qu’elle soit d’origine humaine ou animale, ne regorge pas seulement de nutriments pour les végétaux : elle est aussi très «riche» en microbes, dont plusieurs pathogènes connus, tels e-coli dans les selles humaines, la salmonelle dans les fientes de poules, etc. Plusieurs virus, notamment les norovirus qui sont une des principales causes de gastroentérite, se transmettent également par les selles. Alors épandre de la matière fécale directement dans les champs vient avec un risque de contamination, tant pour la nourriture qu’on y fait pousser que pour les sources d’eau potable environnantes.

C’est pourquoi des règlements obligent à traiter les «biosolides» municipaux avant leur usage dans des champs. Selon ce que l’on fait pousser dans un champ donné — les normes sont plus sévères lorsque les cultures sont destinées à la consommation humaine —, les boues municipales pourront être traitées à la chaux, séchées à hautes température ou compostées de manière industrielle (processus qui détruit la plupart des pathogènes). Précisons à cet égard que les composteurs domestiques n’atteignent pas des températures suffisamment élevées pour détruire les pathogènes, si bien qu’il est fortement déconseillé de se servir d’excréments pour fertiliser son jardin.

En 2016, l’Institut national de la santé publique (INSPQ) s’est penché sur l’usage des boues municipales en agriculture et a conclu que «les règles d’utilisation des biosolides actuellement prescrites au Québec, jumelées au caractère prudent des normes qui sont en vigueur, devraient permettre de maintenir les risques sous des niveaux acceptables».

Enfin, ajoutons que comme les gens jettent toutes sortes de choses dans leurs éviers (restants de peinture, médicaments, etc.), les biosolides peuvent également contenir des polluants chimiques. Mais de ce côté-là non plus, l’INSPQ n’a rien trouvé qui puisse atteindre des concentrations inquiétantes.

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L’«art» des sudokus, c’est aussi l’art de les coter !

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L’«art» des sudokus, c’est aussi l’art de les coter !

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Une question me turlupine depuis longtemps… Je me doute bien que les grilles de sudoku sont construites par ordinateur, mais comment fait-on pour déterminer à l’avance le niveau de difficulté d’une grille ?», demande Michelle Caron, de Québec.

Il n’existe pas de manière unique, ni même universellement partagée, d’établir le niveau de difficulté d’un sudoku. Dans certains cas, celui-ci est «mesuré» simplement en comptant le nombre de cases dans lesquelles un chiffre se trouve dès le départ : plus il y a de cases déjà remplies, plus on considère que le puzzle est facile à résoudre. Il est vrai qu’en règle générale, donner plus d’indices rend la tâche plus aisée, mais s’en tenir à cela ne donne vraiment qu’une mesure très, très grossière de la complexité de la grille.

À cause de cela, plusieurs générateurs de sudokus ont mis au point des manières beaucoup plus élaborées de noter la difficulté de leurs puzzles. Les échelles et les systèmes de pointage varient d’une compagnie à l’autre mais, en en consultant quelques-uns, on se rend vite compte que les mêmes principes de base reviennent constamment — voir notamment à ce sujet le site sudokuoftheday.com ou ce texte du Britannique Andrew C. Stuart, qui fabrique lui aussi des grilles et qui a écrit des livres sur l’«art» du sudoku.

Parmi ces principes, le plus fondamental est sans doute le niveau de complexité des techniques nécessaires pour compléter la grille. La plus élémentaire est celle qui consiste à simplement se servir des cases remplies pour trouver une ou des cases vides pour lesquelles il n’existe qu’un seul chiffre possible (ou un seul «candidat», comme on le dit parfois). Un sudoku qui peut se résoudre entièrement de cette manière est évidemment très facile — et formidablement ennuyant, ajouterais-je, mais c’est une autre question.

D’autres puzzles demandent de recourir à des techniques un peu plus élaborées, comme les «doubles cachés», c’est-à-dire quand deux cases de la même ligne ou colonne ne peuvent contenir que les deux mêmes chiffres-candidats. On ignore alors lequel des deux chiffres va dans quelle case, mais le fait de savoir qu’ils occupent nécessairement ces deux cases (peu importe dans quel ordre) constitue déjà un indice de plus.

Et il existe aussi des méthodes encore plus complexes, comme la technique dite du swordfish. Grosso modo, cela survient quand un même «candidat» apparaît dans deux cases vides de trois colonnes ET de trois lignes (cela donne 6 cases en tout). Si l’on parvient à déceler ce pattern, alors on sait que ce candidat sera forcément présent dans trois de ces six cases, et nulle part ailleurs dans ces trois colonnes/lignes. Cela permet d’éliminer d’autres possibilités et de continuer de progresser.

Encore une fois, chaque «fournisseur» de sudoku va coter la difficulté de ces techniques différemment. Certains vont tenir compte du fait qu’une technique doit obligatoirement être utilisée pour se sortir d’un cul-de-sac, du nombre de fois que chaque méthode doit obligatoirement être déployée, etc. Les résultats peuvent donc varier mais, dans l’ensemble, les résultats sont approximativement compatibles.

Fait intéressant, Andrew C. Stuart est allé jusqu’à mesurer le temps pris pour compléter ses sudokus en fonction de leur difficulté (telle qu’établie par son échelle à lui). Et il semble que sa manière de mesurer la complexité d’un sudoku soit tout-à-fait valable, puisque ses grilles «faciles» prennent autour de 15 et 20 minutes à remplir, ses «moyennes» entre 19 et 28 minutes, ses «difficiles» entre 25 et 45 minutes, et ses «diaboliques» entre 35 et 50 minutes.

Autre élément à mentionner : M. Stuart a compilé ces statistiques sur plusieurs milliers de ses sudokus. Des milliers ! Et pourquoi s’est-il donné tout ce mal ? «Nous avons tous des talents différents et à différents degrés, si bien que certains puzzles vont sembler faciles aux uns et difficiles aux autres, écrivait-il en 2007 dans un texte intitulé Sudoku Creation and Grading. (…) Bien coter la difficulté d’un sudoku est la principale préoccupation de tout faiseur de puzzles. Si trop de gens sont en désaccord avec votre cote, alors vous risquez fort de perdre votre public.»

D’où l’importance, pour les gens comme lui, de faire ce qu’il faut — peu importe la somme de travail que cela représente — pour bien noter ses grilles.

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Les pieds arrêtent-ils de grandir un jour ?

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Les pieds arrêtent-ils de grandir un jour ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai 53 ans et, depuis que j’ai atteint ma taille adulte, j’ai toujours porté des souliers de grandeur 10. Mais il semble maintenant que les 10 sont devenus beaucoup trop petits. À la boutique de chaussures, une employée a mesuré mes pieds et je dois désormais porter des 12. Alors je me demande : est-il possible que mes pieds aient grandi depuis les deux ou trois dernières années, ou est-ce que les tailles de chaussures ont changé ?», aimerait savoir Daniel Hurtubise, de Gatineau.

Il est effectivement possible que les barèmes ne soient pas les mêmes pour toutes les chaussures. «Depuis que la confection des chaussures se fait beaucoup dans les pays asiatiques, les pointures ne sont pas universelles d’un pays à l’autre. Cela fait en sorte qu’une pointure 8 dans une marque peut être équivalent à un 9 dans une autre et peut aussi expliquer le changement de pointure au fil du temps», indique la podiatre Emmanuelle Lamontagne, de la clinique Santé Podiatres, à Québec. Mais ce n’est pas la seule explication possible.

Contrairement à une croyance populaire tenace voulant que les pieds grandissent toute la vie durant, ils cessent bel et bien de croître en même temps que le reste des os, soit vers l’âge de 22 ans au maximum. Et comme le reste du squelette, ils ne se remettent plus jamais à «pousser» par la suite. Or cela ne veut pas dire qu’ils ne changent plus jamais.

Nous avons tous sous le pied une «arche» plus ou moins prononcée, dans laquelle passent des tissus élastiques qui agissent à la manière d’un ressort. Quand on pose le pied par terre en marchant ou en courant, l’arche se «déplie» légèrement, ce qui tend ses ligaments. Cela a pour effet de répartir la charge sur l’ensemble du pied, d’amortir les chocs et d’emmagasiner l’énergie pour ensuite la réutiliser pour continuer d’avancer, quand on lève le pied. En bout de ligne, ce petit manège rend nos déplacements plus efficaces, plus économes d’un point de vue énergétique, lisait-on dans un article «classique» à ce sujet paru en 1987 dans la revue savante Nature.

Mais voilà, dit Dre Lamontagne, «avec le temps, les tissus mous des pieds peuvent changer et amener un affaissement de l’arche du pied, ce qui peut le faire allonger et élargir. Les os n’allongent pas, mais l’affaissement de l’arche amène indirectement le pied à s’allonger». En d’autres termes : si l’arche «déplie», alors le pied deviendra forcément plus long.

En outre, la prise de poids (qui vient parfois avec l’âge) peut accélérer le phénomène. Cela «amène un stress supplémentaire sur le fascia plantaire, le ligament qui maintient l’arche du pied, et cela peut contribuer à accélérer l’affaissement de l’arche plantaire», explique Dre Lamontagne.

Comme il arrive toujours avec des cas individuels comme celui de M. Hurtubise, il est impossible de se prononcer avec certitude puisque Dre Lamontagne ne l’a pas examiné, mais on peut imaginer que l’«allongement» de ses pieds soit simplement la conséquence d’une arche qui a fini par s’affaisser, pour une raison ou pour une autre.

Fait intéressant, ajoute la podiatre, avoir les «pieds plats» (à cause d’une arche affaissée ou qui est naturellement très peu prononcée) n’est pas aussi grave qu’on le croit. «Le pied plat a longtemps été perçu comme problématique, dit-elle. Cela vient entre autres des médecins de l’armée dans les années 1900 qui ont observé que la majorité des soldats qui avaient des douleurs aux pieds avaient aussi des pieds plats. Ils ont donc émis l’hypothèse que les pieds plats étaient en cause et expliquaient ces douleurs. Plusieurs soldats se sont ensuite vus refusés une place dans l’armée à cause de cela. […] Dans la réalité, le type de pied n’est aucunement un facteur limitant pour des activités physiques, qu’il soit plat ou creux. Les pieds s’adaptent en général très bien au sport choisi tant et aussi longtemps que l’entraînement est fait de manière graduelle. L’augmentation trop rapide du volume et de l’intensité d’entraînement sont des facteurs bien plus importants à contrôler pour prévenir les risques de blessures.»

Avoir les pieds plats n’est pas idéal non plus, remarquez, parce que cela implique que le «ressort» du pied n’est pas aussi efficace qu’il pourrait l’être. «La fatigue musculaire créée par l’effort physique peut alors être augmentée pour maintenir la même dynamique sportive, dit Dre Lamontagne. Le corps demande davantage d’énergie à un pied plat pour un même effort.  L’affaissement de la voûte plantaire ne cause pas de blessures à proprement parler, mais peut être un facteur prédisposant.»

Cela n’arrivera pas nécessairement à tous ceux qui ont les pieds plats, poursuit-elle, puisque bien des gens dont l’arche est affaissée ne ressentiront jamais d’inconfort. Mais en cas de douleurs (qui peuvent survenir dans le pied, mais aussi ailleurs dans les jambes), il vaut mieux consulter un podiatre, dit-elle.

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Quelle pente peut gravir un tramway ?

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Quelle pente peut gravir un tramway ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Le tracé sous-terrain du futur tramway, sous le quartier Saint-Jean Baptiste, a été présenté aux résidants et aux médias récemment. À la question «Pourquoi un tunnel alors qu’il serait tellement plus simple (et meilleur marché !) d'emprunter la Côte d’Abraham ?», la réponse de la Ville fut que cette pente est trop forte pour les tramways modernes. Mais comment expliquer alors que les tramways anciens, dès 1897 et jusqu’en 1948, la montaient sans problème ? La véritable raison ne serait-elle pas que cela Ville veut sauvegarder l’espace déjà dédié à l’automobile ?», demande Michel Beaulieu, de Québec.

Effectivement, le tramway qui a circulé dans les rues de Québec pendant la première moitié du XXe siècle gravissait la côte d’Abraham sans problème, même si son inclinaison est d’environ 10 %, avec des pointes à 12 % pour se rendre jusqu’à la Place D’Youville. Or dans ce dossier, on a souvent entendu la Ville défendre l’idée d’un tunnel sous le quartier Saint-Jean-Baptiste en disant que les tramways dits «modernes» ne peuvent monter des pentes de plus de 6 ou 7 %. Alors depuis quand les «trams» ont tant de difficulté avec les côtes ?

Quand on tente de se figurer ce qui peut empêcher un train ou un «tram» de franchir une pente, on se dit naturellement que ce doit être une question d’adhérence, que les roues de métal doivent finir par glisser sur les rails métalliques. Mais en réalité, explique le spécialiste des transports collectifs de l’École polytechnique Pierre-Léo Bourbonnais, c’est d’abord et avant tout une question de puissance — même si l’adhérence peut finir par être un problème elle aussi, surtout dans certaines conditions météos. Pour peu qu’ils soient conçus de la bonne manière, «en théorie les trams peuvent grimper 12 %, voire 14 %, mais cela engendre des coûts supplémentaires et cela demeure assez rare», dit-il.

À Lisbonne, par exemple, le tramway grimpe des pentes allant jusqu’à 13,8 % et dans la ville autrichienne de Linz, 11,6 %. Et ils le font uniquement par l’adhérence entre leurs roues et les rails, sans recourir à des systèmes spéciaux comme des chaînes qui tirent les wagons vers le haut ou à des crémaillères (des roues dentelées qui s’imbriquent à un rail spécial, dentelé lui aussi, placé dans les côtes particulièrement abruptes).

Pour développer suffisamment de puissance, cependant, les tramways doivent être munis de plusieurs «essieux moteurs». Les essieux, ce sont essentiellement les «barres» qui relient deux roues, sous les voitures. Ils peuvent être «passifs» et servir simplement à supporter le poids du véhicule. Ou ils peuvent être «moteurs» : la puissance du moteur leur est transmise, ce sont eux qui font avancer la voiture.

Or, indique M. Bourbonnais, «de nos jours, pour des questions d’accessibilité universelle, on utilise de plus petites routes et de l’équipement plus petit pour avoir un plancher bas intégral sur toute la longueur du véhicule», ce qui empêche de placer des essieux moteurs sous le véhicule, car ils sont plus volumineux que les essieux «passifs» et prennent trop de place.

Ce ne sont pas donc «les tramways» en général qui ne peuvent pas grimper des pentes comme la côte d’Abraham, mais seulement les trams dits «modernes», dont on garde le plancher aussi bas que possible pour accommoder les personnes âgées et à mobilité réduite. Les autres, pour peu que leur conception le permet, en seraient tout à fait capables.

Ou du moins, ils le seraient du seul point de vue de l’inclinaison, car il y a par ailleurs bien d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte. En plus de la côte, ajoute M. Bourbonnais, «négocier les virages dans les pentes pour monter en Haute-Ville est [...] très complexe. C’est pour cette raison que le tunnel, bien que coûteux, réduit considérablement la complexité du tracé». Quiconque connaît un tant soit peu le secteur sait en effet très bien qu’il y aurait eu des virages prononcés à négocier en pleine pente, notamment à la jonction entre la côte d’Abraham et Honoré-Mercier, puis entre Honoré-Mercier et René-Lévesque.

«Limiter les courbes dans les pentes raides [aurait demandé] un réaménagement important à Québec à mon avis», explique M. Bourbonnais, ce qui n’aurait pas forcément été plus simple à faire qu’un tunnel puisqu’il s’agit d’un secteur très densément construit.

En outre, m’a indiqué la porte-parole de la Ville Stéphanie Gaudreau, «lors de la phase d’avant-projet, différents scénarios ont été envisagés pour la montée de la Basse-Ville vers la Haute-Ville, dont une insertion en surface dans la côte d’Abraham et un passage en souterrain dans le secteur de la Place D’Youville. Cette option n’a pas été retenue en raison de son impact sur la circulation dans la côte d’Abraham et sur l’accès à l’autoroute Dufferin-Montmorency. La Ville considère que le tracé actuel en souterrain est celui qui permet d’assurer la meilleure exploitation possible du tramway tout en réduisant les impacts d’insertion dans un secteur historique et en maintenant les conditions de circulation actuelles»

Donc oui, comme le soupçonne M. Beaulieu, un tunnel sert aussi à «sauvegarder l’espace déjà dédié à l’automobile», mais ce n’est vraiment qu’une partie de l’explication.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
COVID-19 : la «Suède d’Asie»

Science

COVID-19 : la «Suède d’Asie»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi le Japon a-t-il eu si peu de cas confirmés et de morts liés à la COVID-19 comparativement au Canada, qui pourtant possède seulement le tiers de la population du Japon ?», demande Michel Jacob, de Trois-Rivières.

Aux dernières nouvelles, le Japon n’avait pas encore atteint le cap des 18 000 cas ni celui des 1000 décès. C’est effectivement beaucoup moins que les quelque 100 000 cas confirmés et plus de 8000 décès constatés au Canada. Au pro rata de la population (127 millions au Japon, 38 millions au Canada), le contraste est encore plus saisissant : 141 cas et 8 décès par million d’habitants au Japon, contre 2630 et 210 ici. Et c’est sans rien dire du Québec : 6350 cas confirmés et 616 décès par million.

Comme on l’a déjà vu dans cette rubrique, il est toujours hasardeux de comparer les statistiques entre différents pays ou provinces parce que les efforts de dépistage et les définitions de «décès liés/causés par la COVID-19» ne sont pas les mêmes partout. D’ailleurs, le premier ministre nippon Shinzo Abe a été critiqué en début de pandémie parce que son pays faisait relativement peu de tests, «échappant» ainsi de nombreux cas. Alors il est possible qu’une partie de l’épidémie soit passée inaperçue puisque les dernières données disponibles au sujet de la mortalité (toutes causes confondues) notaient environ 1000 décès de plus qu’à l’habitude juste dans la capitale, Tokyo, rapportait l’agence Bloomberg la semaine dernière. Partout où l’épidémie a frappé, on a noté une hausse notable de la mortalité générale. Alors peut-être bien, oui, que l’ampleur des dégâts a été un peu sous-estimée au Japon.

Mais on n’a clairement pas juste affaire à un tour de passe-passe méthodologique, ici. La surmortalité d’avril à Tokyo, pourtant la ville la plus durement touchée du pays, n’était qu’environ 12 % par-dessus la moyenne des quatre dernières années, et 7 % supérieure au nombre de décès survenus en avril 2019. C’est beaucoup, beaucoup moins pire que dans les pays qui ont été les plus durement frappés par la COVID-19. En Angleterre et au Pays-de-Galles, par exemple, la surmortalité a dépassé les 100 % dans la seconde moitié d’avril, au plus fort de l’épidémie. Si le Japon avait «regardé ailleurs» en limitant le dépistage, les stats de mortalité générale auraient facilement révélé l’entourloupe. On voit ici que ce ne fut pas (ou assez peu) le cas.

Alors pourquoi le coronavirus a-t-il eu tant de mal à se répandre là-bas ? Le Japon est un cas très intrigant, il faut le dire : une sorte de «Suède d’Asie», au sens où le gouvernement Abe n’a pas imposé un confinement massif et obligatoire comme ailleurs. Un état d’urgence a été déclaré, mais rien qui s’approchait de ce qu’on a connu ici — pas de restriction légale dans les mouvements de la population, la plupart des commerces sont restés ouverts, etc.

Sauf que… Après des débuts prometteurs, la Suède s’est hissée parmi les pays où l’on déplore le plus de mort à chaque jour : elle est montée jusqu’à 10 décès quotidiens par million d’habitants et se situait toujours au-dessus de 3 aux dernières nouvelles. Le Japon, lui, n’a jamais dépassé les 0,25 mort par million et par jour, et se maintient très proche du zéro absolu depuis plusieurs semaines.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Nicheuse en série

Science

Nicheuse en série

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai remarqué un couple de roselins au début du printemps dans notre petit cèdre, juste devant ma fenêtre, et j’ai pu observer toutes les étapes allant de la couvaison jusqu’à la sortie du nid le 5 mai dernier. Je croyais qu’ils avaient quitté le nid pour de bon avant de voir deux mâles tourner autour du nid et se chamailler, alors que la femelle semble être restée dans le nid. Est-il possible qu’ils fassent une deuxième couvaison? Et pourquoi y a-t-il deux mâles ?», demande Marie-Chrystel Marier, de Sherbrooke.

Il y a deux sortes de roselins que l’on voit fréquemment au Québec : le roselin pourpré et le roselin familier. Selon Marie-Hélène Hachey, biologiste pour l’organisme Québec Oiseau et co-auteure de l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec (un ouvrage colossal paru l’an dernier), nous avons affaire ici à un nid de roselin familier. La vidéo ci-bas, filmée par Mme Marier, ne montre que la femelle et les petits à leur sortie du nid, mais elle est suffisante pour l’identification. La tête du roselin familier femelle est plus terne que celle du roselin pourpré femelle — et cette dernière a une barre blanche de chaque côté de la tête, que n’a pas le roselin pourpré femelle.

En outre, le roselin pourpré ne fait qu’une seule couvée par année et construit généralement son nid dans des arbres plus grands que le cèdre de Mme Marier et plus loin du tronc. Le roselin familier, lui, fait son nid dans des arbustes (entre autres) et on le voit plus fréquemment en ville.

«C’est [un oiseau] vraiment intéressant parce que la femelle construit des nids «à répétition» et que le mâle nourrit seul les jeunes», commente Mme Hachey. C’est la femelle qui construit le nid toute seule, puis qui «s’occupe d’incuber les œufs, poursuit-elle. Elle couve aussi les oisillons jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de quitter le nid. Quand les jeunes sont sortis du nid (stade fledglings), la femelle part construire un autre nid et le mâle s’occupe de nourrir les jeunes un certain temps.»

Il arrive tout de même assez fréquemment que la femelle reste dans son nid et fasse une seconde couvée avec le même mâle, mais elle finit souvent par «aller voir ailleurs», pour ainsi dire. Le nombre de nids et de couvées varie d’une région à l’autre mais, on a observé au Michigan des femelles faire jusqu’à 6 nids et autant de couvées dans une seule saison, selon les informations que m’a fournies Mme Hachey. Là-bas, aucun couple n’est resté ensemble pour plus de trois couvées.

«Bref le mâle roselin qui a été observé pourrait s’occuper des jeunes laissés derrière par la femelle (si celle-ci n’est visible nulle part). Quant au deuxième mâle, il peut se trouver là seulement par hasard. Mais qui sait, il pourrait lui aussi nourrir les jeunes», dit Mme Hachey.

Celle-ci indique par ailleurs qu’il existe sur Facebook un très bon groupe québécois d’«entraide ornithologique», si je puis dire, où les gens peuvent mettre leurs vidéos et leurs questions : «Des oiseaux à la maison» [https://www.facebook.com/groups/Des.oiseaux.a.la.maison/]. Cela pourra aider pour de futures observations ou questions.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
La COVID-19 peut-elle laisser des séquelles psychologiques ?

Science

La COVID-19 peut-elle laisser des séquelles psychologiques ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Mon père de 96 ans est officiellement rétabli de la COVID-19 depuis le 24 mai, après 3 semaines à l’hôpital et une semaine malade à sa résidence. Il n’a jamais été aux soins intensifs. Cependant, il aurait dû débuter un peu de physiothérapie la semaine dernière mais a catégoriquement refusé à chaque essai. On nous dit qu’il crie de le laisser tranquille, qu’il est malade et trop fatigué. Il a même fait peur à une préposée avec son attitude. Ça ne ressemble pas du tout à mon père, qui a toujours été un homme aimable, cohérent et actif. Alors est-ce que la COVID-19 laisse des traces psychologiques ? Ou une espèce de traumatisme ?», demande Suzanne Perrault, de Saint-Lambert.

La revue médicale The Lancet a publié à la mi-mai une revue des études sur les conséquences psychologiques liées à trois coronavirus graves : le «syndrome respiratoire aigu sévère» (SRAS), qui a infecté 8000 personnes et en a tué environ 800 en 2002-2003 ; le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), apparu en 2012 avec un taux de létalité de 35 % ; et la fameuse COVID-19 à laquelle on a affaire depuis quelques mois. Il n’y a presque pas de travaux publiés sur cette dernière pour l’instant mais, écrivent les auteurs du Lancet, si la COVID-19 suit à peu près le même cours que le SRAS et le MERS, il semble que la «plupart des patients devraient récupérer sans éprouver de maladie mentale».

Cependant, cette étude a aussi trouvé des symptômes d’anxiété, de dépression et de stress post-traumatique (SPT) chez une proportion importante des survivants, même une fois remis du SRAS ou du MERS. Un an après avoir reçu leur congé de l’hôpital, 29 % montraient des symptômes «de niveau clinique» pour la dépression, 34% pour l’anxiété et autant pour le SPT. On parle ici de symptômes comme une humeur maussade, de l’insomnie, de l’irritabilité, etc. Si bien que les auteurs de l’étude avertissent les médecins de garder un œil sur cet aspect de la chose.

Et ce n’est pas particulièrement étonnant, souligne Geneviève Belleville, chercheuse en psychologie à l’Université Laval qui mène des travaux sur (notamment) le syndrome de stress post-traumatique. «Le SPT qui serait causé par une maladie ou un séjour à l’hôpital, c’est une chose qui existe, c’est clair. Même chose pour la dépression : ce sont des réactions qu’on peut avoir quand on est exposé à un danger qui met notre vie en péril», dit-elle. Ça n'a rien de spécifique à la COVID-19, mais celle-ci comme n'importe quelle autre maladie grave peut déboucher sur des séquelles psychologiques.

Mme Belleville ne peut pas se prononcer sur un cas individuel, mais elle note que la perte de plaisir et d’intérêt envers les choses de la vie peut être un symptôme de dépression. L’irritabilité, elle, peut à la fois être un symptôme de dépression et de STP. «La capacité d’avoir du plaisir et de ressentir émotions positives est toujours très affectée quand on a ce genre de trouble», dit-elle.

Si (et je dis bien «si», parce que c’est au personnel médical à se prononcer) le père de Mme Perrault souffre bien d’un de ces problèmes, il serait loin — mais alors là très, très loin — d’être la première personne qui sort d’un hôpital déprimée, anxieuse ou plus ou moins traumatisée. Que ce soit à cause de la maladie elle-même, le fait de frôler la mort, le séjour prolongé en milieux hospitaliers (qui malgré les meilleurs efforts du personnel ne sont pas des endroits particulièrement gais) ou d’autres choses encore, plusieurs études l’ont constaté. Celle-ci, par exemple, a trouvé que 34 % de patients âgés admis dans une unité de soins cardiaques intensifs montraient des signes significatifs de dépression pendant leur hospitalisation, mais que un mois après leur sortie, ils n’étaient plus que 17 % à en souffrir. Cet autre article paru en 2018 a trouvé que sur près de 5000 patients admis aux soins intensifs pour diverses raisons au Royaume-Uni de 2008 à 2010, plus de la moitié montraient des «signes significatifs» de dépression, d’anxiété ou de SPT. Et l’on pourrait allonger cette liste pendant longtemps : quand on est hospitalisé, c’est habituellement parce que quelque chose va très mal, alors il n’y a rien d’anormal à en sortir plus ou moins amoché mentalement. — même si on n’est pas passé par les soins intensifs, comme le père de Mme Perrault.

La bonne nouvelle, c’est que ces problèmes se traitent, et ce, à tous les âges. «C’est malheureusement un stéréotype important, déplore Mme Belleville : on va souvent supposer que le changement d’humeur chez une personne âgée est causé par le vieillissement et qu’il n’y a donc rien à faire. Mais ce n’est pas vrai, surtout quand il ne semble pas y avoir de cause physiologique derrière, comme un début de démence. Chez une personne âgée qui a un niveau de santé acceptable, il n’y a pas de raison de ne pas traiter les troubles de santé mentale. (…) Ça se traite, peut importe l’âge. Il peut y avoir des médications qui vont être données avec plus de prudence à cause de la fragilité qui vient avec la vieillesse, mais si on parle de psychothérapie, ça se fait même à un âge avancé.»

Jean-François Cliche
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Jean-François Cliche
Les poules urbaines sont-elles des sources fréquentes de maladies ?

Science

Les poules urbaines sont-elles des sources fréquentes de maladies ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On sait que la plupart des virus qui infectent les humains viennent de contacts rapprochés avec des animaux d’élevage ou sauvages. Alors est-ce que la nouvelle mode d’élever ses propres poules (en ville comme en campagne) ne constitue pas un risque supplémentaire d’apparition de nouveaux virus ? Quelles sont les mesures à prendre pour éviter que les poules nous transmette des maladies ?», demande Mathieu Frégeau, de Québec.

En ces temps de pandémie, la question qui vient le plus spontanément à l’esprit est sans doute : est-ce que les poules peuvent être un vecteur de la COVID-19 ? Et la réponse est clairement non. Les virus nous infectent en s’accrochant à des récepteurs présents à la surface de certaines cellules, mais ce sont des êtres extrêmement spécialisés qui ne sont capables de s’agripper qu’à un seul type de récepteur très particulier — dans le cas de la COVID-19, c’est un récepteur nommé ACE-2. Or les poules n’ont pas de récepteur qui ressemble suffisamment au ACE-2 humain pour pouvoir attraper et transmettre cette maladie.

«Il y a quand même d’autres coronavirus qui affectent les oiseaux, précise Jean-Pierre Vaillancourt, professeur de médecine vétérinaire à l’Université de Montréal et spécialiste des «zoonoses», ces maladies qui sautent de l’animal à l’humain. Chez le poulet, ça crée une bronchite. Chez la dinde, c’est une infection entérique [ndlr : qui affecte les intestins]. Mais ces coronavirus n’ont rien à voir avec la COVID-19, qui est très différente.»

Il y a bien sûr d’autres virus respiratoires que les poules peuvent porter et qui, eux, peuvent s’attaquer à l’humain — les fameuses éclosions de «grippe aviaire», dont on entend parler de temps à autre, en sont un exemple. «Mais bien franchement, si j’avais à manipuler des poules urbaines, ce ne serait pas ma première préoccupation, dit M. Vaillancourt. C’est techniquement possible qu’elles soient infectées, mais les probabilités sont extrêmement minces. D’abord, la vaste majorité des influenzas aviaires ne sont pas zoonotiques [ndlr : elles n’infectent pas les humains]. Quand elles le sont, ça fait toujours de grosses histoires, mais c’est très, très rare et on n’a pas ces souches-là ici. (…) Et il y aurait plusieurs autres virus des poules urbaines qui pourraient potentiellement nous rendre malades, mais on est dans des probabilités tellement infimes que les gens en santé publique ne s’en préoccupent pas.»

Non, s’il y a des microbes auxquels il faut vraiment faire attention quand on élève des poules dans sa cour arrière, ce ne sont pas des virus, mais plutôt des bactéries, dont deux en particulier, avertit le chercheur : la salmonelle et les campylobacters. La première est connue du public parce qu’elle est une cause fréquente de gastro-entérite [diarrhée, fièvre, crampes abdominales, etc.). Il s’agit d’une bactérie qui vit (parfois) dans l’intestin des oiseaux, mais qui peut également se retrouver sur leurs pattes, leurs plumes et un peu partout dans leurs cages, surtout si on ne les nettoie pas régulièrement.

La salmonelle n’est pas très présente dans les poulaillers, mais suffisamment pour justifier que l’on prenne des mesures préventives, comme retirer les excréments chaque jour si possible, bien se laver les mains après avoir manipulé les volatiles, etc. (Voir ce guide du Ministère de l’agriculture pour plus de détails.) Une étude américaine n’a détecté la salmonelle que dans 2 % des poulaillers urbains de la région de Boston, et encore pas une souche très préoccupante pour l’humain, mais une étude australienne est arrivée au chiffre de 10,4 %.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
La COVID-19 survit bien dans l’eau (mais on ne l'attrapera pas en nageant)

Science

La COVID-19 survit bien dans l’eau (mais on ne l'attrapera pas en nageant)

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Est-ce que le virus de la COVID-19 peut survivre dans l’eau non chlorée comme celle des lacs ? Son enveloppe «graisseuse» le fait-il flotter en surface pour lui permettre ensuite d’infecter les personnes qui profitent d’une bonne baignade ?», demande Paule Boisseau, de Québec. De son côté, Marie Morneau, elle aussi de Québec, aimerait savoir : «Quand les piscines vont rouvrir, privées comme publiques, est-ce que le fait qu’on y mette du chlore assurera la sécurité des baigneurs contre la COVID-19 ?»


De manière générale, oui, la «famille» des coronavirus (qui inclut la COVID-19, mais bien d’autres aussi, dont quatre virus bénins qui donnent le rhume) survit bien dans l’eau douce, du moment qu’elle n’est pas trop polluée. Une étude parue en 2009 dans la revue savante Food and Environmental Virology a trouvé qu’il faut environ 10 jours pour que 99,9 % des coronavirus soient éliminés dans l’eau du robinet à 23 °C, et plus de 100 jours lorsque l’eau est maintenue à 4 °C. D’autres travaux du même genre parus la même année dans Water Research ont pour leur part conclu que, dans l’eau d’un lac, il faut de 10 à 15 jours avant que 99 % des coronavirus ne meurent dans l’eau d’un lac.

Maintenant, est-ce que cela signifie que la baignade en lac ou dans les piscines publiques — si celles-ci finissent pas réouvrir — sera dangereuse ? Essentiellement, non, parce que «le virus est tellement dilué dans ces conditions-là que les risques sont infinitésimaux», répond le chercheur de l’Institut Armand-Frappier (INRS) et spécialiste des coronavirus Pierre Talbot.

Comme les autres coronavirus humains, la COVID-19 se transmet très principalement par les gouttelettes que les malades expulsent quand ils toussent, éternuent ou autre. Quand une gouttelette arrive sur la main de quelqu’un ou sur une surface solide, elle reste entièrement en place avec tous les virus qu’elle contient. Mais quand elle tombe dans l’eau, c’est une autre histoire : la gouttelette étant elle-même presque entièrement composée d’eau, elle va se mélanger à celle de la piscine ou du lac, et les virus qu’elle contient vont alors se disperser au lieu de rester tous concentrés au même endroit. Alors si un baigneur passe par là, la quantité de virus qu’il risque d’avaler a toutes les chances d’être infime, insuffisante pour provoquer la maladie.

En outre, les lacs sont de grandes étendues d’eau fréquentées par relativement peu de gens, ce qui réduit encore plus les risques. Les piscines, elles, sont bien sûr plus densément occupées, mais leur eau est chlorée et les microbes y meurent rapidement.

Cela ne signifie pas que toute contamination est impossible dans l’eau chlorée. On connaît des virus qui ont la capacité de se transmettre dans les piscines publiques, surtout lorsque l’eau n’est pas convenablement traitée. Mais en général, ce ne sont pas les coronavirus qui le font.  L’an dernier, l’International Journal of Environmental Research and Public Health a publié une revue de toutes les éclosions virales associées à des piscines publiques et documentées dans la littérature médicale depuis les années 1950. Aucune n’impliquait de coronavirus. Il s’agissait surtout de virus qui se propagent principalement par la voie oro-fécal, comme les entérovirus et les norovirus (sources très fréquentes de gastroentérites) et l’hépatite A. Seule exception : les adénovirus, qui peuvent eux aussi provoquer des gastros mais également des infections respiratoires. Cependant, les adénovirus sont connus pour être très résistants hors du corps humain, ce qui n’est pas (du tout) le cas des coronavirus.

Bref, dans les piscines publiques, c’est beaucoup plus la proximité des baigneurs entre eux (tant dans l’eau qu’à l’extérieur, dans les vestiaires, dans la file d’attente pour le plongeon, etc.) que la présence du virus dans l’eau qui peut être problématique.

Jean-François Cliche
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Jean-François Cliche
Les asymptomatiques deviennent-ils immunisés ?

Science

Les asymptomatiques deviennent-ils immunisés ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Ma fille de bientôt 13 ans se demandait récemment : est-ce qu’une personne qui est uniquement porteuse du virus (donc asymptomatique) peut ré-attraper la COVID-19 ? Aura-t-elle des anticorps même si elle n’a jamais développé la maladie ?», demande Joëlle Fournier, de Montréal.

Voilà une belle question sur laquelle une étude est justement parue la semaine dernière dans le Journal of the American Medical Association (JAMA). Pendant trois semaines, des chercheurs ont fait passer des tests sérologiques, qui détectent les anticorps, à 13 patients (dont un cas confirmé de COVID-19) et 25 travailleurs d’une unité d’hémodialyse pédiatrique. En bout de ligne, seulement trois de ces 38 personnes ont développé des symptômes de la COVID-19 mais, à la fin de l’étude, 14 avaient été «séroconvertis», c’est-à-dire qu’ils avaient forcément eu le virus puisqu’ils avaient des anticorps. L’un d’entre eux avaient même eu trois tests PCR (qui détecte le matériel génétique du virus, et non les anticorps) négatifs au cours de l’étude, signe qu’il avait une charge virale très faible, mais il avait quand même des anticorps.

On ignore si ces gens ont été infectés par le jeune patient qui a testé positif en début d’étude ou s’ils ont attrapé le coronavirus ailleurs, mais l’essentiel pour répondre à la question de Mme Fournier est que 11 participants de l’étude sont devenus «séropositifs» même s’ils ont fait une COVID-19 sans aucun symptôme. Et ce n’est pas particulièrement étonnant, remarquez, parce qu’on connaît d’autres cas de séroconversion chez des asymptomatiques. Dans une étude parue en 2010 sur 226 membres du personnel soignant d’un hôpital militaire de Singapour, 39 avaient développé des anticorps à la grippe AH1N1, dont 31 n’avaient montré aucun symptôme.

Maintenant, la question à 1000 $ (minimum) est celle-ci : le fait d’avoir des anticorps protège-t-il contre une ré-infection ? Et si oui, pour combien de temps ? Dans le cas de l’influenza, on sait que les anticorps empêchent de ré-attraper la grippe — du moins, tant que le virus n’a pas muté suffisamment pour ne plus être reconnu par le système immunitaire. Mais qu’en est-il de la COVID-19 ?

Il est possible que les asymptomatiques ne produisent pas autant d’anticorps que ceux qui font une forme plus grave de la maladie. En mars dernier, une petite étude chinoise a trouvé que les patients atteints de la COVID-19 qui étaient dans un état critique produisaient plus d’anticorps que ceux qui avaient une forme modérée de la maladie. Mais l’échantillon était minuscule (9 patients) et des niveaux élevés d’anticorps ne sont pas toujours associés à une meilleure immunité. À suivre, donc.

Pour l’instant, voici ce qu’on sait au sujet de la protection que confèrent les anticorps à la COVID-19 :

- Il n’existe à l’heure actuelle aucun cas avéré de ré-infection. Il y a bien eu cette histoire de près de 300 patients sud-coréens qui avaient testés positifs plusieurs semaines après leur rémission complète, mais il s’est avéré que les tests avaient simplement détecté des fragments de virus, pas des virus actifs ou contagieux. À l’heure d’écrire ces lignes, on approche des 4,5 millions de cas confirmés et de 1,6 millions de guérisons à l’échelle mondiale depuis le début de la pandémie. L’absence de réinfections confirmées parmi eux n’est pas, en soi, une preuve formelle, mais cela montre qu’on a eu beaucoup d’occasions d’en trouver et que si on n’y est pas arrivé malgré une surveillance assez serrée (même si ça varie d’un pays à l’autre), cela suggère que les réinfections, si elles existent, sont très rares.

- Il n’y a pas encore eu d’études qui ont tenté de réinfecter des humains guéris, mais il y en a une, faite sur des macaques, qui a trouvé que les singes ne ré-attrapaient pas la maladie une fois guéris. C’est très bon signe, mais il s’agit cependant d’une très petite étude (4 macaques au total) qui n’a pas encore été révisée ni publiée par une revue scientifique, alors il faut la considérer avec prudence.

- On ignore pour l’instant combien de temps l’immunité va durer. La pandémie n’est vieille que de 5 à 6 mois, alors il est impossible de savoir avec certitude si le corps resteras protégé pendant 1 ou 2 ans, voire plus. Il va falloir attendre avant d’être fixé. Dans le cas du plus proche parent connu de la COVID-19, soit le virus du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), les anticorps sont restés en forte concentration dans le sang pendant 4 à 5 mois après la guérison, lit-on dans un «tour d’horizon» sur l’immunité paru lundi dernier dans le JAMA. Près de 90% des patients avaient toujours des anticorps au bout de deux ans, et environ la moitié après trois ans. Cependant, on sait que les réinfections sont possibles pour au moins trois des quatre «coronavirus humains» (qui circulent chez l’espèce humaine depuis des temps immémoriaux et qui donnent généralement juste des rhumes très bénins), soit parce que l’immunité qu’ils induisent est de courte durée ou parce que les gens peuvent être exposés à des variantes génétiques différentes de ces virus.

Alors il faudra attendre encore avant d’être certain, mais pour l’instant, tout indique que les asymptomatiques font des anticorps et que les «séroconvertis» sont bel et bien protégés contre une ré-infection.

Jean-François Cliche
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Jean-François Cliche
Non, toujours pas de COVID-19 au Québec en janvier

Science

Non, toujours pas de COVID-19 au Québec en janvier

SCIENCE AU QUOTIDIEN / Tout au long de la crise de la COVID-19, mes collègues de Québec Science et du Centre Déclic et moi-même tentons de répondre à vos questions sur le coronavirus, en tenant compte des découvertes les plus récentes. Mais les connaissances sur cette maladie avancent très vite, alors il vaut la peine de revisiter certaines questions lorsque de nouvelles données deviennent disponibles.

À la fin de mars, je répondais à un lecteur de Sherbrooke qui me demandait si la bronchite qu’il avait faite au début de l’hiver ne pourrait pas avoir été causée par la COVID-19 même si le premier cas confirmé au Québec ne remonte qu’au 27 février. Après tout, faisait-il valoir, avant cette date il se peut que le personnel soignant ait présumé que les cas de pneumonie ne pouvaient pas être causés par le coronavirus et qu’il ne valait pas la peine de faire de test. Des cas auraient pu leur échapper comme ça.

La réponse, grosso modo, était qu’au contraire, le Laboratoire de santé publique et beaucoup d’hôpitaux du Québec ont commencé à testé les cas de «pneumonie atypique» dès la mi-janvier et n’ont rien trouvé. En outre, après le premier cas confirmé du 27 février, il s’est passé plusieurs jours avant qu’un second cas ne survienne (5 mars), puis encore quelques jours pour voir apparaître les cas 3 et 4, tous deux confirmés le même jour (9 mars). Il est possible que quelques cas isolés aient été manqués à la fin de février, mais cette séquence est entièrement cohérente avec un vrai début d’épidémie — si la maladie avait couru longtemps avant le début de la surveillance, on aurait très rapidement trouvé des «grappes» de cas. C’est ce qui est arrivé en Italie, quand le premier cas confirmé (20 février) a été suivi de 35 autres dans les 24 heures suivantes.

Malgré cela, de nombreuses personnes m’ont ensuite écrit pour me dire qu’elles doutaient de ces explications et qu’elles étaient sûres d’avoir fait la COVID-19 en décembre ou en janvier — certaines ont même fait remonter leur «infection» jusqu’en septembre, mais passons.

Or de nouveaux faits pertinents sont apparus à la fin de la semaine dernière. Une équipe du CHU de Sherbrooke et du CIUSSS de l’Estrie a réanalysé 1440 échantillons respiratoires recueillis entre le 1er janvier et le 20 février derniers. Il s’agissait d’échantillons pris pour des tests d’influenza, mais comme il s’agit des mêmes fluides qui servent à détecter la COVID-19, les chercheurs dirigés par le microbiologiste-infectiologue Alex Carignan ont pu s’en servir pour voir si le coronavirus était arrivé en Estrie plus tôt qu’on le croyait.

Résultat : non, aucun des quelque 1400 échantillons n’était positif à la COVID-19. Il aurait été intéressant (et encore plus convaincant) d’avoir des ré-analyses comme celle-là ailleurs au Québec, particulièrement dans la région de Montréal qui fut la première et la plus durement touchée, mais j’ai vérifié auprès de plusieurs autres CIUSSS du Québec et il semble qu’aucun d’eux n’ait fait cet exercice — les capacités de tests sont comptées ces temps-ci, me dit-on.

Dommage, mais bon, cela nous fait tout de même un «point de donnée» supplémentaire sur cette question.

Sur ce même thème par ailleurs, je ne peux m’empêcher de vous recommander la lecture d’un dossier que mon collègue de Radio-Canada Nael Shiab a publié jeudi. Essentiellement, il a eu accès à des données (dénominalisées et agrégées pour ne pouvoir identifier personne) de localisation de près de 8 millions de cellulaire au Québec depuis février à avril. Et ces données suggèrent que, comme l’ont supputé certains analystes, le moment où la semaine de relâche est tombée pourrait effectivement avoir joué un rôle important dans l’épidémie au Québec.

Les déplacements entre le Québec et les autres provinces, qui étaient d’environ 98 000 par jour en février, ont atteint les 150 à 200 000 par jour pendant la relâche. Même chose pour les déplacements entre les régions du Québec : environ 340 000 par jour en février, puis entre 500 et 650 000 pendant la relâche. Et c’est environ 10 jours plus tard, le temps que les nouveaux infectés passent la période d’incubation, développent la maladie et la transmettent dans leurs milieux, que l’épidémie a connu une véritable explosion, passant de quelques dizaines de nouveaux cas par jour à plusieurs centaines.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
COVID-19 : ça se confirme pour la perte de goût et d’odorat

Science

COVID-19 : ça se confirme pour la perte de goût et d’odorat

SCIENCE AU QUOTIDIEN / Chaque jour, mes collègues du Centre Déclic et de Québec Science et moi-même répondons à vos questions sur la COVID-19 au meilleur des connaissances du moment. Mais avec les efforts de recherche considérables qui sont consacrés au coronavirus actuellement, ces connaissances-là évoluent très vite. Alors voici deux petites mises à jour, histoire de vous tenir au courant des tout derniers développements !

Langue et pif

La COVID-19 altère-t-elle la capacité de goûter et de sentir ? À la fin mars, les autorités sanitaires québécoises ont décidé d’inclure l’«anosmie» parmi les symptômes possibles de ce coronavirus même s’il n’y avait pas encore d’étude disponible à ce sujet — les témoignages d’experts, bien qu’anecdotiques, étaient suffisamment nombreux pour cela, jugeait-on. À la mi-avril, dans un texte sur les symptômes «bizarres» que la COVID-19 provoque, nous écrivions qu’une étude qui venait d’être publiée avait trouvé qu’environ 70 % des patients atteints de la COVID-19 rapportaient une perte de goût et/ou d’odorat, contre seulement 15 à 20 % de ceux qui n’avaient pas ce virus mais qui présentaient des symptômes semblables à une grippe. L’étude était toutefois petite, comprenant seulement 59 personnes ayant le coronavirus.

Et à la fin d’avril, le Journal of the American Medical Association a publié une autre étude portant sur 202 patients qui ont testé positif au SRAS-CoV2. Résultat : près des deux tiers (64 %) ont eu le goût et/ou l’odorat altéré par la maladie. Notons que cela ne pouvait pas s’expliquer complètement par le fait qu’ils avaient le nez bouché, puisque seulement 35 % ont rapporté ce symptôme.

Alors la piste de la perte de goût et d’odorat semble se confirmer.

En aérosol ?

Normalement, cette étude-là parue lundi dans Nature et qui a trouvé de l’ARN (une forme de matériel génétique) de la COVID-19 dans l’air autour des hôpitaux ne mériterait pas une «mise à jour». Pas à elle seule, en tout cas. Mais elle a connu un tel écho médiatique qu’il vaut la peine d’y revenir brièvement.

L’étude en elle-même est intéressante parce qu’elle ajoute des données pour répondre à la très importante question de savoir si ce coronavirus se transmet surtout par gouttelettes (qui retombent assez rapidement au sol) ou s’il voyage aussi sous forme d’«aérosols», soit des particules beaucoup plus fines qui restent dans l’air longtemps et qui peuvent se rendre beaucoup plus loin que des gouttelettes. Les auteurs ont pris des échantillons d’air en divers endroits dans et autour d’hôpitaux chinois et les ont soumis à des outils de détection extrêmement sensibles. Ils ont alors trouvé l’ARN de la COVID-19 dans plusieurs endroits, en particulier les plus passants.

À première vue, tout cela semble vouloir dire que oui, ce coronavirus voyage sous forme d’aérosols, ce qui serait une très mauvaise nouvelle puisque cela le rendrait plus contagieux qu’on le croit. Le hic, cependant, c’est que cette étude est beaucoup moins concluante que ce que bien des médias en ont fait. D’abord, comme ses auteurs eux-mêmes le précisent, il y a une différence entre trouver de l’ARN du virus et trouver des virus actifs dans l’air. Le simple fait de détecter un peu de matériel génétique de la COVID-19 dans l’air n’est donc pas une preuve que le virus se transmet par aérosols.

En outre, comme l’a indiqué le professeur de médecine de l’Université McMaster Zain Chagla, la même technique a déjà été détecté l’ARN d’autres microbes dans l’air comme l’influenza alors qu’on sait que ces maladies ne sont pas aérosolisables. En outre, dit-il, on connaît certains cas particuliers de contagion qui sont plus cohérents avec une transmission par gouttelette qu’avec la théorie de l’aérosol — notamment une éclosion dans une centre d’appel en Corée du Sud, où un seul étage avait été touché alors qu’on s’attendrait à ce qu’un virus en aérosol se propage à plusieurs étages.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
COVID-19 : des nouvelles des chats et des maringouins…

Science

COVID-19 : des nouvelles des chats et des maringouins…

SCIENCE AU QUOTIDIEN / Les connaissances sur la COVID-19 évoluent très vite. Même s’il en reste beaucoup à apprendre sur le virus, les publications savantes se succèdent à un rythme effréné depuis quelques semaines. Alors même si mes collègues du Centre Déclic, de Québec Science et moi-même tentons de vous fournir quotidiennement les réponses les plus à jour possible aux questions que vous nous envoyez, il arrive que de nouvelles études deviennent disponibles après la publication de nos réponse.

Il n’y a rien eu jusqu’à présent qui contredise les réponses que nous vous avons données (c’est parfois même plus des confirmations qu’autre chose), mais j’ai quand même trouvé dans tout cela quelques mises à jour qu’il est intéressant de faire. Les voici.

Le plasma des guéris

Le 15 mars, j’écrivais qu’il était en principe possible d’utiliser le plasma (la partie liquide du sang) de gens guéris de la COVID-19 afin de traiter des patients gravement atteints, parce que leur plasma sanguin contient des anticorps efficaces contre la maladie. L’histoire de la médecine est pleine d’exemples de la sorte, mais je notais aussi qu’il n’y avait encore aucune étude en bonne et due forme publiée sur la sérothérapie (le nom de ce type de traitement) pour la COVID-19 en particulier.

Eh bien il y en a maintenant au moins deux, même si elles sont petites. L’une est parue dans le Journal of the American Medical Association le 27 mars et portait sur 5 patients dans un état critique. L’autre a été publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences le 18 mars, sur un échantillon de 10 patients «sévèrement atteints». Toutes deux ont constaté une nette amélioration de l’état de leurs patients

Il demeure difficile d’utiliser ce genre de traitement à grande échelle mais à part ça, oui, il semble ça marche aussi bien qu’on pouvait s’y attendre.

Animaux de compagnie

Nous vous disions le 26 mars que les chats et les chiens n’étaient pas des vecteurs de la COVID-19, ou du moins que même dans le pire des cas, ils en étaient des vecteurs extrêmement improbables. Cela reste vrai, mais une étude parue la semaine dernière dans Science a conclu que le virus semble parfaitement capable de se multiplier chez le chat — mais pas le chien. Quelques jours plus tôt, la revue savante Nature publiait des résultats très comparables.

Alors si le virus peut survivre et se reproduire à l’intérieur du chat, cela ouvre en théorie (et insistons sur l’aspect théorique) la porte à une transmission à l’humain. Cependant, nuance le microbiologiste de l’Institut Armand-Frappier (INRS) et spécialiste des coronavirus Pierre Talbot, il n’y a rien là-dedans qui devrait faire paniquer les propriétaires de chat. «Ce n’est pas parce que les chats sont susceptibles au SRAS-CoV2 [ndlr : le nom du virus qui donne la COVID-19] qu’ils vont le transmettre facilement à leur maîtres», dit-il.

Il y a toutes sortes de raisons qui pourraient faire que les chats portent le virus sans pour autant infecter l’humain. On ignore encore tout de cette question, mais on peut imaginer par exemple que leurs voies respiratoires sont plus vulnérables que les nôtres, ou que comme ils sont beaucoup plus petits que les humains, ils ne peuvent tout simplement pas émettre autant de gouttelettes infectieuses que nous, ni les projeter sur la plupart des surfaces que nous touchons le plus (comptoirs, poignées de porte, rampes, etc.).

Ce sera à suivre, donc.

De sang et de moustiques

Mardi dernier, j’écrivais qu’il était très, très improbable que la COVID-19 soit transmise par les moustiques parce que la «pompe» qui leur sert à aspirer n’injecte pas le sang des victimes précédentes dans celui des nouvelles. Il existe tout de même une possibilité pour qu’un moustique pique une personne infectée et en pique une autre tout de suite après, ce qui peut faire passer un peu de sang de l’un à l’autre. Mais même à ce compte, me signalait le virologue de l’UQAM Benoît Barbeau, les chances de contamination à la COVID sont pratiquement inexistantes.

Or en plus de cela, m’a signalé le chercheur de l’Université Laval Sylvain Moineau la semaine dernière, il semble que ce coronavirus ne circule pas (ou en tout cas très peu) dans le sang. Une étude parue au début du mois dans Nature a en effet regardé différentes parties du corps pour voir s’il y avait d’autres endroits de réplications hors des voies respiratoires, et n’a trouvé «aucun virus dans le sang et l’urine». Ce qui rend donc encore plus invraisemblable la possibilité déjà infinitésimale d’une transmission par les moustiques.

Et ça, c’est un dossier qu’absolument personne n’aura à suivre cet été — et c’est tant mieux...

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Le «matériel semi-vivant»...

Science

Le «matériel semi-vivant»...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Nous savons que le coronavirus se transmet par contact des mains infectées avec le visage. Mais pendant que le coronavirus est sur les mains, est-il en mesure de se déplacer d’une quelconque façon ? Pourrait-il, par exemple, partir de la paume et se rendre au bout de l’index ?», demande Guy Drouin, de Québec.

Un virus peut «être déplacé» par le frottement de la main sur une surface, par le vent, par de l’eau qui coulerait sur la peau, etc., mais non, il ne peut absolument pas se déplacer par lui-même pour la simple et bonne raison qu’un virus n’est pas vraiment «en vie» — du moins pas à part entière.

Il y a une chose que tous les être vivants ont en commun, de la plus humble bactérie jusqu’à l’espèce humaine : un métabolisme, c’est-à-dire la capacité de se renouveler à partir de ce qu’ils trouvent dans leur environnement. Quand nous mangeons, par exemple, nous digérons les aliments afin de les transformer en source d’énergie et en «partie de nous-mêmes», pour fabriquer les protéines et les autres molécules qui nous composent, pour grandir quand on est enfant, pour guérir une blessure, pour entretenir l’organisme. Les plantes font pareil quand elles transforment de l’eau et du CO2 en sucre lors de la photosynthèse, et elles se servent également des sels minéraux qu’elles tirent du sol en même temps que l’eau comme de «briques» pour se construire. Et la même chose vaut pour les bactéries.

Bref, toutes les cellules vivantes du monde sont de véritables usine de transformation chimique. Le métabolisme, c’est ça.

Or les virus ne sont pas des cellules. Ils viennent en diverses tailles (entre 20 et 300 nanomètres) et formes (l’Ebola, par exemple, est filiforme alors que le virus de la COVID-19 est une sorte de sphère recouverte de «pics» à sa surface). Mais ce ne sont pas des cellules. Un virus, c’est essentiellement un peu de matériel génétique entouré d’une capsule de protéines. Et encore, jamais beaucoup : beaucoup de virus n’ont que quelques protéines différentes, et les plus complexes qu’on connaisse n’en ont qu’entre 100 et 200 alors que le corps humain en contient des dizaines, voire des centaines de milliers (on n’en est pas encore sûr). Certains virus, comme la COVID-19 d’ailleurs, ont également une enveloppe de lipides, alors que d’autres n’en ont pas.

Mais aucun n’a de métabolisme. Un virus, ça ne se nourrit pas, ça ne transforme rien, ça ne dépense pas  d’énergie. De ce point de vue, il n’y a pas vraiment de différence entre un virus et un caillou : les deux sont inertes. Alors il est rigoureusement impossible qu’un virus se déplace par lui-même.

Tout ce qu’un virus peut faire (et même là, ce n’est pas vraiment lui qui le fait mais la cellule qu’il infecte), c’est d’entrer dans une cellule grâce aux protéines à sa surface, qui agissent comme des «clefs», puis de placer son matériel génétique dans le noyau, où la cellule conserve son ADN. À partir de ce moment-là, la machinerie cellulaire sera détournée au profit du virus : la cellule va se mettre à produire des copies virales, qui pourront ensuite infecter d’autres cellules.

De ce point de vue-là, il faut le dire, les virus sont «plus vivants» ou «moins inertes» que les cailloux, qui ne sont pas capables d’infecter des cellules. Le fait de contenir du matériel génétique les rend aussi sujets à la sélection naturelle, ce qui les approche encore un peu du domaine du vivant. Mais dans l’ensemble, ils sont dans une espèce de zone grise, que l’on voit bien dans les expressions plus ou moins torturées que les biologistes emploient pour les décrire, comme «matériel semi-vivant», «organismes à la marge du vivant», «non vivant», etc.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Pour en finir avec la «covid-19 de laboratoire»

Science

Pour en finir avec la «covid-19 de laboratoire»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Que penser de l’information qui circule actuellement voulant que ce sont des chercheurs français et chinois qui auraient créé le virus de la covid-19 il y a quelques années et qui auraient déposé le brevet suivant : http://bit.ly/2Uj2ls5. Pour ma part, je crois qu’il s’agit d’une fake news, mais n’ai pas les arguments nécessaires pour démentir cette information auprès de mes proches», demande Violette Tardif, de Québec.

Il s’agit effectivement d’une fake news de calibre olympique qui circule sous une forme ou sous une autre depuis des semaines, et ce en plusieurs langues et dans bien des pays parce que pour peu qu’on y mette un brin d’imagination, on peut trouver beaucoup de brevets qui «prouveraient» que la covid-19 aurait été créée en laboratoire. Par exemple, une vidéo YouTube fort populaire ces jours-ci prétend que l’«invention» serait l’œuvre de l’Institut Pasteur en France, et elle appuie sa thèse sur un brevet uniquement français. Dans la version que me soumet Mme Tardif, c’est à la fois en France et en Chine que le fameux coronavirus aurait été fabriqué. Et j’ai aussi vu passer une autre version invoquant un brevet uniquement américain, qu’un parano (particulièrement malpoli, d’ailleurs) a mis sur ma page Facebook il y a quelques semaines.

Tous ces brevets ont un point en commun, qui fait s’écrouler les échafaudages intellectuels que sont ces thèses conspirationnistes : ils concernent tous le coronavirus apparu en 2002-03 et responsable du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), et pas du tout celui qui cause la covid-19.

Quand on les lit attentivement, on se rend aussi compte que ce qui est breveté n’a rien à voir avec la «création» d’un nouveau pathogène. Ainsi, celui que m’envoie Mme Tardif indique : «La présente invention est relative [au SRAS], à des molécules d'acide nucléique issues de son génome, aux protéines et peptides codés par lesdites molécules d'acide nucléique ainsi qu'à leurs applications, notamment en tant que réactifs de diagnostic et/ou comme vaccin» (mes soulignements). Le brevet américain, qui date de 2007, ne fait aucune mention d’un pathogène qui aurait été «mis au point», mais parle plutôt d’«un coronavirus humain nouvellement isolé a été identifié comme la cause du SRAS». Ces documents-là traitent explicitement de la découverte d’un virus, pas d’une fabrication, et leurs auteurs ne font que revendiquer la propriété intellectuelle d’une partie de son génome et des protéines associées.

Oui mais, me répondront sans doute certains conspirationnistes, le SRAS de 2002 est justement un proche parent du coronavirus actuel. Leurs noms officiels sont même «SRAS-cov» (pour le SRAS) et «SRAS-cov2» (pour la covid-19). C’est la pure vérité, certes, mais cela ne veut pas dire que ces brevets concernent les deux à la fois : ils portent explicitement et uniquement sur le SRAS.

Maintenant, pourquoi y a-t-il eu tant de ces brevets (ou demandes de) ? Au début des années 2000, quand le SRAS est apparu, infectant 8000 personnes et fauchant près de 800 d’entre elles, les règles entourant les brevets n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui et il n’était pas clair si le séquençage d’un gène constituait une «invention» brevetable ou non. Bien qu’il y eut un bon niveau de coopération internationale dans la recherche sur le SRAS, on assista néanmoins à une sorte de «course» pour breveter ses gènes. Cela se faisait aussi à propos d’autres microbes par ailleurs, et un débat faisait déjà rage sur ce qui était brevetable ou non. Être le premier à séquencer un gène confère-t-il la propriété intellectuelle de ce gène ? Est-il dans l’intérêt public que chaque vaccin et test diagnostique fabriqué par la suite à partir de ce gène/protéine doive verser un sorte de «droit d’auteur» à ses découvreurs ? Et de toute manière, s’agit-il vraiment d’une «invention» ou est-ce que la simple découverte de ce qui existait déjà n’est juste pas brevetable ?

Dès le départ, des experts comme le juriste australien Matthew Rimmer ont dénoncé cette situation comme nuisant à l’accès aux soins et à l’avancement de la recherche, qui demande une bonne coopération. En outre, écrivait M. Rimmer en 2004 dans le Melbourne Journal of International Law, l’application et la défense de brevet consomment beaucoup de ressources pour des institutions de recherche. La plupart des pays ont modifié leurs lois sur le brevetage dans les années qui ont suivi.

Pour en revenir à la covid-19 elle-même, mentionnons enfin qu’une étude parue la semaine dernière dans Nature – Medicine a qualifié d’«improbable» l’idée qu’il soit issu de manipulations faites en laboratoire. Ces virus ont des protéines à leur surface qui servent à «s’accrocher» à nos cellules pulmonaires pour les infecter ; or à ce jeu, celles de covid-19 sont «bonnes, mais sans plus», a vulgarisé un des auteurs sur son compte Twitter. On en connaît de bien meilleures, alors des savants voulant fabriquer un virus «efficace» pour nous rendre malades auraient assurément fait un autre choix.

En outre, une conception en labo serait partie d’un «modèle de base», un «virus de départ» qui aurait ensuite été modifié, si bien que diverses parties de son génome seraient identiques au «modèle». Mais l’étude de Nature – Medicine conclut à cet égard que «les données génétiques montrent de manière irréfutable que SRAS-cov2 n’a pas été fabriqué à partir d’aucun modèle viral précédemment utilisé». Les auteurs estiment, comme pratiquement toute la communauté scientifique d’ailleurs, que l’on a affaire à un virus qui était présent dans un réservoir animal (sans doute la chauve-souris) et qui aurait fait le saut vers l’espèce humaine récemment, mais ils disent ignorer si le virus a muté chez l’animal avant de passer à l’humain ou s’il fait le saut d’abord et s’est adapté par la suite.

Dans tous les cas, il faudrait en finir avec ces histoires de fabrication en labo, qui ne collent pas du tout à la réalité.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Coronavirus: les anticorps des patients guéris peuvent-ils être utiles ?

Science

Coronavirus: les anticorps des patients guéris peuvent-ils être utiles ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Comme il y a des gens qui guérissent du coronavirus, on peut dire sans crainte de se tromper qu’ils ont développé les anticorps nécessaires à cette guérison. Alors ne pourrait-on pas, à partir d’une analyse sanguine, identifier ces anticorps afin d’en faire soit un vaccin ou à tout le moins un médicament contre ce virus ?», demande Martin Paradis, de Saint-Martin-de-Beauce.

Les anticorps sont des protéines que le système immunitaire fabrique afin qu’ils «s’accrochent» à un pathogène (virus, bactérie, toxine) et le désactive. Alors techniquement, on ne peut pas fabriquer un vaccin à partir d’anticorps : les vaccins sont plutôt des microbes affaiblis ou morts, voire souvent des «morceaux» de microbe que l’on présente au système immunitaire afin qu’il apprenne à produire ses propres anticorps.

Maintenant, que se passerait-il si on injectait les anticorps de patients guéris du COVID19 à quelqu’un ? Si c’est une personne saine que l’on inocule, il ne se passera pas grand-chose — les anticorps lui conféreront une immunité temporaire qui s’estompera rapidement, à mesure qu’ils seront éliminés par l’organisme. Mais si c’est un malade atteint du coronavirus, alors… eh bien ça peut marcher, ça peut être un traitement efficace. D’ailleurs, pas plus tard que jeudi dernier, le quotidien chinois Global Times annonçait qu’un avion avait décollé de Shanghai à destination de Rome avec, à son bord, du personnel soignant et «31 tonnes de matériel médical, incluant du plasma de patients guéris du coronavirus, afin d’aider l’Italie à combattre la pandémie de COVID19». Le plasma est la partie liquide du sang, ce qu’il reste quand on a retiré du sang toutes les cellules (globules rouges et cellules immunitaires) et les plaquettes. Les anticorps font partie du plasma et combattront la maladie si on les injecte à quelqu’un.

Il n’est pas encore tout à fait acquis, notons-le, que cela donnera de bons résultats contre le coronavirus. Greg Poland, spécialiste américain des maladies infectieuses, notait récemment dans une entrevue au magazine médical StatNews que «nous avons seulement quelques rapports encourageants, mais anecdotiques provenant de Chine. Rien n’a encore été publié [dans la littérature scientifique]. Mais cela vaut certainement le coup d’essayer».

Il faut dire que la technique est loin d’être nouvelle. En fait, le tout premier Prix Nobel de médecine fut accordé en 1901 au chercheur allemand Emil von Behring pour avoir mis au point la «sérothérapie», soit le traitement avec le plasma (ou «sérum») de patients guéris. Dès 1890, il a démontré qu’on pouvait sauver des animaux de laboratoire de la diphtérie et du tétanos en leur inoculant le plasma d’autres animaux qui avaient survécu à ces maladies. Et une première application à l’humain est survenue l’année suivante, quand il traita avec succès un enfant atteint de diphtérie.

Au début du XXe siècle, la sérothérapie était déjà devenue un traitement relativement répandu. Mais la fabrication de sérum à grande échelle fut toujours un problème. Les rats de laboratoire étaient trop petits pour en produire suffisamment pour traiter un seul patient humain, si bien qu’on utilisait plutôt des chevaux. Mais même à ce compte, il était impossible d’obtenir des quantités vraiment importantes.

Par la suite, avec l’arrivée massive des antibiotiques à partir des années 1940, la sérothérapie a été plus ou moins délaissée en médecine. Les antibiotiques fonctionnaient tout aussi bien (et même mieux dans certains cas) et ils étaient, eux, plus disponibles, plus pratiques et moins chers.

Ce n’est que dans les années 1970 que l’on découvrit enfin un procédé industriel pour fabriquer des anticorps dits «monoclonaux» — c’est-à-dire tous identiques, à la différence des anticorps variés que contient le plasma. Mais, encore une fois, cela restait souvent très dispendieux et les quantités produites n’étaient pas si grandes.

En outre, c’étaient habituellement des souris que l’on infectait pour ensuite isoler leurs anticorps et les reproduire. Or, les anticorps des souris diffèrent des nôtres, si bien que le système immunitaire humain les reconnaît comme des corps étrangers et les attaque. À cause de cela, les anticorps de souris ont une «demi-vie» de 2 à 3 jours dans le corps humains — ce qui signifie que leur nombre diminue de moitié à tous les 2-3 jours, et cela réduit pas mal leur effet thérapeutique. Heureusement, on a fini par trouver des moyens de les «humaniser»  — suffisamment pour allonger leur demi-vie à 20-23 jours.

Si la thérapie par anticorps finit par être un outil de lutte contre le COVID-19, c’est probablement plus du côté de la fabrication industrielle d’anticorps monoclonaux que des injections de plasma que l’aide viendra. D’ailleurs, en plus du «candidat-vaccin» que Medicago a annoncé la semaine dernière et qui a beaucoup retenu l’attention des médias, l’entreprise biopharmaceutique a aussi indiqué qu’elle mis au point des anticorps contre le COVID-19.

Medicago utilise des plantes qu’elle parvient à «manipuler» de manière à leur faire produire de grandes quantités de «protéines complexes», comme les anticorps et les protéines virales qui servent de vaccin, explique Nathalie Charland, directrice des affaires scientifiques et médicales de l’entreprise. Les feuilles sont ensuite récoltées et les anticorps sont isolés et purifiés.

Si tout se passe bien dans les essais cliniques à venir (ce qui n’est jamais gagné d’avance, notons-le), ces anticorps pourront éventuellement servir de traitement ou, à tout le moins, de petit «coup de pouce» pour certains patients.

«C’est ce qui avait été fait [avec le plasma de convalescents] pour Ebola : l’idée, c’est que même si on n’est pas capable d’avoir des anticorps efficaces à 100% ou en quantité suffisante pour éliminer complètement le virus chez un patient, si on peut au moins réduire la charge virale [ndlr : la «dose» de virus en circulation dans l’organisme], c’est mieux que rien, ça peut améliorer les chances de guérison», dit Mme Charland.

Une histoire à suivre, donc…

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Vers la «fin de la civilisation»?

Science

Vers la «fin de la civilisation»?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J'ai été fort surpris de lire récemment un article citant Dominic Champagne qui disait :  «Une des sommités climatiques au monde, John Schellnhuber, nous dit que la différence entre 2 °C et 4 °C de réchauffement, savez-vous c’est quoi? Pis c’est pas une joke! C’est la fin de la civilisation humaine !» Ça me semble un peu gros comme affirmation, non ?», demande Daniel Bouchard, de Québec.

Hans Joachim Schellnhuber, de son vrai nom, est effectivement une (très) grosse pointure de la climatologie : spécialiste de la physique atmosphérique, directeur et fondateur du réputé Institut de recherche de Potsdam sur les effets des changements climatiques, coauteur d’une série de rapports de la Banque mondiale de 2012 sur les effets d’un réchauffement de 4 °C, etc.

Je n’ai toutefois trouvé nulle part de citation de lui annonçant la «fin de la civilisation» si le réchauffement atteint les 4 °C. Les rapports de la Banque mondiale pressent ardemment de tout mettre en œuvre pour ne pas dépasser les 2°C, mais n’utilisent pas ce genre de langage apocalyptique. Ce que j’ai trouvé de plus proche est la préface d’un rapport passablement alarmiste de 2018, What Lies Beneath, rédigé par deux militants qui ne sont pas des scientifiques. M. Schellnhuber y écrit que le document amène une «nouvelle perspective» sur la «crise existentielle» que constituent les changements climatiques, et qu’il peut être intéressant de la considérer même si elle se situe «à la marge» de la communauté scientifique. «C’est particulièrement vrai quand ce qui est en jeu est la survie même de notre civilisation, où les méthodes d’analyse conventionnelles peuvent devenir dépassées», avertit-il. Mais il ne mentionne pas le seuil des 4 °C dans ce texte.

[Erratum, 10 mars 2020 : À la suite de la publication de cette chronique, Dominic Champagne m'a signalé que M. Schellnhuber a bel et bien fait le lien entre la fin de la civilisation humaine et l'écart de 2 à 4°C, lors d'une conférence en 2011. Vérification faite, je dois lui donner raison sur ce point puisque des sources fiables, que je n'avais pas trouvées initialement, le mentionnent. Les sources que j'avais consultées pour la rédaction de cette chronique, plus récentes, ne faisaient pas ce lien explicitement, même si elles traçaient un portrait très sombre de l'avenir, comme je l'ai mentionné. J'ai donc retiré de la présente chronique un paragraphe où je disais que M. Champagne devait avoir mal interprété les propos du célèbre climatologue, et je l'ai remplacé par cet erratum. Je maintiens l'essentiel de mon propos, soit qu'un réchauffement de 4°C amènera des conséquences graves sans aller forcément jusqu'à la fin de la civilisation, mais je présente tout de même mes excuses à M. Champagne pour ce passage erroné.]

Cela dit, cependant, rien de tout cela ne signifie qu’un réchauffement de 4 °C serait bénin : entre «pas la fin de la civilisation» et «pas grave», il y a une sacrée marge. Certains balaient parfois ces projections avec des boutades du genre : «au lieu de faire -20 en janvier, il va faire -16°C», mais c’est beaucoup, beaucoup plus que ça. Pour donner une idée de ce que cela représente, il suffit de mentionner que lorsque la Terre sort d’un âge glaciaire, elle se réchauffe généralement de 4 à 7 °C. Imaginez un peu, un écart de 4 degrés à l’échelle planétaire peut faire la différence entre une calotte glaciaire qui descend sur le Québec et le climat tempéré comme nous avons de nos jours. À cette différence près que cette fois-ci, il n’y a pas de glacier qui recouvre le tiers ou la moitié de l’hémisphère nord : nous sommes déjà sortis de la dernière glaciation, alors le 4°C (si on en arrive là) va s’ajouter au reste. C’est énorme.

Les travaux de M. Schellnhuber, entre bien d’autres, le démontrent amplement. Par exemple, à 2 °C, on s’attend à ce que le niveau des océans monte d’environ 20 cm d’ici 2100, mais à 4 °C, ce serait plutôt 50 à 100 cm «avec plusieurs mètres de plus qui s’ajouteront dans les siècles suivants» à cause de la fonte des glaciers du Groendland et de l’Antarctique, lit-on dans un rapport publié en 2012 par la Banque mondiale. Tout cela implique le déplacement de millions, voire de centaines de millions de personnes.

De même, l’Académie nationale des sciences des États-Unis (NAS) prévoyait en 2011 que pour chaque degré de réchauffement mondial, le maïs devrait perdre 11 % de sa productivité chez l’Oncle Sam [http://bit.ly/39sHfhg]. Pour le soya, la productivité resterait à peu près stable à +2°C, mais chuterait de près de 30 % à + 4 °C.

Ces prévisions, il faut le souligner, ne valent pas pour toute la planète, mais seulement pour le «Corn Belt», soit les états du Mid-West, et elles présument que les cultivars utilisés ne changeront pas ou ne seront pas adaptés. En outre, les conséquences du réchauffement ne seront pas uniformément les mêmes partout : certaines régions deviendraient plus arides, d’autres plus humides, d’autres subiraient plus d’ouragans, etc. Ainsi, d’un point de vue agricole, les changements climatiques n’ont pas été que négatifs jusqu’à maintenant dans le sud du Québec, où la «saison de croissance» (température quotidienne moyenne de 5 °C ou plus pendant au moins 6 jours consécutifs) a allongé de quelques jours à deux semaines depuis 1971, et l’on prévoit d’ici 2050 un rallongement supplémentaire de 10 à 30 jours selon l’intensité qu’aura le réchauffement, lit-on dans un rapport du consortium québécois de recherche en climatologie Ouranos (p. 23 sur 115).

Mais rien ne dit qu’on n’atteindra jamais un seuil où les retombées positives de ce type seront annulées par d’autres conséquences, même dans des régions plus nordiques comme les nôtres. Et à l’échelle globale, tant la NAS que la Banque mondiale et nombre d’autres sources s’attendent à ce que les changements climatiques réduisent la productivité agricole dans l’ensemble,à cause de sécheresses et de canicules plus fréquentes, de ravageurs plus abondants, etc. [http://bit.ly/2vKVZth]. Et plus le réchauffement sera intense, plus sévères seront les conséquences.

Rien de tout cela, je le répète, ne signifie que la «fin de la civilisation» arrivera d’ici la fin du siècle. Ça veut juste dire qu’il ne faut pas sous-estimer non plus ce que représente un réchauffement de 4°C : c’est énorme et, si l’on se rend jusque là, il faudra s’attendre à devoir gérer de graves répercussions.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Faut-il avoir peur du COVID-19 ?

Science

Faut-il avoir peur du COVID-19 ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi faut-il craindre le coronavirus davantage que la grippe saisonnière ? J’ai lu récemment que notre bonne vieille grippe saisonnière avait déjà tué 10 000 personnes aux États-Unis depuis l’automne, des gens de tous âges. Alors pourquoi cette panique mondiale et tous ces reportages sur le coronavirus chinois ? Si les médias du monde entier et l’OMS nous faisaient des rapports quotidiens sur les ravages de la grippe, ne serions-nous pas totalement paniqués à chaque année ?», demande Flore Fournier, de Saint-Augustin-de-Desmaures.

Grosso modo, il y a deux choses qui font (ou défont) la gravité d’une épidémie : la facilité du pathogène à se transmettre entre humains et la sévérité des symptômes qu’il engendre.

Ces dernières semaines, on a vu circuler un indicateur couramment utilisé en épidémiologie, le poétiquement nommé «R0», qui est le nombre moyen de personne(s) que chaque malade va infecter. Pour la grippe saisonnière, une étude canadienne toute récente a trouvé un R0 de près de 1,5 [http://bit.ly/3ae6mEt], ce qui signifie que chaque personne grippée refile son virus à 1,5 autres personnes en moyenne. À cet égard, le COVID-19 semble un peu plus contagieux que la grippe : l’OMS a publié un R0 entre 1,4 et 2,5 en janvier, et plusieurs équipes de recherche dans le monde sont arrivées à des R0 oscillant généralement entre 2 et 3.

Il y a, remarquez, des virus qui sont beaucoup plus contagieux que ça — la rougeole, par exemple, a un R0 de 12 à 18 ! Mais tout de même : «un peu plus transmissible que la grippe», ça n’est pas banal non plus puisque l’influenza est elle-même «très contagieuse de par son mode de transmission (gouttelettes et aérosols) et sa courte période d’incubation (1-4 jours avec une moyenne de 1-2 jours). Elle peut aussi être transmise 24 h avant le début des symptômes», m’a dit le chercheur du CHUQ Dr Guy Boivin, titulaire de la Chaire sur les virus en émergence, lors d’un échange de courriels.

Voilà donc déjà un motif objectif d’inquiétude. Bien sûr, si ce COVID-19 se comportait comme la plupart des autres coronavirus humains (hormis le SRAS et le MERS, qui sont très graves), c’est-à-dire s’il ne provoquait qu’un rhume très bénin, ce nouveau virus pourrait bien avoir un R0 de 50, il n’y aurait pas de quoi fouetter un chat. Cependant, tout indique pour l’instant qu’il est beaucoup plus virulent que ça.

Certes, en nombre absolu, l’influenza fait chaque année beaucoup plus de victimes que le COVID-19 : juste aux États-Unis, la grippe a tué entre 16 000 et 41 000 personnes cette année, estime la santé publique américaine, ce qui est de l’ordre de 10 fois plus que le coronavirus chinois sur toute la planète (un peu plus de 2800 victimes en date de jeudi). Mais il faut garder à l’esprit que l’influenza circule très, très largement et a infecté bien plus de gens (lire : des centaines de millions dans le monde) que le COVID-19 (moins de 100 000).

Alors c’est plutôt par le taux de mortalité, et non par le nombre absolu de décès, qu’il faut juger de la sévérité d’une maladie. Et de ce point de vue-là aussi, le coronavirus chinois semble plus grave que la grippe saisonnière. Celle-ci tue bon an mal an entre 0,05 et 0,1 % des gens qu’elle infecte, surtout chez les jeunes enfants et les personnes très âgées, indique Dr Boivin. Par comparaison, le taux de décès du COVID-19, contre lequel pratiquement personne n’a d’anticorps puisqu’il vient d’apparaître, est de 3,4 %, selon les dernières données disponibles.

Ce chiffre, notons-le, est sans doute exagéré parce que quand un nouveau pathogène apparaît, les premières statistiques portent souvent surtout sur des hospitalisations et «échappent» de nombreux cas bénins. Ce fut le cas, par exemple, de la grippe porcine de 2009 : les premières statistiques provenant du Mexique (premier pays touché) suggéraient un taux de mortalité effarant de 10 % alors qu’en réalité, il fut éventuellement revu à 0,1 % quand des chiffres plus fiables devinrent disponibles.

C’est vraisemblablement ce qui arrive présentement avec le COVID-19. «Il faudra des bonnes études séroépidémiologiques, avec mesure des anticorps spécifiques, pour régler cette question», dit Dr Boivin. Mais mener de telles études prend du temps, alors il faudra attendre encore avant d’être fixé pour de bon.

Cependant, il y a quand même un aspect très intéressant des chiffres de l’OMS qui n’a pas attiré l’attention qu’il mérite jusqu’à maintenant : le taux global de mortalité est clairement grossi par la province de Hubei, qui est le ground zero de l’épidémie. Dans cette province chinoise, 65 600 personnes ont été officiellement diagnostiquées, dont 2641 sont décédées, ce qui donne un taux de mortalité de 4 %. Dans le reste de la Chine, cependant, on recense 106 décès pour 13 000 malades, donc un taux de seulement 0,8 %. Et hors de la Chine, le virus a fauché 57 personnes sur 3664 cas, ou 1,5 %.

Il est difficile de savoir pourquoi le taux de mortalité est quatre fois plus élevé dans Hubei que partout ailleurs. Peut-être que le réseau de surveillance de la province a été submergé par l’épidémie et que de nombreux cas bénins n’ont pas été comptabilisés. Peut-être que les services de santé ont été débordés et ne soignent pas aussi efficacement qu’à l’habitude. Peut-être est-ce un mélange des deux, ou autre chose complètement. Mais quoi qu’il en soit, «le taux de mortalité (…) dans la province de Hubei est sans doute exagéré», estime Dr Boivin. Le vrai taux, quand on le saura, sera vraisemblablement plus proche du 1 % que l’on observe ailleurs en Chine et dans le monde que du 4 % de Hubei.

Or 1 %, c’est peu et c’est beaucoup à la fois. C’est considérablement moins que les deux derniers coronavirus qui ont fait le saut chez l’humains, soit le SRAS (10 % de mortalité) et le MERS (35 %), ce qui est toujours ça de pris. Mais c’est aussi 10 à 20 fois plus que la grippe — et ce, pour un virus qui se transmet encore mieux que l’influenza. Alors sans être aussi effrayant que d’autres épidémies dans le passé, ce COVID-19 semble bien mériter le «traitement particulier» que les autorités de santé publique lui accorde. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, que certains médias en «beurrent» un peu épais, mais c’est une autre question…

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Pipelines : pourquoi ne pas passer par la baie d’Hudson?

Science

Pipelines : pourquoi ne pas passer par la baie d’Hudson?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi est-ce qu’on ne construirait pas un pipeline entre Fort McMurray et le port de Churchill, dans la baie d’Hudson? Ça ferait autant l’affaire du Québec, qui ne semble pas vouloir d’un pipeline, que de l’Alberta, qui cherche des sorties sur la mer pour son pétrole. Churchill est un port en eau profonde. Et puis, pour ce qui est des glaces, lorsqu’il passera 10 ou 20 pétroliers par semaine aller-retour, le chenal n’aura pas le temps de regeler, quitte à y faire passer une couple de brise-glace en plus. Alors ça vaut la peine d’y penser, non?», demande Ernest Laplante, de Notre-Dame-du-Nord.

L’idée peut a priori sembler un peu saugrenue, puisque elle implique de traverser la baie et le détroit d’Hudson, qui sont couverts de glace un bon six mois par année, voire plus proche des côtes. Mais le fait est qu’avec le réchauffement climatique, la «saison des eaux libres» allonge considérablement. D’après une étude récente parue dans la revue savante Elementa, la baie et le détroit d’Hudson ont été libres de glace pendant respectivement 130 et 132 jours par année en moyenne entre 1981 et 1985 ; de 2010 à 2014, on en était à 155 et 178 jours.

Pas étonnant, donc, que l’idée refasse surface périodiquement dans certains médias du Canada anglais comme le Financial Post [http://bit.ly/2Oyse5e]. D’ailleurs, pas plus tard que mercredi dernier, le premier ministre de la Saskatchewan Scott Moe en a parlé comme d’une possibilité à explorer [http://bit.ly/2UAax9c], c’est tout dire.

Alors qu’est-ce qui «accroche» ? Pourquoi l’industrie des sables bitumineux fait-elle malgré tout des pieds et des mains pour faire passer de longs et controversés pipelines par le sud ? Eh bien pour plusieurs raison, en fait. Le première est que contrairement à l’image «classique» que la plupart des gens ont de la banquise, faite d’un seul bloc solide et inamovible, en réalité seule une petite partie de la glace marine est immobile. Il s’agit d’une bande relativement mince de banquise qui est rattachée physiquement à la côte, mais elle ne s’avance au maximum que sur quelques dizaines de kilomètres dans la mer alors que la baie d’Hudson, elle, fait plus de 900 kilomètres d’est en ouest et à peu près autant du nord au sud. Le reste, lit-on dans l’article d’Elementa, soit «la vaste majorité de la glace, (…) forme une sorte de «banquise mobile» — de la glace flottante qui dérive au gré des courants et des vents».

C’est donc dire que même en supposant qu’une douzaine de pétroliers par semaine fassent l’aller-retour avec des brise-glace, le chenal qu’imagine M. Laplante se refermerait souvent très rapidement, pas parce qu’il «gèlerait» mais parce qu’il serait bouché par les glaces mobiles que le vent et les courants y pousseraient

Et puis, ajoute le chercheur de l’Université du Manitoba et co-auteur de l’étude d’Elementa David Babb, avec qui j’ai pu échanger par courriels, «la glace marine se forme par morceaux qui interagissent un peu comme des plaques tectoniques, si bien que lorsque le vent les presse les unes sur les autres, elles peuvent former de grosses crêtes [difficiles à passer même pour un brise-glace, ndlr]».

Remarquez, rien de tout cela ne signifie qu’il est impossible de naviguer par là en hiver. Pourvu qu’un navire soit dûment équipé (coque renforcée et de la bonne forme, puissance de moteurs pour manœuvrer à travers les glaces, etc.), c’est tout à fait faisable, et il y a même des cargos qui en sont capables. D’ailleurs, mentionne M. Babb, «l’entreprise canadienne FedNav possède trois vraquiers qui transitent en hiver par le Labrador et la baie Déception, dans le détroit d’Hudson, pour transporter du minerai».

Alors oui, des bateaux conçus de manière appropriée peuvent se frayer un chemin à travers les banquises, même épaisses. Mais, autre problème, les meilleures formes de coque pour briser la glace ne sont pas idéales, loin s’en faut, pour naviguer dans les eaux libres, qu’elles fendent moins efficacement, ce qui augmente le temps de transport et les coûts de carburant. Il existe des pétroliers qui sont faits pour allier les deux, ayant une proue pour les eaux libres et une poupe pour les glaces, qu’ils brisent en marche-arrière, mais ils sont rares et couteux. Et comme il arrive même aux brise-glace de rester coincer, il faudrait vraisemblablement «escorter» tous les pétroliers, sans compter que dans tous les cas, naviguer à travers les glaces prend toujours beaucoup plus de temps qu’en eaux libres, ce qui ajoute aux coûts. Au final, estime M. Babb, c’est probablement en grande partie pour des raisons économiques qu’il n’y a pas de pétrole qui passe par la baie d’Hudson.

Enfin, soulignons qu’il y a une autre facette à toute cette histoire, moins technique et plus sociale, mais tout aussi importante que la glace : on aurait tort de penser qu’il n’y a qu’au Québec que la venue d’un pipeline provoque de l’opposition. En 2017, quand des politiciens albertains avaient proposé de racheter le port de Churchill en vue d’y faire transiter du pétrole, bien des habitants de la place avaient regimbé, y compris le président de leur chambre de commerce, parce qu’une partie importante de l’économie locale repose sur l’écotourisme qu’un pipeline et le passage fréquence de pétroliers géants viendraient mettre en péril, craint-on là-bas [http://bit.ly/2vgWWck].

Le port appartient depuis 2018 à une coalition locale comprenant les Premières Nations, qui auraient elles aussi leur mot à dire dans tout cela. Bref, même en présumant que le passage des pétroliers à l’année longue soit techniquement et économiquement faisable, d’un point de vue politique la construction d’un pipeline ne serait pas forcément beaucoup plus facile à réaliser dans le nord du Manitoba qu’elle ne le fut au Québec.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Les hauts et les bas du thermostat

Science

Les hauts et les bas du thermostat

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’aimerais comprendre une chose que tout le monde dit vraie, mais que personne n’explique. On nous demande de baisser le thermostat l’hiver pour économiser de l’énergie. Pour ceux qui chauffent à l'électricité, je peux comprendre. Mais moi, je chauffe au mazout. Si je garde la température de la maison à 21°C et la descend à 17°C la nuit ou quand je quitte, je ne vois pas de quelle façon on économise. Quand il fait froid, la maison se refroidit rapidement et aussitôt que la température baisse de 1°C sous le réglage, la fournaise repart — qu’il fasse 20 ou 16°C n’y change rien. Alors où est l’économie dans tout ça?», demande Thérèse Boileau, de Gatineau.

Il est vrai que c’est un clou sur lequel Hydro-Québec tape assez souvent, et le fait est qu’à peu toutes les sources crédibles à cet égard disent la même chose, du ministère américain de l’énergie [http://bit.ly/3b05Fjm] au Centre pour l’énergie durable en Angleterre [http://bit.ly/2OfJig4] en passant par le CAA [http://bit.ly/2OvWpKn]. Alors qu’est-ce qui met tout ce savant monde d’accord ?

Il y a deux clefs à connaître pour le comprendre. La première et sans doute la principale pour répondre directement à la question de Mme Boileau, c’est que «la consommation d’énergie est directement proportionnelle à l’écart de température entre l’intérieur et l’extérieur», dit Étienne St-Cyr, chef de l’équipe d’ingénierie d’Hydro-Québec chargée du dossier de l’efficacité énergétique. Il y a une tonne de facteurs (vents, ensoleillement, etc.) qui entrent en ligne de compte dans la facture de chauffage, nuance-t-il, mais un facteur fondamental est que maintenir sa maison à, disons, 30°C au-dessus de la température extérieure demande deux fois plus d’énergie que de soutenir une différence de 15°C.

Faisons donc un petit calcul rapide. D’après le site de HQ, une maison moyenne consomme annuellement environ 22 000 kiloWatt-heure (l’équivalent d’une ampoule de 100 W qui serait allumée pendant 220 000 heures). De ce total, environ 57 %, ou 12 500 kWh, servent à chauffer la maison. Alors supposons que cette maison maintient sa température à 21°C et que le plus clair de ses besoins de chaleur, autour de 10 000 kWh, sont concentrés sur quatre mois, de décembre à mars inclusivement. Comme il fait en moyenne autour de -8°C à l’extérieur au cours de ces quatre mois, on parle ici de dépenser 10 000 kWh pour maintenir un écart de 29°C entre «le dedans» et «le dehors» pendant 120 jours — ou si l’on préfère, 3,5 kWh pour chaque heure passée à 29°C au-dessus de la température extérieure.

Maintenant, comme l’a dit M. St-Cyr, c’est l’écart avec l’extérieur qui détermine la dépense en énergie, alors si on baisse le chauffage à 17°C, l’écart passe de 29 à 25°C. Et la dépense en énergie diminue proportionnellement pour s’établir à 3,5 kWh x 25/29 = 3 kWh par heure. Pour une nuit de 8 heures, cela représente donc une économie de 0,5 kWh x 8 = 4 kWh et, sur les 120 jours de décembre à mars, cela monte à 480 kWh. Mine de rien, voilà une économie de 4,8 % de la dépense de chauffage pour ces quatre mois — et ajoutons que cela vaut pour l'électricité comme pour le mazout.

Certes, comme le dit Mme Boileau, il est évident que la fournaise va repartir de temps en temps, même quand on règle le thermostat à 17°C. Il ne peut en être autrement puisque c’est plus chaud que l’extérieur et que toute bâtisse, même les mieux isolées, perd de sa chaleur petit à petit. Mais comme l’écart est plus faible (25°C vs 29°C), la fournaise démarrera un peu moins souvent et un peu moins longtemps à chaque fois. On peut aussi aller chercher des économies supplémentaires en faisant la même chose pendant le jour, quand toute la maisonnée est au bureau et/ou à l’école, mais «il y a peut-être moins de gains à faire là parce que la différence de température avec l’extérieur est moindre, il y a l’ensoleillement qui peut chauffer la maison, etc.», note M. St-Cyr.

La deuxième clef pour comprendre tout ceci déborde un peu de la question de Mme Boileau, mais j’ai souvent entendu des gens se demander si les économies réalisées ne seraient pas annulées par le surplus d’énergie qu’il faut dépenser pour réchauffer la température au niveau voulu à la fin de la nuit. Et il est vrai que cela demande un «effort de fournaise» supplémentaire, mais cette dépense-là est très loin d’annuler toutes les économies

D’abord, il ne faut pas oublier que lors de la «descente» de 21 à 17°C, le chauffage ne fonctionne absolument pas : on n’a pas à maintenir la température, on la laisse chuter, ce qui représente une économie additionnelle qui est grosso modo équivalente au surplus à fournir lors de la «remontée», de 17 à 21°C. Cela laisse donc entières les économies faites entre les deux.

Et encore, précise M. St-Cyr, si on compare à l’énergie qu’il faut pour maintenir la maison à 21°C, il y a même une économie (infime, mais quand même) à faire dans ce petit jeu de yo-yo. En d’autres termes, si on laisse la température baisser et que, sitôt atteints les 17°C, on replace immédiatement les réglages à 21, on dépensera un peu moins d’énergie que si on laisse le thermostat à 21°C tout ce temps.

«La différence est vraiment minime, concède M. St-Cyr, et c’est pour ça qu’on recommande de baisser la température pour des périodes de 3 à 5 heures au minimum, mais elle est là.»

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Comment gâcher un party d’astronautes

Science

Comment gâcher un party d’astronautes

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «La NASA doit résoudre plusieurs problèmes avant de pouvoir envoyer des humains sur la planète Mars, dont l’épineuse question : comment protéger les astronautes des radiations solaires et des rayons cosmiques ? Sur Terre, nous sommes protégés des radiations solaires et des rayons cosmiques par le champ magnétique terrestre. Alors pourquoi ne pas induire un champs magnétique autour du vaisseau spatial équivalent au champs magnétique terrestre ? Est-ce parce que la demande en énergie électrique serait trop grande ?», demande Jacques Blouin, de Québec.

La Terre reçoit un flux continuel de rayonnement provenant en partie du Soleil (le «vent» et les «tempêtes» solaires), et en partie des confins de l’Univers (le rayonnement cosmique). À certains égards, ces radiations ressemblent à de la radioactivité, au sens où ce sont des ondes électromagnétiques ou des particules (électrons, protons, etc.) qui sont tellement énergétiques qu’elles peuvent arracher des électrons à des molécules ou même briser des molécules — voire carrément briser le noyau des atomes.

Quand quelqu’un est exposé à ce «rayonnement ionisant», comme on l’appelle, il peut arriver que la molécule brisée s’adonne à être un brin d’ADN. Nos cellules ont les outils qu’il faut pour «réparer» ces bris, mais ces réparations viennent toujours avec un risque d’erreur qui peut, dans certains cas, transformer la cellule saine en cellule cancéreuse. Sur le plancher des vaches, l’atmosphère et la magnétosphère terrestre bloquent ce rayonnement, mais la première n’a qu’une centaine de kilomètres d’épaisseur et la seconde n’agit que sur quelques dizaines de milliers de kilomètres. Voilà pourquoi on doit protéger les astronautes des radiations.

Mais ce n’est pas une mince tâche. C’est surtout le rayonnement cosmique qui est problématique, parce que les protons qui viennent du Soleil, moins énergétiques, sont dangereux mais plus faciles à arrêter. La manière la plus simple de procéder serait de construire un vaisseau aux parois très épaisses — autour de 1 mètre —, mais le tout serait évidemment beaucoup trop lourd pour un voyage spatial.

C’est en partie à cause de cela qu’il y a maintenant un bon demi-siècle que l’on évoque l’idée de générer un champ magnétique. Historiquement, le principal obstacle était que pour imiter l’effet du champ magnétique terrestre, on devait soit générer des champs magnétiques à des échelles impossibles sur un vaisseau spatial — de l’ordre de 100 km —, soit avoir des champs si intenses qu’ils demandaient trop d’énergie à maintenir, plus que ce qu’on pouvait stocker sur un vaisseau.

Ces problèmes semblent avoir en partie résolus grâce à de nouvelles technologies d’aimant, mais les mots-clefs, ici, sont vraiment «en partie». D’après une revue des différentes alternatives publiée en 2016 dans la revue savante Frontiers in Oncology [http://bit.ly/2TTC2Ko], la technologie la plus efficace avait une masse de… 137 tonnes. Et encore, elle laissait passer des doses de radiation d’environ 100 milliSievert par année (mSv/an, le Sievert étant une unité de rayonnement ajusté pour tenir compte de la dangerosité des différents types de rayonnement et de la sensibilité variables des organes touchés). Il s’agit d’une dose de radiation très élevée, et même inacceptable. Par comparaison, la norme canadienne pour les travailleurs de l’industrie du nucléaire est de 50 mSv/an — et encore seulement pour une année, la dose sur 5 ans ne devant pas dépasser 100 mSv.

Parmi les autres possibilités analysées dans l’article, la technologie la plus légère pesait «seulement» 35 tonnes, mais celle-là laissait passer des doses de radiation de 240 mSv/an. Loin d’être idéal…

Hormis l’ajout de blindage et d’une magnétosphère artificielle, une autre possibilité est d’essayer de réduire le temps de vol, mais augmenter la vitesse demande plus de carburant et donc de masse au lancement.

Pour les enthousiastes des voyages interplanétaires, cela vient d’autant plus gâcher le party que c’est aussi une forme de radiation dont on connaît mal l’impact biologique. Contrairement aux formes de radiation qu’on connaît bien parce qu’on s’en sert en médecine, soit principalement les rayons X et les électrons, ces radiations-là sont surtout faites de protons et de noyaux d’atomes. Ce qui les rend difficile à étudier parce qu’il faut des machines énormes et dispendieuses pour accélérer ces particules à des énergies comparables à ce qu’on voit dans l’espace. De plus, les rats étant plus petits que les humains, les radiations les plus énergétiques leur passent carrément au travers sans trop faire de dommage — donc on ne peut pas s’en servir pour étudier l’effet de ces radiations.

Bref, en un mot comme en cent : la protection des «marsonautes» contre les radiations est encore un point de blocage majeur.

Autres sources :

- s.a., The radiation showstoppe for Mars exploration, Agence spatiale européenne, 2019, http://bit.ly/2RMpphy

- s.a., How NASA Will Protect Astronauts From Space Radiation at the Moon, 2019, https://go.nasa.gov/3aEgMye

Jean-François Cliche
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Jean-François Cliche
L’essence tombera-t-elle du ciel un jour ?

Science

L’essence tombera-t-elle du ciel un jour ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On parle beaucoup d’urgence climatique mais aucun programme clair n’est proposé, à l’exception d’une augmentation de taxes carbone donnant un permis de polluer pour les plus riches. Cependant, il y a des entreprises comme Carbon Engineering Ltd au Canada et BFS en France qui proposent des technologies pour capter le CO2 directement dans l’air et le transformer en carburant. Alors quelle est l’efficacité réelle de ces technologies ? Est-ce que c’est «pour vrai» ou est-ce que c’est une autre fabulation de l’internet ?», demande Stéphan Raymond, de Québec.

«La question est un peu compliquée parce que la capture directe du CO2 dans l’air est plus récente que d’autres approches. Ça fait une dizaine d’années qu’on en parle, ce qui est relativement court comparé à la séquestration géologique du carbone, par exemple. Et encore, il y a des projets en séquestration, mais toujours rien à des échelles suffisamment grandes pour avoir un effet notable», dit d’emblée Louis-César Pasquier, chercheur au centre Eau, Terre et Environnement de l’INRS qui mène justement des travaux sur le stockage et l’utilisation du CO2.

Les technologies de capture directe du CO2 dans l’air — à ne pas confondre avec les technologies qui prennent le CO2 «à la source», dans des cheminées industrielles — fonctionnent bien dans l’ensemble, leurs principes scientifiques sont prouvés, mais «ces compagnies-là sont rendues à faire la démonstration concrète de leurs technologies, parce qu’elles n’ont pas encore été mises en place à grande échelle», ajoute M. Pasquier.

Mine de rien, c’est une étape qui peut s’avérer plus ardue qu’on s’y attendrait à priori. «C’est toujours plus facile des faire des choses de manière contrôlée dans une éprouvette que dans des équipements industriels beaucoup plus grands», indique-t-il.

Mais il y a quand même des progrès qui se font et des technologies qui sont testées très concrètement, hors des labos. La firme Carbon Engineering dont parle M. Raymond, par exemple, a une usine-pilote en Colombie-Britannique qui fonctionne depuis 2015. Il s’agit essentiellement d’un gros ventilateur qui pousse de l’air au-dessus d’un bassin contenant des composés chimiques qui réagissent avec le CO2, qui est alors «capturé».

Dans un article paru dans la revue savante Joule en 2018 [http://bit.ly/2QZsWKl], la compagnie a détaillé les résultats de ses trois premières années d’activités et, si certains aspects étaient vraiment très encourageants, d’autres forçaient plutôt au réalisme. Ainsi, le projet-pilote a été capable d’extirper du CO2 de l’atmosphère à un coût variant (selon les configurations choisies, les sources d’énergie, etc.) entre 94 et 232 $ la tonne, ce qui est déjà une énorme amélioration sur les quelque 600 $/t que calculait en 2013 l’American Physical Society pour la capture directe.

Et comme Carbon Engineering entend éventuellement convertir à grande échelle ce CO2 en carburant, certains observateurs ont tout de suite annoncé que cela laissait entrevoir un avenir pas si lointain où l’essence serait carboneutre.
Mais d’un autre côté, les quantités d’énergie que cela prend pour extirper ce carbone de l’atmosphère montrent que cela ne peut pas être une solution miracle applicable mur-à-mur — pas à l’heure actuelle, en tout cas. «Le nerf de la guerre, ça va être l’énergie parce que pour faire du carburant, il faut remonter la pente énergétique», dit M. Pasquier, qui fait référence au fait que l’énergie contenue par le carburant doit bien venir de quelque part.

Par exemple, l’article de 2018 montre que dans la «configuration» de l’usine pour transformer le CO2 capturé en carburant, Carbon Engineering a dû dépenser 1535 kiloWatts-heure en gaz naturel et en électricité pour chaque tonne de gaz carbonique capturé. Pour donner une idée de ce que cela représente en vue d’une éventuelle production à très grande échelle, supposons que l’on veuille utiliser cette technologie pour rendre tous les transports routiers du Québec «carboneutres». En 2017, les voitures et camions circulant dans la Belle Province ont émis 27 millions de tonnes de CO2, alors avec l’usine de Carbon Engineering, il faudrait dépenser autour de 41 téraWatts-heure (TWh) pour retirer tout ce de CO2 de l’atmosphère. Pour fin de comparaison (et même si une partie du gaz naturel n’est pas facilement remplaçable par de l’électricité dans ce procédé), c’est une quantité d’énergie supérieure à toutes les exportations d’Hydro-Québec, qui sont d’environ 36 TWh par année, et cela représente une bonne part de ses ventes annuelles totales, qui tournent autour de 210 TWh. C’est considérable.

Et encore, ce n’est même pas toute l’énergie qu’il faudrait dépenser pour produire du carburant — juste celle qu’il faut pour extraire le gaz carbonique de l’air. Selon ce que spécifie l’article de Joule, il faudrait ensuite fournir d’autre énergie pour faire ce que les chimistes appellent l’«électrolyse de l’eau», qui consiste à séparer les atomes d’hydrogène et d’oxygène des molécules d’eau (H2O). On ferait ensuite réagir cet hydrogène avec le carbone du CO2 pour faire des hydrocarbures (du carburant). Il y aura donc encore de grosses dépenses énergétiques à prévoir. Ce n’est pas pour rien, note M. Pasquier, que l’usine de Carbon Engineering est situé à côté d’une rivière : c’est pour avoir accès à une source d’énergie renouvelable.

Et tout cela a un coût. Dans la configuration pour produire du carburant, qui n’est pas la plus onéreuse à 100$ la tonne, juste la capture du CO2 représente une dépense de 23¢ par litre. Sans compter, encore une fois, les étapes suivantes.

Cela ne signifie pas que la capture du gaz carbonique directement dans l’air n’a aucun avenir, remarquez bien. Le fait que des gens comme Bill Gates aient investi de fortes sommes dans ces technologies, sans être une garantie, montre le sérieux de l'affaire. Mais cela implique que, pour l’instant, ces technologies ne sont pas encore «matures». Et que quand elles le seront, il se peut bien qu’elles répondent plus à des besoins de niche — Carbon Engineering vise le marché du carburant d’avion, illustre M. Pasquier — qu’à une demande plus générale.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
La «bordélisation» de la lumière

Science

La «bordélisation» de la lumière

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai vu des savons à vaisselle verts, des savons en barre oranges, des savons à main roses, et d’autres de toutes les couleurs, et pourtant leur mousse est toujours blanche. Pourquoi le savon mousse-t-il toujours blanc peu importe sa couleur ?», demande Origène D’Amours, de Magog.

Il y a essentiellement deux choses à savoir pour le comprendre, répond d’emblée le chimiste de l’Université Laval Normand Voyer. La première, commence-t-il, c’est que «quand on parle des colorants, les gens pensent souvent qu’il y en a beaucoup parce que la couleur, c’est ce qu’on voit en premier. Mais en réalité, le colorant ne représente que quelque chose comme 0,001% du total. C’est vraiment une infime partie du produit, pas besoin d’en mettre plus. Alors quand bien même que le savon serait fluo, il n’y a presque pas de colorant dedans. Et en plus, ça prend juste un peu de savon pour faire beaucoup de mousse parce que la mousse, c’est principalement de l’air [ce qui «dilue» le colorant encore plus que le 0,001% de départ, ndlr]. Alors c’est un peu normal qu’on ne puisse pas voir une bulle orange ou verte !»

Bref, quand on regarde une bulle (et une seule), on la voit transparente. Mais alors, la question devient : pourquoi la mousse est blanche, elle ? Si les bulles sont toutes transparentes, comment leur «somme» peut-elle être blanche ? La deuxième chose à savoir dont parle M. Voyer est justement là mais, avant d’y arriver, il faut faire un petit détour...

La lumière, ce sont des ondes électromagnétiques, c’est-à-dire de l’énergie électrique et magnétique qui se propage dans l’espace un peu à la manière des vagues sur l’eau — avec des «crêtes» et des «creux» qui sont séparés par une certaine distance nommée longueur d’onde. L’œil humain est capable de percevoir des longueurs d’onde située entre environ 380 et 740 nanomètres (nm). Autour de 700 nm, nous voyons du rouge ; aux environs de 600 nm, c’est plutôt du orange que nous voyons ; si la distance entre les «vagues» diminue encore un peu (entre 550 et 590 nm environ), alors nos yeux perçoivent du jaune; et ainsi de suite jusqu’aux plus courtes longueurs d’onde perceptibles par l’humain, soit le violet (entre 380 et 450 nm).

La lumière que nous recevons du Soleil (et de la plupart des ampoules électriques «normales») est un mélange de toutes ces longueurs d’onde. Or nos yeux perçoivent ces mélanges comme du blanc, et la clef de l’énigme de la mousse blanche, comme on s’en doute, elle est précisément là.

Si l’on regardait la paroi d’une bulle de savon au microscope, on se rendrait compte qu’elle est composée de deux minces couches de savon qui retiennent une fine couche d’eau entre elles. Quand la lumière passe à travers la paroi d’une bulle, une partie est réfléchie, mais une autre (grosse) partie traverse la paroi et s’en trouve déviée et ce, à des angles qui vont varier légèrement selon la longueur d’onde — ce qui va séparer les couleurs.

Maintenant, imaginez un peu ce qui arrive dans une mousse comptant des centaines, voire des milliers de petites bulles. En un mot comme en cent, si l’on me permet un terme pas-très-technique : c’est le bordel.

«La lumière est réfléchie et dispersée dans toutes les directions possibles, dit M. Voyer. Si bien qu’en bout de ligne, si le bleu est réfléchi partout, si la même chose arrive au rouge et à toutes les autres couleurs, cela donne un mélange et ça, ça fait du blanc.»

Fait intéressant, enchaîne-t-il, c’est la même chose qui arrive dans les nuages : la lumière est «éparpillée» dans toutes les directions en traversant les gouttelettes d’eau, toutes les longueurs d’onde s’en trouvent «remélangées», et le résultat est que les nuages sont blancs.

* * * * *

«Pourriez-vous expliquer si la décennie s’est terminée en 2019 ou si elle va vraiment finir en 2020 ? Il me semble qu’une décennie, ce sont les années 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10. Donc, la deuxième décennie du troisième millénaire devrait finir en 2020, et non en 2019. Ce qui serait logique puisque l’an zéro n’existe pas : à un moment donné, on était au jour 1 de l’an 1. Corrigez-moi si je me trompe», demande Marie-Claude Boivin, de Québec.

Il n’y a effectivement jamais eu d’an zéro puisque l’habitude de compter les années à partir de la naissance du Christ remonte au 8e siècle et qu’en ce temps-là, le zéro n’avait tout simplement pas été inventé. Ni la numération romaine, ni son équivalent grec n’avaient de chiffre pour le zéro. À l’époque, d’ailleurs, l’idée d’avoir un symbole pour désigner le vide était vue comme un peu bizarre : les nombres étaient faits pour compter les choses alors s’il n’y avait rien à compter, à quoi bon adopter un signe ? On a bien trouvé certaines «formes» de zéro dans des documents antiques — les uns laissaient un espace vide, d’autres comme les Babyloniens mettaient une sorte de «symbole bouche-trou», voir ici : http://bit.ly/36Ls956 —, mais il faudra attendre que le mathématicien italien Fibonacci introduise les chiffres indo-arabes en Europe (autour de l’an 1200) pour que le zéro tel qu’on le conçoit aujourd’hui apparaisse en Occident.

Les années de l’«ère chrétienne» ont donc commencé par «1» et, de ce point de vue, Mme Boivin a entièrement raison : techniquement, il n’y a pas de décennie qui s’est terminée ou a commencé le 1er janvier dernier, la prochaine décennie ne débutera vraiment qu’en 2021. C’est d’ailleurs la position du Conseil national de la recherche : «le 3e millénaire et le 21e siècle ont commencé au même moment, à 00h00 le 1er janvier 2001», lit-on sur son site [http://bit.ly/2tJC4cO].

Sauf que les temps ont bien changé depuis que le moine Bède le Vénérable (672-735) a popularisé l'habitude de compter les années à partir de la naissance du Christ, qui était l'«an 1». L’usage du zéro est si universel et acquis chez nous que, culturellement, il nous semble beaucoup plus naturel de commencer les décennies avec un «chiffre rond», comme on dit. De ce point de vue, il n’y a pas grand-sens à rester prisonnier d’une erreur mathématique commise au Moyen-Âge, alors il est aussi défendable de considérer que les années 2020 ont commencé le 1er janvier dernier. Je ne crois pas qu’il ait vraiment de bonne ou de mauvaise réponse à cette question-là.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Sur ces fameux «pets» de vaches...

Science

Sur ces fameux «pets» de vaches...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On s’inquiète de l’empreinte carbone des animaux, et particulièrement du bœuf. Mais ne devrait-on pas plutôt y voir un cycle? Les plantes captent le carbone dans l’air et les animaux, comme les vaches, mangent les plantes, puis vont retourner une partie du carbone dans leurs déjections et leur respiration, et le cycle va recommencer. Alors pourquoi les vaches seraient un problème? Comment pourraient-elle produire plus de carbone qu’elles n’en consomment?», demande André Rinfret, de Québec.

Si l’industrie bovine pèse plus lourd sur l’environnement que les autres sortes de viandes — qui, elles, pèsent plus lourd que l’alimentation végétale —, c’est en bonne partie parce que comparé aux autres animaux d’élevage, le bœuf convertit moins bien sa nourriture. D’après une étude parue récemment dans les Environmental Research Letters, pour produire 1 kg de viande (et autres parties comestibles), le bœuf doit manger autour de 36 kg de nourriture, alors que ce ratio est beaucoup moindre pour la volaille (4,2 pour 1) et le porc (6 pour 1). Et comme il faut les produire, ces moulées et ces bottes de foin, cela implique qu’à quantité de viande égale, il faut pas mal plus d’«intrants» (plus d’espace, plus d’engrais, plus de carburant pour la machinerie, etc.) pour le bœuf que pour les autres sortes de viande.

En outre, les bovins ont un système digestif particulier qui fermente la nourriture pendant longtemps. À cause de cela, ils n’émettent pas seulement du CO2, mais aussi du méthane (CH4) dans leurs éructations (et non dans leurs flatulences, comme on l’entend souvent), dont l’effet de serre est environ 30 fois plus puissant que le gaz carbonique. Alors les vaches ont beau ne pas rejeter plus de carbone qu’elles n’en consomment, elles en rejettent sous une forme qui est plus dommageable pour le climat.

Tout ça, ça fait une différence et on n’a pas le choix d’en tenir compte. Mais d’un autre côté, M. Rinfret  n’a pas complètement tort de dire que le carbone consommé par les bovins fait partie d’un cycle : éventuellement, le méthane finit par se retransformer en CO2. Cela prend du temps — des années, voir des décennies pour une petite partie — au cours duquel il empire le réchauffement planétaire, mais ce méthane-là faisait déjà partie du cycle du carbone, il ne vient pas s’y ajouter. Or le problème fondamental à la source du réchauffement climatique n’est pas tant le méthane additionnel (même s’il y contribue) que la combustion de pétrole, gaz naturel et charbon. Comme ceux-ci étaient enfouis sous terre depuis des centaines de millions d’années, leur carbone n’était plus en circulation depuis très longtemps, et les brûler vient ajouter du carbone au cycle.

Le cœur de l’affaire, il est surtout là.

* * * * *

«Est-ce que la sphéricité de la Terre explique au moins en partie pourquoi il fait plus froid aux pôles qu’à l’équateur. À cause de cette sphéricité, les pôles sont un peu plus loin du Soleil, dont les rayons doivent traverser une couche d’atmosphère plus épaisse avant d’arriver au sol, qu’ils frappent d’ailleurs à l’oblique. Ou est-ce surtout à cause d’autres facteurs, comme l’albédo ?», demande Yves Goudreault.

Les pôles sont en moyenne un rayon terrestre (6371 km) plus loin du Soleil que l’équateur. De plus, la Terre est inclinée de 23,5°, ce qui vient ajouter (ou enlever, selon la saison) jusqu’à 2500 km environ, pour un maximum de près de 9000 km. Or la distance Terre-Soleil est «dans une autre ligue», comme on dit : près de 150 millions de km. Alors le rayonnement solaire a beau diminuer avec le carré de la distance, ces quelque 9000 km de plus (en hiver) ne peuvent guère faire plus qu’une différence de l’ordre de 0,01 % — et encore, le Soleil ne se lève même pas aux pôles en hiver, alors en pratique ça ne change absolument rien. De toute évidence, la clef est ailleurs.

L’épaisseur de la colonne d’air traversée par les rayons joue un rôle. Mine de rien, à l’échelle de la planète, un peu plus de la moitié (53 %) du rayonnement solaire n’atteint jamais le sol, étant soit réfléchi, soit absorbé par l’atmosphère — et cette proportion est un peu plus élevée aux pôles.

Mais par-dessus tout, c’est l’angle avec lequel les rayons frappent le sol qui fait la différence. À l’équateur, ces rayons frappent presque parfaitement à la verticale alors qu’ils sont obliques aux pôles. On peut se représenter l’effet que cela a en imaginant une lampe de poche que l’on pointerait sur un mur. Si on pointe directement, la lumière aura une forme assez ronde. Mais si on lui donne un angle, alors la forme s’allonge. Cela implique que la même quantité de lumière doit maintenant éclairer une plus grande superficie — et c’est ce qui arrive avec le rayonnement solaire aux pôles. Si l’on ajoute à cela le fait que le Soleil ne se lève tout simplement pas en hiver aux hautes latitudes, cela signifie que les pôles reçoivent en moyenne (sur une année) moins de la moitié de l’énergie par mètre carré qui arrive l’équateur.

Et ce n’est pas tout : ce qu’il advient de ces rayons solaires une fois qu’ils touchent le sol est aussi important. La surface de la Terre réfléchit en moyenne 30 % du rayonnement, dont l’énergie est alors renvoyée vers l’espace. Mais un couvert de neige ou de glace réfléchit beaucoup mieux la lumière : plus de 80 % ! Voilà pourquoi il fait tellement plus froid aux pôles qu’à l’équateur.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
La «naissance» de la gastro

Science

La «naissance» de la gastro

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Se pourrait-il que la «gastro» soit une maladie d’origine très récente ? À ma souvenance, ni le concept de «gastro» ni la réalité d’une telle maladie contagieuse n’existaient du temps de la Grande Noirceur, c’est-à-dire avant la Révolution tranquille. Personnellement, j’ai 75 ans et je ne l’ai jamais eue. Je n’ai vu personne l’avoir, même si j’ai fréquenté plusieurs collèges résidentiels ici ou là, suivis d’universités, séjours à l’étranger loin des tout-inclus, etc.», demande Léonce Naud, de Deschambault.

En fait, «ce n’est pas récent du tout : la gastroentérite est causée par des virus, des bactéries et des parasites qui existent depuis des centaines de milliers d’années», dit d’emblée Dr Jasmin Villeneuve, de l’Institut de la santé publique du Québec.

Tenez, en 1952, deux médecins d’un hôpital de Manchester, en Angleterre, écrivaient ceci dans la revue médicale Archives of Disease in Childhood :

«La gastroentérite infantile demeure encore une des problèmes les plus épineux de la pédiatrie. En 1945, les décès dus à la diarrhée et à l’entérite représentaient 11 % de la mortalité infantile totale. Les taux de mortalité ont continué de chuter [depuis le début du XXe siècle, ndlr] et, en 1948, 2304 enfants de moins d’un an, ou 2,88 par 1000 naissances vivantes, ont succombé à cette maladie en Angleterre et au Pays-de-Galles.» (Notons que c’est surtout la déshydratation provoquée par la diarrhée et les vomissements qui cause les décès.)

La gastro a été décrite pour la première fois en 1929 — sous le nom «maladie du vomissement hivernal» —, mais on peut mesurer à quel point elle a touché toutes les époques en consultant un article paru dans la revue savante Alimentary and Pharmacology Therapeutics, qui retrace l’histoire des traitements de la gastro. Ainsi l’expression d’origine anglaise «avoir du guts» remonterait au XIXe siècle, quand la diarrhée faisait des ravages parmi les militaires et en empêchait beaucoup, ceux qui n’avaient pas les intestins assez «solides», de monter au front. Un code d’éthique militaire de la Guerre civile américaine (1861-1865) interdisait même «de tirer sur les hommes qui sont en train de répondre à l’appel urgent de la Nature» !

Et pour tout dire, on trouve même des descriptions de la gastroentérite «d’une précision étonnante» dans les écrits le célèbre médecin de la Grèce antique Hippocrates (460-370 av. J-C.), s’émerveillaient récemment deux chercheurs dans une revue médicale.

Alors pourquoi des gens comme M. Naud n’en auraient jamais entendu parlé pendant leur jeunesse ? Il semble clair pour le Dr Villeneuve que les niveaux de sensibilisation de l’époque n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, tant chez le personnel médical que dans la population en général. «Dans les années 60, on n’allait consulter le médecin que quand c’était vraiment très grave», dit Dr Villeneuve.

Dans le même ordre d’idée, rappelons qu’à cette époque un peu tout le monde allait se baigner dans le fleuve Saint-Laurent malgré une contamination bactériologique qui interdirait toute baignade de nos jours. Imaginez, à la plage de l’Anse au Foulon, une des plus populaires à Québec dans les années 70, les comptes de bactérie pouvaient atteindre 2000 à 3000 «unités formant des colonies» par 100 ml (ufc/100 ml, c’est la manière «classique» de mesurer la concentration de bactéries dans l’eau) alors que la norme actuelle pour la baignade est de 200 ufc/100 ml au maximum.

À cet égard, dit Dr Villeneuve, «il y a une théorie qui dit que l’exposition fréquente aux agents pathogènes fait qu’on finit par développer une sorte d’immunité. Ça peut varier d’un individu à l’autre, mais si les gens étaient plus exposés dans le temps, peut-être que leurs symptômes étaient moins sévères qu’aujourd’hui. Et comme on oublie plus facilement les maladies bénignes qu’on a eues que les fois où on était cloué au lit pendant des jours, on peut imaginer que des gens [de cette époque] auraient oublié leurs gastros parce que ça ne les rendait pas très malades. Mais la gastro n’en existait pas moins, c’est sûr».

Une autre possibilité, pourrait-on ajouter, est que la gastro est une sorte de «maladie générique» qui en recouvre plusieurs. Comme l’a dit Dr Villeneuve en début d’article, elle être causée par bien des microbes différents, ce qui peut aussi lui faire porter bien des noms différents. Ainsi, l’infection alimentaire fréquente nommée salmonellose, qui doit son nom à la bactérie en cause (salmonelle), est souvent considéré comme une forme de gastroentérite, puisque ses symptômes sont semblables. La dysenterie est elle aussi une un type de gastro, qui est connu depuis longtemps d’ailleurs — l’empereur byzantin Constantin IV, par exemple, en est mort en l’an 685. Et c’est sans compter d’autres noms que la maladie a pu porter dans le passé, comme «grippe d’estomac».

Bref, s’il demeure possible que M. Naud ait un système immunitaire exceptionnel qui l’a protégé de la gastro toute sa vie durant (c’est la grâce qu’on lui souhaite), on peut aussi raisonnablement penser qu’il en a eu quelques unes pendant sa jeunesse, mais qu’elles n’étaient pas appelées de cette manière. Soulignons à cet égard que le microbe le plus souvent derrière les cas de gastro, soit les norovirus, n’ont été identifiés qu’à la suite d’une éclosion particulièrement sévère dans une école primaire de Norwalk, en Ohio… en 1968.

Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Pas de consanguins chez les épinettes

Science

Pas de consanguins chez les épinettes

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Lorsque qu’on parle de planter 2 milliards d’arbres comme l’a promis Justin Trudeau pendant la dernière campagne fédérale, ou même plus simplement de reboiser un grand territoire comme l’industrie forestière le fait, est-ce que cela soulève des enjeux particuliers de génétique ? Est-ce qu’on peut ou doit s’assurer que ces arbres ne soient pas tous «cousins» ?», demande Joël-Étienne Myre, de Saint-Ambroise.

Vues par des mammifères comme nous, les plantes peuvent sembler un peu (pas mal) bizarres, sinon carrément dévoyées, du point de vue de la reproduction. Imaginez un peu, non seulement elles sont capables de fertiliser de proches parents, mais plusieurs espèces ont la faculté de s’auto-féconder : puisque chaque plante possède à la fois des gamètes mâles et des gamètes femelles, chez certaines espèces les individus n’ont théoriquement pas besoin d’être deux pour se reproduire. Les parties mâles et femelles d’un même spécimen peuvent s’assembler et produire alors, littéralement, des clones.

Cette faculté a ses avantages, disons-le. Dans ce grand jeu de massacre qu’on appelle la sélection naturelle, le but ultime est toujours de transmettre autant de ses gènes que possible aux générations futures. Or ceux qui s’accouplent à deux ont une progéniture qui ne partage que 50 % des gènes de chaque parent, alors que c’est 100 % pour les individus qui s’autofécondent. En outre, cela «libère» ces derniers des pollinisateurs, ce qui peut être utile quand les insectes se font rares. Sur le plan de l’évolution, ce n’est pas rien !

Mais il n’empêche : «se débrouiller tout seul», pour ainsi dire, vient aussi avec des inconvénients, et des gros. À long terme, dans la nature, c’est toujours la diversité qui l’emporte, parce que plus il y a de différences au sein d’une population, plus il y a de traits qui peuvent conférer un avantage, une protection contre une maladie, etc. — et c’est comme ça qu’une espèce finit par s’adapter et se perpétuer.

Pour cette raison, beaucoup de plantes ont fini par produire des gamètes mâles et femelles qui, chez un même individu, sont complètement ou partiellement incompatibles entre elles : les individus qui s’auto-fécondent produisent des graines stériles et/ou des rejetons faiblards ayant peu de chance de survivre et de se reproduire à leur tour. «Pour la consanguinité, c’est le même principe pour les humains et pour les arbres : au bout de deux ou trois générations, on a des problèmes de vigueur», dit le chercheur en génomique forestière de l’Université Laval Jean Bousquet.

Le Service canadien des forêts (SCF) l’a d’ailleurs testé concrètement au début des années 1960, en «forçant» une vingtaine d’épinettes blanches à s’auto-féconder. Résultats : plus de 90 % des graines produites étaient «vides», soit un taux entre 5 et 22 fois plus élevé que pour la pollinisation «croisée» (à deux individus). De plus, les rares graines viables germaient moins bien et celles qui y parvenaient malgré tout avaient des taux de survie moindres que les semis croisés — même si tous avaient été cultivés dans les mêmes conditions. En bout de ligne, le SCF a tout de même obtenu des épinettes blanches matures, mais les effets de l’auto-pollinisation ne sont jamais disparus : au bout de 17 ans, les spécimens avaient en moyenne une taille 45 % plus courte et des troncs d’un diamètre 64 % plus étroit que les individus «normaux», provenant du croisement d’arbres non-apparentés.

Alors oui, souligne M. Bousquet, il y a bel et bien des «enjeux génétiques» dont il faut tenir compte quand on plante de grandes quantités d’arbres. D’une part pour assurer la diversité génétique de la population, mais aussi pour que les semis soient aussi bien adaptés que possible à la région où ils seront plantés. C’est la raison pour laquelle les choix de graines pour le reboisement sont très encadrés.

«Bon an mal an, indique le chercheur, il se plante au-delà de 600 millions d’arbres au Canada, alors c’est déjà pas mal plus que les 2 milliards sur 10 ans qu’a promis Justin Trudeau. (…) Au Québec, on en plante autour de 125 à 130 millions par année. Ça ne remplace pas toutes les coupes, mais quand même une assez bonne partie, et on espère que le reste va repousser tout seul.»

Ces semis proviennent de pépinières industrielles, dit-il, et «il y a un très fort contrôle qui est exercé sur la production pour qu’ils soient exempts de maladie, d’abord, mais aussi pour avoir un bon mélange d’espèces, une bonne diversité génétique et des arbres bien adaptés au climat où ils seront plantés. Il y a même un système de certification pour ça (…) et ils ont même des marqueurs génétiques pour vérifier que la diversité génétique est suffisante. Dans ces semis-là, la consanguinité est à peu près au même niveau que dans les forêts naturelles, donc de l’ordre de 1%».

On trouve de ces pépinières dans à peu près toutes les régions du Québec et elles cultivent des graines d’arbres de leurs environs, ce qui permet de s’assurer que non seulement les espèces sont les mêmes, mais que l’on a affaire à des souches qui sont adaptées au climat local. Le contraste avec la situation qui prévaut en horticulture ornementale montre d’ailleurs très bien pourquoi il est important de ne pas planter n’importe quoi, souligne M. Bousquet.

«En horticulture, il n’y a pas vraiment de certification ni de contrôle sur ce que vous plantez, déplore-t-il. On va vous vendre un cultivar avec un nom souvent évocateur, mais même les gens qui vous le vendent ne peuvent pas vraiment vous dire d’où il vient. Souvent, ces graines et semis-là viennent des États-Unis ou de la région de Niagara et sont mal adaptés à notre climat. On voit beaucoup de ces petites épinettes qui viennent de l’Oregon et qui vont sécher tout d’un coup, parce qu’il a fait trop froid ou parce que l’hiver est arrivé trop tôt. (…) C’est un peu comme du McDo : on plante, ça dure 5-10 ans, puis on replante après.»

Jean-François Cliche
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Jean-François Cliche
L’acte de naissance de la climatologie

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L’acte de naissance de la climatologie

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On ne parle plus de changements climatiques, mais d’urgence climatique déclarée par le GIEC [Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat, ndlr]. Or leurs calculs sont basés sur des mesures remontant au début du XXe siècle et même à 1850, en pleine Révolution industrielle. Et on parle ici de mesures pour la planète entière. Mais depuis quand pouvons-nous mesurer précisément la température de la planète ? Et comment pouvons-nous être sûrs que nos comparaisons avec les époques précédentes sont fiables ?», demande Bertrand Bouchard, de Beauport.

Mesurer le temps qu’il fait à l’échelle de la Terre n’est pas une mince tâche. D’après l’Organisation météorologique mondiale, on peut compter de nos jours sur un «réseau» mondial de pas moins de 10 000 stations météo «de surface» (au sol), 1000 stations dans les airs, autant de bouées dérivantes en mer et une centaine de bouées fixes, sans compter les données recueillies par des centaines de radars météo, quelque 7000 navires et 3000 avions commerciaux, de même que 16 satellites météorologiques et une cinquantaine de satellites de recherche. Mais il n’en a évidemment pas toujours été ainsi.

L’invention du thermomètre remonte autour de l’an 1600, et il n’a pas fallu grand-temps avant qu’on s’en serve pour faire de la météo. La plus ancienne série de mesures de température prises quotidiennement (et même plusieurs fois par jour) que l’on connaisse a débuté en Angleterre en 1659 — et elle est toujours active à ce jour ! On y voit d’ailleurs assez clairement une tendance au réchauffement, mais elle souffre de deux problèmes majeurs. Le premier, c’est que comme toutes les autres mesures météorologiques, elle ne vaut que pour une région particulière, le centre de l’Angleterre dans ce cas-ci. Pas moyen de déduire une température moyenne pour le globe au complet à partir de ça (j’y reviens).

Le second problème, c’est que ces mesures n’ont pas toutes été prises au même endroit et de la même manière, mais sont plutôt une collection de séries maintenues par des amateurs (il n’y avait pas de «pros», à l’époque), indépendamment les uns des autres. Le pionnier britannique de la climatologie Gordon Manley (1902-1980) les a toutes mises ensemble et a tant bien que mal comblé des «trous» là où les séries ne se chevauchaient pas. Et même quand elles se chevauchaient, on les considère comme peu fiables jusque autour de 1770 — avant cela, la norme était de placer les thermomètres non pas dehors, mais à l’intérieur, dans des pièces non chauffées, ce qui les rendait moins sensibles aux changements de la «vraie» température extérieure.

Les problèmes de ce genre étaient d’ailleurs répandus à l’époque. Dans un fascinant article sur les débuts de la météorologie au Québec, la chercheuse de McGill Victoria Slonosky note elle aussi que jusqu’à la fondation du Service météorologique du Canada en 1871, les seules séries de mesures dont on dispose étaient surtout des initiatives individuelles de qualité variable. Leurs séries ne se chevauchent pas toutes (entre les mesures du naturaliste Jean-François Gauthier, au milieu du XVIIIe siècle, et celles du Britannique Alexander Spark, il y a un trou de près de 50 ans !), les mesures ne furent pas toutes prises de la même manière ni aux mêmes heures, etc. En outre, ce n’est pas avant le milieu du XIXe siècle que l’usage d’abris à thermomètre (pour les protéger de l’influence des vents et de l’exposition directe au soleil) ne s’est vraiment généralisé, note Mme Slonosky.

Mais quand même : avec le temps, non seulement les techniques se sont améliorées et standardisées, mais le nombre de stations météorologiques a également explosé, un peu partout dans le monde. Si bien que quelque part entre le milieu et la fin du XIXe siècle, la température a commencé à être mesurée de manière suffisamment fiable et sur une superficie suffisamment grande pour que, aux yeux des climatologues, l’on puisse en tirer une moyenne planétaire satisfaisante.

Certains disent que les incertitudes demeurent trop grandes avant 1880, d’autres «osent» se rendre jusqu’aux années 1850. Dans tous les cas, ce n’est ni parfait, ni aussi précis et complet que les mesures que l’on prend maintenant. Comme le montre la carte ci-dessous, il restait encore de vastes zones d’ombre où l’on n’avait très peu, sinon pas du tout de mesures — notamment les pôles, le bassin versant de l’Amazone et de grands pans d’Afrique. Mais dans l’ensemble, les climatologues considèrent qu’à partir de la fin du XIXe siècle, on a assez de données prises dans assez d’endroits pour donner une idée raisonnablement précise de la température mondiale.