Éditorial

La dernière claque

ÉDITORIAL / Ceux qui comptaient sur les tribunaux pour que les bagarres disparaissent de notre sport national ont de quoi être déçus. Les quelque 19 millions $ que les ex-hockeyeurs viennent d’arracher à la Ligue nationale (LNH) ne sont guère plus que des pinottes. Et pour les joueurs, une dernière taloche. Une autre.

La poursuite intentée par 300 joueurs, dont une centaine d’anciens de la LNH, alléguait que la ligue n’avait pas adéquatement protégé ses joueurs et ne les avait pas bien informés au sujet des commotions cérébrales et de leurs séquelles parfois permanentes pouvant aller jusqu’à l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), une maladie neurodégénérative. Lundi, il a été annoncé que les ex-hockeyeurs avaient accepté des compensations de 22 000 $, plus la couverture de frais médicaux jusqu’à concurrence de 75 000 $.

Ce sont des broutilles pour des cas semblables. En mai dernier, un tribunal américain avait refusé que ces 300 joueurs et quelque 5000 autres unissent leur cause dans un recours collectif à cause de différences dans les lois de différents États au sujet des suivis médicaux. Cela a grandement limité les ressources disponibles pour la poursuite, qui était la plus grande à laquelle la LNH faisait face. Les ex-hockeyeurs ont donc dû se contenter des frais médicaux, essentiellement.

La LNH était parfaitement dans son droit de se défendre de la sorte. Mais au-delà des avocasseries, le fond moral de l’affaire ne nous en semble pas moins transparent : cette ligue-là traîne un lourd passé d’incurie à l’égard des blessures à la tête.

Il y a, certes, un risque inhérent à la pratique de tout sport, même ceux qui n’impliquent pas de contact physique. Mais toute ligue demeure responsable de faire ce qui peut raisonnablement être fait pour minimiser ces risques. Or pendant très longtemps, la LNH a laissé persister une culture où les joueurs restaient dans un match après une commotion. Sans compter le fait qu’elle était (et est toujours) la seule ligue majeure à tolérer les bagarres.

En 2011, après que trois de ses anciens bagarreurs (ayant tous un historique de dépression possiblement lié à de multiples commotions) soient morts par suicide ou par overdose en l’espace de quatre mois, le commissaire Gary Bettman s’était dit d’avis, dans des courriels révélés par la poursuite, que ces ex-joueurs avaient simplement des prédispositions pour les problèmes qui les affligeaient, et que leur profil de bagarreur était une conséquence de ces prédispositions, pas une cause.

Or les premières études liant l’ETC et la boxe datent des années... 1920. On veut bien croire que les pugilistes et les hockeyeurs ne sont pas exposés de la même manière, mais il ne fallait pas un prix Nobel pour voir le lien potentiel, voire probable, avec les commotions à répétition subies au hockey, surtout chez les spécialistes du combat. Une simple recherche Google permet de trouver des articles scientifiques remontant aux années 90 qui mentionnent un lien entre l’ETC et le hockey professionnel.

Malgré cela, le resserrement (par ailleurs bienvenu) des règles pour limiter les coups à la tête n’est encore que tout récent. Et bien qu’il y ait moins de batailles qu’avant, les joueurs qui se battent ne sont toujours pas expulsés, et encore moins suspendus — ce qui est une forme de tolérance. Pendant des décennies, la LNH a eu les moyens de mettre ses connaissances à jour sur les commotions. Il faut vraiment qu’elle ait choisi de regarder ailleurs pour ne pas agir. Et c’est en ce sens qu’elle est moralement, à défaut de légalement, responsable du sort de ces anciens joueurs.

Éditoriaux

Pour ne pas naviguer à vue

ÉDITORIAL / Il existe un vieux principe qui dit qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Et il s’applique très bien au projet de Statistique Canada de collecter des données bancaires (très) personnelles auprès des institutions financières : en cette ère où une grande partie de nos économies se transigent en ligne, on ne peut pas avoir des gouvernements qui fondent leurs décisions sur des données fiables tout en leur cachant ces données. Mais si le but visé par l’agence statistique est légitime, la manière dont elle a concocté son «beurre» laisse à désirer.

À la fin d’octobre, la chaîne anglophone Global News a révélé que Statistique Canada avait demandé à des banques de lui fournir des informations sensibles au sujet de 500 000 personnes choisies au hasard, allant des paiements de factures aux retraits au guichet en passant par les transferts électroniques, les transactions par carte de crédit et même le solde des comptes.

L’affaire a rebondi plusieurs fois à la Chambre des communes depuis, où l’opposition décrit l’agence fédérale comme une sorte de Big Brother. Or si les conservateurs nous semblent s’égarer sur le fond de l’histoire, il nous est difficile de leur donner complètement tort.

StatCan justifie son projet en disant que les taux de réponse à des études comme l’Enquête sur les dépenses des ménages, à partir de laquelle on établit le taux d’inflation (notamment), ont baissé au fil du temps pour s’établir à 65 % de nos jours. Les efforts supplémentaires que cela implique augmentent les coûts et un bas taux de réponse peut finir par rendre les données moins fiables. En outre, fait valoir l’agence fédérale, une part croissante des échanges économiques échappe aux outils de mesures traditionnels, en particulier la fameuse «économie de partage».

Ce sont là des points fort pertinents. Pas plus tard que lundi dernier, l’Office du tourisme de Québec dévoilait des chiffres montrant que la région est en voie de battre son record pour l’année la plus achalandée, mais ces calculs ne tenaient pas compte des nuitées vendues sur des plateformes de partage comme AirBnB, qui ne sont pour l’instant comptabilisées nulle part.

Comment des autorités publiques peuvent-elles prendre des décisions — autorise-t-on un nouvel hôtel ici, a-t-on besoin de trottoirs plus larges dans tel quartier, de combien doit-on hausser les prestations ou les prix pour ne pas dépasser l’inflation, etc — rationnelles et ancrées dans la réalité si elles n’ont pas accès à des données fiables? Et comment une industrie, que ce soit le tourisme ou une autre, le pourrait-elle?

Non, quoiqu’en dit l’opposition conservatrice, l’objectif poursuivi par StatCan est manifestement justifié, et même souhaitable.

Cependant, il reste quand même un point inquiétant dans toute cette histoire. On comprend que StatCan a fait des vérifications à l’interne — l’agence écarte par exemple tout usage de ces renseignements pour traquer la fraude fiscale, par exemple — et le Commissaire à la vie privée a confirmé qu’il a été consulté. Tant mieux. Mais il est inexplicable qu’il n’y ait pas eu d’annonce transparente de cette nouvelle mesure. Il était évident qu’une bonne partie de la population serait mal à l’aise à l’idée de voir l’État fouiller dans ses données bancaires. Il était évident que la méthode finirait par s’ébruiter. 

Et il était évident qu’on engendrerait bien plus de méfiance en se «faisant prendre» par les médias qu’en expliquant le tout à l’avance.

Ces fonctionnaires se seraient épargné bien des maux de tête s’ils avaient fait plus que se consulter entre eux.

Éditorial

Des déficits pour quoi, au juste?

ÉDITORIAL / L’intention de départ n’était certainement pas celle-là, mais l’effet demeure le même. En annonçant lundi une hausse graduelle mais soutenue du taux directeur, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a offert un contraste saisissant avec la politique budgétaire du gouvernement Trudeau. Et cela vient rappeler (encore) à quel point les déficits que les libéraux fédéraux multiplient depuis leur arrivée au pouvoir sont difficilement justifiables, tant du point de vue de la gestion que de l’économie.

Dans un discours prononcé lundi devant la Chambre de commerce Canada-Royaume Uni, M. Poloz a clairement réitéré que l’ère des bas taux d’intérêt touchait à sa fin. Ceux-ci avaient été maintenus à des planchers historiques un peu partout dans le monde depuis le krach de 2008, afin de stimuler l’économie. Or c’est chose faite, maintenant.

«Les banques centrales ont déployé pendant une décennie des efforts extraordinaires pour inonder les marchés de liquidités, mais l’économie mondiale n’a plus besoin de ces mesures de détente monétaire, qui peuvent être peu à peu retirées», a indiqué M. Poloz. Il prévoit que le taux directeur de la Banque du Canada, sur lequel les institutions financières alignent les taux d’intérêt qu’elles chargent aux particuliers et aux entreprises, allaient progressivement passer de 1,75 % à environ 3 %.

Voilà qui devrait, en principe, faire tinter quelques cloches à Ottawa. Les principes du keynésianisme, qui inspirent une bonne partie de l’intervention des États dans l’économie depuis un demi-siècle, stipulent que les déficits budgétaires sont un bon moyen d’amoindrir les effets d’une crise, mais pas qu’ils sont un état «normal» des finances publiques. Quand l’économie tourne à plein régime, l’État doit en profiter pour ranger l’encre rouge. En fait, injecter de l’argent dans une économie qui va déjà bien — que ce soit en déprimant les taux d’intérêt ou en faisant des déficits — peut même être contre-productif, en provoquant un emballement de la «machine» économique qui débouche sur une crise.

On dira que la santé financière du gouvernement canadien demeure malgré tout exceptionnelle comparé à celle des autres gouvernements occidentaux. Et c’est absolument vrai. Le ratio de la dette fédérale sur le PIB avoisine les 30 %, ce qui est très en dessous de la moyenne du G7 (environ 80 %), et le gouvernement Trudeau affirme que cela baissera constamment au cours des prochaines années.

Tant mieux si c’est bien ce qui finit par arriver. Mais les libéraux fédéraux n’ont justement jamais fait ce qu’ils avaient promis en cette matière depuis 2015. Leur plateforme électorale annonçait un total de 24 milliards $ de déficits sur les trois premières années du présent mandat et un retour à l’équilibre budgétaire pour 2019-20. La réalité avoisine plutôt les 73 milliards $ de déficits pour le présent mandat et aucune date pour balancer les comptes publics. Ils promettaient une baisse continuelle du ratio dette-PIB, mais celui-ci a augmenté de 0,2 % au cours de leurs deux premières années au pouvoir (bien qu’il semble de retour à la baisse maintenant), d’après des chiffres de la RBC.

Et de toute manière, même si le PLC avait maintenu ses déficits dans les limites de ses engagements, ils n’auraient pas davantage été justifiés. Le fait que les finances publiques sont bonnes n’est pas une raison de les dégrader. Au contraire, c’est maintenant qu’il faut les assainir afin d’être dans la meilleure posture possible pour faire face à la prochaine crise. C’en est presque à croire que les intérêts électoraux du PLC sont la principale raison de son incapacité à se discipliner — mais c’est une bien piètre raison d’ajouter à la dette fédérale. 

Actualités

Vérification faite: Alexandre Bissonnette, un «prisonnier politique» ?

L’affirmation: «Le FLQ à l’époque, quand ils ont tué Pierre Laporte, c’était clairement une organisation terroriste, violente et criminelle. Ils se sont retrouvés en prison, et on a dit que c’étaient des prisonniers politiques. […] Même Amnistie internationale explique la différence sur son site : un prisonnier d’opinion et un prisonnier politique, ce n’est pas la même chose. Un prisonnier d’opinion, c’est quelqu’un comme Raïf Badawi, ce blogueur en Arabie Saoudite qui a été enfermé parce qu’il est critique d’un régime totalitaire. […] Un prisonnier politique, c’est quelqu’un qui a commis des crimes. Et c’est ce qu’Alexandre Bissonnette a fait, il a tué du monde. […] C’est quelqu’un qui a des idées, qui des opinions, qui cible un groupe en particulier et qui passe à l’action», a déclaré cette semaine l’animateur du FM 93 Éric Duhaime.

Les faits

M. Duhaime avait tenu des propos semblables la semaine dernière, en commentant le cas d’une enseignante de la région de Montréal qui a perdu son emploi pour des propos xénophobes et qui avait elle aussi qualifié Alexandre Bissonnette de «prisonnier politique». Notons qu’il a insisté sur le fait que peu importe l’étiquette retenue, cela ne diminuait en rien à ses yeux la gravité de la tuerie de la mosquée. Mais l’affaire a eu des répercussions assez grandes sur les réseaux sociaux, alors voyons voir...

Le site d’Amnistie internationale (AI) fait effectivement une distinction entre les prisonniers «politiques» et «d’opinion» [https ://bit.ly/2FbxlGj], et il est vrai que le cas Badawi cadrerait plutôt bien dans cette dernière catégorie : «personne emprisonnée non pour avoir agi, mais pour avoir simplement exprimé ses opinions ou convictions.» Cependant, la définition de «prisonnier politique» d’AI diffère passablement de ce que M. Duhaime a donnée en onde : «personne emprisonnée pour des motifs politiques, c’est-à-dire pour s’être opposé par des actions [violentes ou non] au pouvoir en place.»

À l’extrême limite, on pourrait faire entrer le FLQ dans cette «case» en faisant comme si le souverainisme québécois était une forme d’opposition au «pouvoir en place» à Ottawa, mais ce serait déjà étirer la définition pour la peine. Il est cependant évident qu’Alexandre Bissonnette ne visait aucunement le «pouvoir en place» quand il a abattu 6 personnes en plus d’en blesser 8 autres à la mosquée de Québec.

De manière générale, il existe un certain flou sur ce qui constitue un «prisonnier politique» ou «d’opinion» — on encore «de conscience». Mais la grande majorité des définitions impliquent une opposition au régime ou au pouvoir en place. Certaines sources, comme l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, précisent même explicitement que «les personnes privées de liberté individuelle pour des crimes terroristes ne seront pas considérées comme des prisonniers politiques» (https ://bit.ly/2HlVEgU).

Enfin, notons que M. Duhaime cite également le Secrétariat d’État américain comme l’endroit où il a pris sa définition de «prisonnier politique». Nous n’avons pas trouvé de définition formelle sur le site de ce ministère, mais cette idée d’opposition au régime est clairement présente dans les Rapports par pays sur les pratiques en matière de droits humains consultés par Le Soleil. 

Par exemple, celui sur Cuba cite une liste de l’Union patriotique de Cuba qui comprend 54 personnes «emprisonnées parce qu’elles ont participé à des protestations pacifiques et des assemblées, ou ont défié le gouvernement de quelque autre manière» (https ://bit.ly/2DigcJ6, p. 5).

Verdict

Faux. On peut certainement voir une motivation politique derrière l’attentat de la mosquée de Québec, mais cela ne fait pas d’Alexandre Bissonnette un prisonnier politique pour autant. Cette notion implique presque toujours une opposition au régime en place, chose qui était absente dans la tuerie de janvier 2017.

Science

L'éternelle question du sein et du biberon...

ANALYSE / C'est une chose qui m'avait bien étonné, il y a quelques mois. Au milieu du débat qui avait entouré l'opposition américaine à une position de l'OMS en faveur de l'allaitement naturel, certaines voix s'étaient élevées pour dire qu'au-delà de cette joute politique, les autorités de santé publique (pratiquement toutes très en faveur) en font trop. Qu'elles mettent trop de pression sur les mères pour qu'elles allaitent, et pour des raisons parfois douteuses. J'ai voulu en savoir plus...

Alors j'y ai consacré ma dernière chronique «Polémique» dans Québec Science. Pour la résumer très sommairement (je vous laisse la lire), je pense que tout le monde convient que l'allaitement doit être le premier choix, celui qui est d'abord encouragé par les médecins et infirmières. Mais il est aussi vrai qu'on peut (parfois) aller trop loin dans cette voie et que, comme le soulignait la blogueuse scientifique américaine Kavin Senapathy, les avantages pour le bébé ne sont pas tous prouvés aussi solidement qu'on le croirait.

J'aimerais juste ajouter à cette chronique quelques détails de la plus récente revue de littérature scientifique que l'OMS a publié à ce propos. Ses auteurs ont examiné et regroupé les données au sujet de cinq bienfaits allégués qu'aurait l'allaitement pour les enfants. Voici (très sommairement) les conclusions, point par point :

  • Cholestérol : aucun effet.
  • Pression sanguine : l'allaitement naturel semble avoir un effet, mais il est trop mince pour être cliniquement significatif.
  • Diabète : résultats contradictoires, il faut faire plus de recherche.
  • Obésité : effet protecteur possible, mais pas sûr. Les études de bonne qualité indiquent une réduction du risque de 12 %, mais cela peut être à cause de facteurs confondants. les mères qui allaitent sont en moyenne plus instruites, plus riches et plus soucieuses de la santé, et la réduction des taux d'obésité peut venir de là. Dans les pays moins développés, où les mères de toutes les classes sociales donnent le sein à peu près également, on n'observe pas d'effet sur l'obésité.
  • Facultés mentales : les preuves d'un effet positif sur le QI sont «solides», mais l'effet est d'une ampleur «modeste». Par rapport aux enfants qui ont reçu le biberon, les études de bonne qualité indiquent un écart de +2,2 points de QI chez les enfants allaités.

Bref, je le répète, l'allaitement naturel doit être le «mode par défaut», le premier choix, personne ne le conteste. Mais il ne faudrait pas non plus faire comme si c'était le seul choix valide — ses avantages sur la formule pour bébé ne sont pas énormes.

Éditorial

La part de Trump

ÉDITORIAL / Le massacre de la synagogue de Pittsburgh est-il la faute à Donald Trump? Et les colis piégés de la semaine dernière? L’influence des personnalités publiques est une question importante, mais on s’y prend généralement mal pour y répondre.

Les médias ont toujours le même modus operandi : on cherche sur les réseaux sociaux des filiations entre les auteurs des attentats et M. Trump (ou d’autres politiciens associés à la mouvance populiste). Cesar Sayoc, accusé d’avoir envoyé des bombes à CNN et à d’autres «ennemis» du président américain, appuyait ouvertement M. Trump et semblait partager son hostilité envers les médias traditionnels. L’homme qui serait derrière la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers, parlait des immigrants avec une rhétorique semblable à celle du président républicain («invasion») — même s’il ne le trouvait pas assez antisémite à son goût. Plus près de nous, on a aussi trouvé qu’Alexandre Bissonnette s’était beaucoup intéressé à la visite de Marine Le Pen au Québec.

Il est évident qu’en cherchant sur la page Facebook de gens violemment xénophobes, on trouvera des signes de sympathies à l’égard de politiciens anti-immigrants. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. Rien n’indique que l’individu ne se serait pas radicalisé de toute manière. Son admiration pour tel ou tel politicien peut très bien n’être qu’un effet, pas une cause. Non, si les Trump de ce monde ont une part de responsabilité dans ces affaires, elle n’est pas au niveau individuel.

Il y a une quinzaine d’années, on ne voyait pas tous ces gestes (parfois tragiques) de xénophobie qui peuplent l’actualité d’aujourd’hui. La peur de l’Autre existait, bien sûr, mais les normes sociales réprouvaient l’intolérance. Ce racisme s’exprimait surtout en privé, et encore pas dans tous les cercles.

Or cette norme a manifestement changé. Depuis seulement deux ou trois ans au Québec (mais la tendance est la même ailleurs), nous avons eu droit à la tuerie de la mosquée, aux bannières «Remigration» et «Réfugiés non merci», aux «Saguenay ville blanche», à des messages haineux envoyés à des synagogues, à des femmes voilées qui se font invectiver dans la rue et à des mosquées vandalisées, sans rien dire des tonnes de propos vicieux qui s’étalent maintenant sans gêne sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Difficile de mettre le doigt sur ce qui a initié ce changement. Mais le fait est que les leaders de la mouvance populiste, qu’ils soient en politique ou dans les médias, y ont joué un rôle important. Quand M. Trump décrit (à répétition) les musulmans comme une menace et les immigrants latinos comme des «animaux», des «violeurs» et une «infestation», il contribue activement à normaliser la xénophobie. Quand certains acteurs de la radio de Québec disent et répètent que les musulmans sont «incompatibles» avec la culture occidentale et qu’aucun imam n’aurait jamais condamné le terrorisme jihadiste, ils contribuent à normaliser l’islamophobie. Inutile de multiplier les exemples.

Or quand une norme sociale change, la définition de ce qui est extrême change aussi. Ce qui était autrefois le fait d’extrémistes (les discours ouvertement racistes ou anti-immigrant) est maintenant devenu relativement commun, et ce qui était presque inexistant (les gestes haineux, parfois violents) est devenu le nouvel extrême.

En travaillant allègrement à changer cette norme, et en en profitant au passage, les politiciens comme Donald Trump, ainsi qu’une frange irresponsable du monde médiatique, ont aidé à créer un climat plus propice aux passages à l’acte.

C’est en ce sens, et pas à cause des liens (parfois ténus) qu’on leur trouve avec des terroristes, que ces gens-là ont «du sang sur les mains».

Science

Pas de toxicité, pas de pollution?

BLOGUE / Il s'est dit un paquet de choses au sujet du fameux tweet où le député Maxime Bernier a affirmé que le CO2 ne compte pas pour de la pollution — et il s'en dit encore, d'ailleurs. Permettez que j'ajoute un petit grain de sel (qui à ma connaissance possède encore un peu d'originalité) à cette salade...

La semaine dernière, M. Bernier a causé tout un émoi en affirmant que «le CO2 n’est PAS de la pollution. C’est ce qui sort de votre bouche quand vous respirez et ce qui nourrit les plantes». Tout un chacun en a conclu que M. Bernier est climatosceptique, mais c'était un peu à côté de la cible, je pense. Le député de Beauce reconnaît l'existence et l'origine humaine des changements climatiques (voir ici, 3e par.), même s'il y voit un degré de débat scientifique qui n'existe pas vraiment, notamment sur le rôle joué par le Soleil.

Je vais le laisser louvoyer là-dessus — tant pis pour lui. L'essentiel du point qu'il tentait de faire passer, de ce que je comprends, est que si une substance n'est pas toxique, alors par définition elle ne peut pas compter pour de la «pollution». C'est cohérent avec le contexte du tweet original, où il accusait les libéraux de «mentir» en présentant leur tarification sur le carbone comme un «tarif sur la pollution». C'est aussi cohérent avec un tweet subséquent où il rétorquait aux «trolls qui disent que je ne comprends pas la science», les accusant de ne pas savoir «ce qu’est la photosynthèse [et de confondre] le dioxyde avec le monoxyde de carbone des voitures». Et c'est également dans ce sens que le chroniqueur du National Post Rex Murphy semblait avoir compris le tweet de M. Bernier, en fin de semaine : «Le CO2 n'est pas un polluant — demandez aux plantes. Demandez aux arbres. Demandez aux humains pendant qu'ils exhalent. Les égouts sont des polluants. Ils causent des maladies. Mais le CO2 fait partie de ce que la nature produit, de ce qui donne la vie et de ce qui fait grandir la vie sur notre planète.»

Différence

Passons par-dessus le fait qu'on escamote commodément, ici, la différence entre le CO2 qui fait déjà partie du cycle du carbone (pas un polluant, en effet) et celui qui en était sorti depuis des centaines de millions d'années et que l'on ajoute au cycle existant en le sortant de la terre (ce sont les combustibles fossiles) et en le faisant brûler. La question vraiment centrale que soulève M. Bernier, ici, est : en l'absence de toxicité, un produit peut-il «polluer» ?

Intuitivement, on serait porté à croire que non. Dans bien des cas, c'est justement cette toxicité que l'on reproche aux polluants — que l'on songe au débat sur les pesticides, par exemple. Ça se défend jusqu'à un certain point. Mais le hic, c'est qu'on atteint ce «certain point» assez vite, merci. Car si l'on part du principe que ce qui favorise la croissance des plantes ne peut pas, par définition, être un polluant, alors qu'est-ce qu'on fait avec les engrais qui provoquent l'eutrophisation des lacs et les éclosions de cyanobactéries, par exemple?

Phosphate

Dans les écosystèmes d'eau douce, le principal «facteur limitant» est généralement le phosphate — c'est-à-dire que de toutes les «briques» chimiques dont la vie a besoin pour croître, c'est le phosphate qui vient à manquer en premier. Alors quand, autour d'un lac, il y a trop de riverains qui épandent des engrais sur leurs pelouses ou dans leurs champs, il peut y avoir des excès de phosphate qui se retrouvent dans le lac. Les premiers organismes à en profiter sont les cyanobactéries, et leur prolifération vient avec des conséquences parfois dramatiques sur les écosystèmes : en assez grand nombre, elles bloquent la lumière du soleil, ce qui tue les algues, et quand elles meurent massivement, les microbes qui les décomposent consomment presque tout l'oxygène disponible, ce qui tue les animaux aquatiques. Et tout cela peut aussi dégrader la qualité de l'eau potable, s'il y a une prise dans ce lac.

Bref, le phosphate a beau être essentiel à la vie, il a beau «nourrir les plantes», pour reprendre les termes de M. Bernier, il n'en dégrade pas moins l'environnement dans certaines circonstances. Et c'est justement l'idée de «dégradation de l'environnement» (et non la toxicité) qui définit la pollution, du moins si l'on en croit le dictionnaire Larousse. Il peut donc être un polluant, et c'est la même chose pour le CO2 : le fait qu'il n'est pas toxique n'implique en rien qu'il n'est pas un polluant.

Éditorial

Opaque un jour, opaque toujours

ÉDITORIAL / Certes, il y a quelque chose de choquant dans l’idée qu’une grande entreprise comme Chrysler-Fiat soit libérée d’un prêt de 2,6 milliards $ de fonds publics que lui avait accordé le fédéral, il y a près de 10 ans. Mais dans toute cette histoire révélée par la CBC, c’est l’opacité totale avec laquelle deux gouvernements successifs ont manœuvré qui constitue le vrai scandale, à nos yeux.

En 2009, les États-Unis et le Canada ont consenti des dizaines de milliards de dollars d’aide sous diverses formes à Chrysler et à General Motors. En pleine crise économique, les deux constructeurs automobiles étaient si mal en point qu’ils ne disposaient même plus des liquidités nécessaires pour se restructurer. Craignant (sans doute à raison) que leurs faillites n’empirent gravement une crise déjà historiquement profonde, Ottawa a allongé un total de 11 milliards $. De cette somme, 1,6 milliard $ ont été accordés en prêt à la «nouvelle» compagnie Chrysler (une fois son plan de restructuration approuvé, qui comprenait une union avec Fiat), qui a été entièrement remboursé. Mais la transition nécessitait aussi un prêt de 1,3 milliard $ à l’«ancienne» compagnie Chrysler. C’est cette dette qui a été radiée en catimini par Ottawa la semaine dernière, et que les intérêts avaient fait gonfler jusqu’à 2,6 milliards $. L’«ancienne» Chrysler n’existant plus, le fédéral n’avait plus d’espoir de récupérer son argent.

On dira qu’il est aberrant qu’un gouvernement qui nage dans les déficits élimine ainsi la dette d’une entreprise qui a engrangé 5,9 milliards $ de profits l’an dernier. Ça se défend. D’un autre côté, les pertes encourues pouvaient être vues comme le prix à payer pour éviter un désastre économique qui aurait coûté encore plus au trésor public. Ça se défend aussi.

Il y a toutefois une chose qui est constante et incontestablement déplorable dans toute cette histoire : le manque complet de transparence avec lequel les conservateurs comme les libéraux ont agi. Dans un rapport publié en 2014, le Vérificateur général a écrit à propos de l’aide à GM que «lorsque le gouvernement fédéral a approuvé l’aide financière, le ministère des Finances Canada estimait en effet que tous les prêts convertis en actions se traduiraient probablement par des pertes totales». De la même manière, un rapport d’Industrie Canada datant de 2015 indique que «ni le Canada ni les États-Unis ne s’attendaient à ce que l’«ancienne Chrysler» ne rembourse la moindre partie des prêts consentis».

Pourquoi, alors, le gouvernement Harper a-t-il présenté la chose comme un prêt, alors qu’il savait très bien qu’il s’agissait en réalité d’une subvention?

Le gouvernement Trudeau n’a guère fait mieux. CBC a révélé en mars dernier que le fédéral avait l’intention d’effacer le prêt à Chrysler de ses livres comptables, mais les libéraux ont refusé de préciser les montants impliqués. Ce n’est que la semaine dernière qu’ils ont fini par le faire, contraints par la loi de ce qu’on comprend : le chiffre est apparu vendredi dans les comptes publics soumis au Parlement. Mais il était enseveli dans une montagne d’autres données et, bien pire encore, le document ne mentionnait même pas quelle compagnie avait bénéficié de cette décision, ni à quel secteur de l’économie elle appartenait. Il a fallu que la CBC fasse d’autres démarches pour se le faire confirmer.

Bref, nous avons remplacé en 2015 un gouvernement qui faisait cyniquement semblant d’accorder des prêts par un autre gouvernement qui fait cyniquement semblant de divulguer leur radiation. Brillant...

Science

Le bouchon venu de nulle part

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Je me demande ce qui cause les bouchons sur l’autoroute. Je suis conscient qu’une entrave comme un accident peut ralentir le flux des voitures, mais il arrive parfois que l’on puisse se retrouver en file pouvant rouler aussi lentement que 20 km/h sans qu’il n’y ait aucune entrave sur la voie. Si tout le monde suit la limite de 60 à 100 km/h, ne devrions-nous pas avancer à au moins un minimum de 60 km/h ?» demande Patrick Séguin, de Sherbrooke.

Si l’on me permet un rapprochement un brin fantasque, nous avons ici l’équivalent routier de la célébrité des sœurs Kardashian : les médias en parlent parce qu’elles sont célèbres, et elles sont célèbres parce que les médias en parlent. Et de la même manière, les voitures s’arrêtent parce qu’il y a un bouchon de circulation, et il y a un bouchon parce que les voitures s’arrêtent.

C’est du moins ce que l’on se dit quand, après avoir soupçonné un accident, on découvre en sortant de l’embouteillage que toutes les voies étaient parfaitement libres. Mais le fait est que c’est un phénomène qui a fait l’objet de nombreux travaux scientifiques et qu’il obéit aux lois de la physique — ce qui n’est pas sûr dans le cas des Kardashian, mais c’est une autre question.

Une équipe japonaise l’a même testé empiriquement il y a une dizaine d’années. Sur une petite piste circulaire de 230 mètres de circonférence, les chercheurs ont fait rouler 22 ou 23 voitures (cela variait d’un essai à l’autre) en demandant aux conducteurs de maintenir une vitesse de 30 km/h et une distance constante avec la voiture d’en avant. Il n’y avait aucun obstacle sur la piste, aucun resserrement, rien. Mais inévitablement, des embouteillages se sont formés à chaque essai, au bout de quelques minutes.

La raison première, expliquent-ils dans leur article paru en 2009 dans le New Journal of Physics, c’est la densité de la circulation. S’il n’y avait eu, par exemple, que 2 voitures sur la piste, elles auraient été espacées de plus de 100 mètres ; si l’une d’elle avait freiné pour un moment, l’autre n’aurait pas eu à le faire, ou alors elle aurait pu décélérer très progressivement, ce qui aurait donné le temps à la première de reprendre sa vitesse. Mais à 23 voitures, c’est une autre histoire. Si l’on suppose que chacune mesure 4 m de long, cela ne laisse que 6 m d’espacement moyen entre les véhicules, ce qui est peu.

Dans pareilles conditions, dès qu’une voiture freine de manière un tant soit peu brusque, l’autre derrière elle doit faire de même. Et, point important, ce second conducteur doit ralentir plus abruptement encore que le premier parce qu’il ne peut pas freiner simultanément — il y a forcément un temps de réaction. S’il y a une troisième voiture qui suit de proche, elle devra à son tour ralentir encore plus que la seconde, et ainsi de suite jusqu’à ce que, passé un certain point, toute la file soit forcée de s’arrêter complètement avant de repartir. C’est ce qui se passe sur nos autoroutes : quand le trafic devient suffisamment dense, alors le moindre freinage brusque, le moindre écervelé qui «coupe» une voiture peut provoquer une sorte de réaction en chaîne qui mènera à l’arrêt momentané de la circulation, plus ou moins loin derrière.

Maintenant, il y a deux choses à noter au sujet de ces bouchons. La première, c’est que l’endroit où le trafic s’immobilise n’est pas fixe, mais se propage vers l’arrière. En effet, les premières voitures qui doivent s’immobiliser le font à un endroit précis, mais repartent peu de temps après ; celles qui suivent doivent par définition s’immobiliser un peu derrière les premières, avant de repartir à leur tour ; et ainsi de suite. Le résultat est que le point où les voitures s’arrêtent progresse vers l’arrière à la manière d’une vague — les mathématiciens et les physiciens qui ont étudié la question parlent littéralement d’une «onde de trafic» —, typiquement à une vitesse de 15 à 20 km/h, selon une étude parue en 2010 dans les Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences.

Et pour ceux qui seraient plus visuels, un chercheur de l’Université Temple (Pennsylvanie), Benjamin Seibold, a réalisé cette simulation vidéo:

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Vérification faite: consommation à la hausse au Colorado depuis 2014?

VÉRIFICATION FAITE
  • L'AFFIRMATION

La légalisation du cannabis a-t-elle fait augmenter la consommation au Colorado, où cette drogue est en vente libre depuis janvier 2014? Depuis quelques jours, on voit un peu de tout dans les médias et sur les réseaux sociaux : certains brandissent des études montrant qu’il ne se fume pas plus de marijuana dans cet État américain maintenant, alors que d’autres avancent des statistiques qui disent le contraire. Voyons voir.