Je veux juste une place dans vos mémoires

CHRONIQUE / Ce titre évoque la phrase qui habite l’esprit de nos valeureux vétérans et militaires au combat qui ont fait et font tant de sacrifices pour la patrie. Certains ont été jusqu’au sacrifice ultime de leur propre vie dans l’espoir du progrès humain, dans l’espoir que l’humanité s’améliore et tire des leçons de l’histoire.

Tous désirent qu’on se souvienne d’eux, me direz-vous ! Le souvenir revêt un intérêt non négligeable du point de vue de notre identité et de notre quête de sens. Le souvenir est un élément fondateur de notre construction identitaire et nous permet de nous situer vers une plus grande liberté et ainsi conférer du sens à notre propre vie.

Qui désire être insignifiant ? Nous désirons tous que notre vie personnelle porte du sens. Et ce, même si la réalité devenait triste et que le non-sens l’emporterait à la fin… C’est intrinsèque à l’être humain de chercher un sens à sa vie. Sinon, le vide identitaire nous emporte, la dépression nous guette, la mort intérieure fait son œuvre. Ontologiquement, l’important n’est pas tant de savoir si la vie a un sens et lequel, mais bien de savoir si ma vie, je l’aime assez pour lui conférer un sens : pourquoi j’ai vécu ? Pourquoi je vis ? Et pourquoi je vivrai ? Ici, je ne fais qu’affirmer que l’amour est premier avant même la foi et l’espérance ! Car notre identité se constitue au fur et à mesure des grands événements qui traversent l’histoire de l’humanité et notre propre histoire personnelle.

La question du sens de la vie, c’est mon quotidien avec les malades comme avec les militaires qui acceptent que je les accompagne. Non pas pour les conduire je ne sais où ? Mais plutôt pour être avec eux sur cette route mystérieuse qui exige qu’on y trouve et y confère du sens et de l’amour ! Peu m’importe que la personne ait ou pas la foi en une transcendance. L’important, c’est qu’elle ose avancer avec et vers quelque chose qu’elle aime ! Son projet existentiel !

Accompagner les repères du passé

Mais comment retrouver l’élan ou le courage d’avancer sur la route de la vie ? Les philosophes ou les mystiques nous invitent d’abord à un temps d’arrêt et d’introspection ! On sait tous comment le temps passe trop vite et comment on est esclave de tellement de choses qui nous encombrent sur notre parcours de vie. Une fois ce temps d’arrêt trouvé, j’explore avec celui ou celle que j’accompagne les repères de son passé, ce qui lui faisait aimer la vie et lui donnait du sens. Le récit de vie est un puissant révélateur et l’outil par excellence en relation d’aide.

Les souvenirs sont des repères. Ils nous servent de guide. Le souvenir est la source du phénomène de la résilience. Réinterroger ses souvenirs et les intégrer dans un processus de socialisation et de partage permet de traverser les souffrances passées et de se reconstruire.

N’est-ce pas la même chose au niveau collectif ? Se souvenir du passé peut sembler de prime abord vain, puisque l’on ne peut avoir aucune prise sur ce qui n’est plus. Mais c’est pourtant indispensable à la collectivité, qui sans cela, ne pourrait avoir aucun repère, et qui se priverait d’un moyen puissant lui permettant de réaffirmer ses valeurs directrices et ainsi communier au principe d’humanité.

Se souvenir

Comme padre militaire, chaque année, comme le veut la tradition, je préside un temps de recueillement pour le jour du Souvenir. Chacun selon sa propre spiritualité et liberté de conscience est invité à prendre un temps d’arrêt et rendre grâce.

Une façon simple en quelque sorte de leur répondre : « Vous avez une place dans ma mémoire : je me souviens ! » Je me souviens et j’honore votre courage pour tant de sacrifices envers votre prochain, votre patrie. Se souvenir est une façon de se situer et de communier, avec eux, au désir de construire toujours davantage un monde d’égalité, de justice, de liberté et de paix.

N’oublions pas, enfin, qu’il y encore plusieurs militaires qui participent à de nombreuses missions meurtrières à travers la planète. Ils luttent pour un monde plus libre et équitable. Oui, parce que l’humain peut toujours se perdre, il peut se pervertir. Notre monde vit des déséquilibres géopolitiques qui sont sans cesse à retravailler.

Faire une petite place dans nos mémoires en ce jour du Souvenir, c’est rendre hommage à tous ceux qui sont morts au combat et ceux qui sont présentement en service actif. C’est également une façon de se situer à leur côté et leur permettre de se reconstruire. C’est une façon de s’identifier comme un peuple qui ose encore dire: « Je me souviens ! »

Nicolas Beauchemin

Padre BFC Bagotville & intervenant spirituel CIUSSS