Infirmier clinicien, Alexandre Allard oeuvre au sein de l’organisme Médecins sans frontières.

Un humain à la fois

CHRONIQUE / Certains jours, Alexandre Allard se serait cru dans un film où rien ni personne n’aurait pu le préparer à la scène devant lui.

«Alexandre, respire et fais du mieux que tu peux.»

C’est la petite phrase que l’infirmier clinicien a eu le réflexe de se répéter chaque fois qu’il a été rattrapé par la dure réalité, celle qui dépasse la fiction.

Le jeune homme de 27 ans revient du Soudan du sud où, parti avec l’humilité d’essayer de sauver le monde, il a été confronté à l’urgence d’agir, à des questions de vie ou de mort, aux limites de son rôle et de ses meilleures intentions.

Originaire de Trois-Rivières, le résident de Shawinigan est rentré le 20 septembre dernier de sa première mission avec l’organisme Médecins sans frontières. Il est revenu juste à temps pour apprécier les couleurs d’automne qui, à ses yeux, n’ont jamais été aussi belles que maintenant.

Ça ne peut pas faire autrement lorsqu’on vient de passer les six derniers mois dans un pays ravagé par la sécheresse, les inondations, les épidémies et des conflits.

Savoir que la famine existe ailleurs, c’est une chose, mais intervenir auprès de ses victimes, à commencer par les enfants, c’est une autre histoire.

Alexandre s’est toujours senti interpellé par l’aide humanitaire, mais il a d’abord dû faire ses classes.

À sa sortie de l’Université de Montréal, le jeune homme a travaillé à l’urgence et aux soins intensifs du CHUM et de l’Hôpital du Sacré-Coeur. Fort de cette expérience en soins critiques, l’aventurier a mis le cap sur le Grand Nord québécois.

Dépêché à Quaqtaq où les ressources en soins de santé sont très limitées, Alexandre a gagné en autonomie et en débrouillardise. Appelé à faire preuve d’un excellent jugement clinique, l’infirmier devait prendre des décisions sur-le-champ avec, en cas d’urgence et au bout du fil, le médecin qui donne ses instructions.

Alexandre repense à la fois où il a dû intervenir auprès d’un homme victime d’un grave accident de VTT. En plus d’avoir d’importantes lacérations à la tête et aux jambes, il avait perdu ses chaussures et... la moitié de tous ses orteils.

L’infirmier a réussi à stabiliser l’état du pauvre homme qui a été transporté en avion jusqu’à Kuujjuaq avant d’être transféré dans un hôpital de Montréal pour mieux revenir dans sa communauté.

C’est durant son séjour au nord du Nunavik qu’Alexandre Allard a décidé de poser sa candidature pour Médecins sans frontières. C’était son rêve de joindre les rangs de l’association qui offre une assistance médicale à des populations dont la santé est gravement menacée.

«Les valeurs de Médecins sans frontières me rejoignent beaucoup. MSF va là où ils peuvent sauver des vies, où il y a des épidémies, la famine, des guerres civiles, des catastrophes naturelles.»

Alexandre Allard (à gauche sur la photo) revient d’une mission de six mois au Soudan du sud.

Le processus d’embauche a été long. Beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. «Ce n’est pas fait pour tout le monde», confirme Alexandre dont la capacité d’adaptation est l’une de ses plus grandes forces. Heureusement…

Basés dans un camp de réfugiés de la ville de Malakal, l’infirmier et son équipe prenaient régulièrement la direction de communautés éloignées. Durant la saison des pluies, Alexandre pouvait se déplacer pendant cinq heures, chaque jour, dans une embarcation ressemblant à une pirogue.

Sur place, des gens extrêmement malades faisaient la file devant lui dont des enfants souffrant de malnutrition et/ou du VIH, des hommes et des femmes atteints de tuberculose, de paludisme... «Bref, toutes les maladies pas possibles», résume Alexandre.

Lui et ses collègues ont parfois été confrontés à des choix très difficiles. Qui soigner en premier? Qui ramener dans le bateau? Si on ne choisit pas tel patient, il risque de mourir, mais si on l’embarque avec nous, aura-t-il la force de faire le voyage?

Un matin, des gens sont venus avertir Alexandre qu’une femme venait d’accoucher, qu’elle saignait beaucoup, incapable d’expulser le placenta qui généralement, sort spontanément avec le nouveau-né.

«C’était irréel. Elle était couchée dans une hutte, son bébé et des femmes du village à ses côtés.»

L’infirmier et ses coéquipiers ont pris la décision de ramener la mère et l’enfant à l’hôpital de Malakal. La femme, qui avait vraisemblablement besoin d’une chirurgie, est malheureusement décédée dans l’embarcation qui venait de quitter le village.

Ils ont fait demi-tour pour remettre son corps et son bébé aux siens.

«Pas évident...», avoue Alexandre qui ajoute: «Les mots sont difficiles à trouver. Je suis frustré. Je trouve ça injuste qu’en 2019, il se passe des choses comme ça. Ces gens n’ont pas accès à des services et à des soins que n’importe quel humain devrait avoir.»

Ces communautés sont souvent dépendantes aussi du Programme alimentaire mondial qui leur envoie des poches de riz par bateau.

«Il y a tant à faire, mais les ressources manquent», se désole Alexandre qui s’arrêtait parfois le long de la route pour assister des gens qui lui faisaient un signe de la main. Un homme avait été mordu par un serpent, un autre, attaqué par un hippopotame, un enfant, encorné par une gazelle. Ça ne s’invente pas.

Alexandre est conscient d’avoir vécu une expérience aussi difficile que valorisante et unique. Ces jours-ci, il a la tête quelque part entre là-bas et ici où tout lui semble «beau, bon et wow!», m’énumère-t-il, son chien couché à ses pieds.

L’infirmier se repose, mais a déjà hâte de repartir en mission avec Médecins sans frontières. Il est prêt.

«Ça me passionne! Je veux aider.»

Alexandre veut continuer de faire du mieux qu’il peut, un humain à la fois.