Jade Frenette, Charles Taillon et Sophie Beauséjour entourent leur enseignante, Madelaine Rouleau, qui s’est portée volontaire pour avaler un grillon mort, séché et au goût salé.

Un grillon avec ça?

«Yeurk!» C’est le premier mot qui a sorti de ma bouche avant d’y faire entrer un grillon en état de sécheresse avancée.

«Ça goûte le sel de céleri!», m’a juré une étudiante pour me convaincre de desserrer les lèvres. La voyant tout sourire, j’ai fermé les yeux en essayant de m’imaginer le rebord givré d’un verre de Bloody César... et j’ai croqué l’insecte que j’avais pris soin de choisir sans antenne pour éviter que ça se retrouve coincé entre les dents. 

Je ne suis pas morte étouffée. Je n’ai pas été malade non plus. J’en ai même repris un petit dernier pour la route, la preuve qu’on s’habitue à tout. 

Madelaine Rouleau les trouve «vivants et allumés». Pas les grillons. Ses étudiants. Ce sont eux qui ont eu l’idée de tenir cette semaine un kiosque d’entomophagie au beau milieu de la cafétéria du Cégep de Trois-Rivières. 

«Viens manger des bibittes!» disait l’écriteau sur lequel était également exposé que la consommation d’insectes, qui sont riches en protéines, en fer et en acides gras, peut constituer une alternative à la faim et à la malnutrition dans le monde. 

«C’est aussi bénéfique pour l’environnement», affirment en chœur Sophie Beauséjour, Jade Frenette et Charles Taillon, trois étudiants du cours Défis de notre planète offert dans le cadre du programme sciences humaines, profil monde.  

«Il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf qui se retrouvera dans votre assiette, mais pour la même quantité d’insectes, il faut seulement 10 litres d’eau», donne en exemple Sophie, secondée par Charles qui rappelle: «Faire l’élevage de bœuf exige d’occuper beaucoup d’espace. Pour ce qui est des insectes, un vivarium peut faire l’affaire.» Quant à Jade, elle souligne que ces petites bestioles se nourrissent pratiquement toutes seules - avec des résidus organiques - contrairement à un troupeau de bovins qui réclame des soins et une alimentation spécifique. Et c’est sans parler des gaz à effet de serre... 


«Le blocage mental est le plus gros défi.»
Charles

«Un pet de vache, ça produit énormément de méthane», fait remarquer la cégépienne qui ne sait pas si les sauterelles polluent l’air en se lâchant lousse, mais même si c’était le cas, parions que les conséquences sur le réchauffement climatique ne sont pas comparables aux vapeurs de bouses qui émanent d’un pâturage. 

Ils sont beaux, jeunes, intelligents, en santé et soucieux de l’avenir de la planète, mais ils sont loin d’être naïfs. Ce n’est pas demain que monsieur et madame Tout-le-monde vont transformer leur recette d’effiloché de porc à la mijoteuse pour un sauté vite fait d’insectes assaisonnés. Perdu en forêt, tu te décides sûrement à faire frire tout ce qui te tombe sous la main, mais pour un souper presque parfait du samedi soir? Je passe.

Un jour, ce sera peut-être tendance de manger des vers comme on se délecte de poisson cru, mais on est loin de la révolution culinaire. Dans des marchés de la Thaïlande, on peut acheter des mouches comestibles au gramme et en Finlande, les premiers pains composés de grillons viennent de faire leur apparition sur les étagères, mais ici, parlons plutôt d’un certain intérêt pour ce qui s’avérerait un super-aliment. Les grands sportifs en connaissent les vertus. Y paraît que les barres énergétiques à base d’insectes améliorent leurs performances. 

«Pourquoi ne pas mettre des sauterelles en poudre à la place de la viande dans une recette de sauce à spaghetti?»

Jade a raison. Cuisiner avec des petites bibittes qui ne mangent pas les grosses demande avant tout un peu d’imagination. Ceci dit, ce n’est pas demain la veille que sa grand-mère lui donnera raison. C’est dans la cuisine de celle-ci que sa petite-fille et ses amis ont enrobé les grillons de chocolat que la dame n’a jamais voulu toucher. «Elle ne voulait rien savoir!», confirme Jade un peu découragée. Même le chien n’a pas eu le droit de les renifler, encore moins de les lécher. Seul le grand-père s’est permis d’y goûter et de trouver ça bon.

«Au Québec, le blocage mental est le plus gros défi», constate Charles dont la mère a également repoussé l’assiette, contrairement au petit frère qui s’est porté volontaire pour épater le grand. 

«Personnellement, je n’aurais pas de problème à manger une poêlée de vers blancs», a lancé le jeune homme en s’attirant la grimace de Jade, comme quoi l’ouverture d’esprit a ses limites.

Fort heureusement, les étudiants de Madelaine Rouleau ont manqué de temps pour en commander en prévision de cette dégustation. Payée pour être là, j’ai néanmoins mangé des sauterelles réduites en salsa servies sur des nachos avant de me laisser titiller par les grillons enrobés de chocolat au lait. Le mélange sucré-croustillant m’a rappelé la texture du fudge au riz soufflé comme on en retrouvera peut-être sur la table de réveillon. 

Conquise, j’en ai oublié le corps, la tête et les pattes avant de prendre un deuxième morceau.